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Full text of "Histoire de ma vie par George Sand"

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VJTT. EMANUELE III 







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I HISTOIRE 

DE MA VIE 

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L’auteur et l’éditeur de cet ouvrage se réservent le droit 
de le traduire ou de le faire traduire en toutes les langues. 
Ils poursuivront, en vertu des lois, décrets et traités inter- 
nationaux , toutes contrefaçons ou toutes traductions faites 
au mépris de leurs droits. 




PARIS. — TYPOGRAPHIE DE HENRI PLON 
8 , roe Garancière. 


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HISTOIRE 


DE MA VIE 

PAR 

GEORGE S AND 


Charité envers les antres; 
Dignité envers soi-méme; 
Sincérité devant Dieu. 


Telle est l’épigraphe du livre qne j'entreprends. 


16 avril 1847. 


GEORGE SAND. 


TOME QUATRIÈME 


oWQQOaiyxi» 


L’auteur et l’éditeur se réservent le droit de traduction en toutes langues 


PARIS 

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS 
RUE V1VIENNE, 2 bis 

18 56 


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ÇouueÀ o «S^oixs*. 
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HISTOIRE 

DE MA VIE 


DEUXIÈME PARTIE 

( Suite. ) 


CHAPITRE NEUVIÈME 

(Suite.) 

Lettres de ma grand’mère et d’un officier civil. — L’abbé 
d’Andrezel. — Suite des lettres. — Le marquis de S***. 
— Un passage des Mémoires de Marmontel. — Ma pre- 
mière entrevue avec ma grand’mère. — Caractère de ma 
mère. — Son mariage à l’église. — Ma tante Lucile et ma 
cousine Clotilde. — Mon premier séjour à Chailiot. 


On a vu par la lettre précédente que mon exis- 
tence était acceptée par la bonne mère et qu’elle ne 
pouvait se défendre de montrer l’intérêt qu’elle y 
prenait; et pourtant elle n’acceptait pas le mariage 
et elle était occupée avec l’abbé d’Andrezel à cher- 
cher les preuves de nullité que son défaut de con- 

TOMK IV. 1 


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HISTOIRE DE MA VIE. 


2 

sentement pouvait y apporter. Le maire qui avait 
fait ce mariage avait été abusé par des témoignages 
hasardés. Averti par les réclamations de ma grand’- 
mère, qui voulait avoir une copie régulière des ac- 
tes, il ne se hâtait pas de répondre, effrayé peut- 
être des conséquences de son erreur, qui pouvaient 
retomber sur lui ou sur le juge de paix. De son 
côté, le maire du cinquième arrondissement, qui 
n’avait pas de raisons pour s’abstenir, et qui s’était 
fait communiquer les pièces, répondait du moins 
avec une réserve très - concevable sur la manière 
dont les formalités avaient été remplies, et se bor- 
nait à donner des détails sur la naissance de ma 
mère, sur Claude Delaborde, l’oiselier du quai de 
la Mégisserie, et sur le grand-père Cloquart, qui 
vivait encore et qui portait à cette époque (ce ren- 
seignement n’est pas dans la lettre du grave magis- 
trat) un grand habit rouge et un chapeau à trois 
cornes, son habit de noces du temps de Louis XV; 
le plus beau sans doute qu’il eût jamais possédé et 
dont il avait fait si longtemps ses dimanches, qu’il 
lui fallait enfin l’user par mesure d’économie. A pro- 
pos de cette origine peu brillante de sa belle-fille, 
ma grand’mère écrivit au susdit maire, à la date 
du 27 frimaire an XIII : 

a . . . . Quelque douloureuses que soient pour 
a mon cœur les informations que vous avez bicu 
» voulu prendre, je n’en suis pas moins reconnais- 


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CHAPITRE NEUVIÈME. 3 

» santé de votre préoccupation à éclairer ma triste 
b curiosité. La parenté m’afflige fort peu , mais bien 
» le personnel de la demoiselle. Votre silence à son 
«égard, monsieur, m’est une certitude de mon 
» malheur et de celui de mon fils. C’est sa première 
« faute ! Il était l’exemple des bons fils et j’étais 
b citée comme la plus heureuse des mères. Mon cœur 
b se brise, et c’est en pleurant que je vous exprime, 
» monsieur, ma sensibilité pour vos honnêtes procé- 
« dés et l’estime très-particulière avec laquelle, etc. b 
A quoi le maire du cinquième répondit (j’ai toutes 
ces lettres sous les yeux , ma grand’mère ayant pris 
copie des siennes et ayant formé du tout une espèce 
de dossier) : 

« Madame, 

b Si j’en juge par votre réponse à ma dernière 
lettre , la douleur vous a fait illusion sur un article 
que je crois me devoir à moi-même de redresser : 
cet article est le plus essentiel à ma satisfaction 
comme à votre tranquillité. 

b II me semble, madame, que c’est sur des faits 
seulement que pourraient porter les données propres 
à adoucir dans cette circonstance l’épreuve qu’elle 
fait subir au cœur d’une mère. C’est du moins dans 
cette intention et dans cet esprit que j’ai fait des 
recherches et que je vous en ai transmis le résultat» 


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4 


HISTOIRE DE MA VIE. 


» Serait* ce le malheur de l’esprit entraîné par le 
sentiment, de se porter trop précipitamment à croire 
ce qu’il craint? A cet égard, ma lettre me semblait 
renfermer des inductions contraires à celles que 
vous en avez tirées sur le personnel de l’épouse que 
votre fils a choisie. Ne pouvant et ne voulant dire 
que des choses certaines, j’ai voulu juger par moi- 
mème, et, ainsi que je vous l’ai dit, j’ai chargé 
une personne intelligente et sûre de pénétrer, sous 
un prétexte quelconque, dans l’intérieur des jeunes 
époux. Ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de vous le 
dire, on a trouvé un local extrêmement modeste, 
mais bien tenu , les deux jeunes gens ayant un exté- 
rieur de décence et même de distinction, la jeune 
mère au milieu de ses enfants, allaitant elle -même 
le dernier, et paraissant absorbée par ces soins ma- 
ternels; le jeune homme plein de politesse, de bien- 
veillance et de sérénité. Comme la personne en- 
voyée par moi avait pris pour prétexte de demander 
une adresse, M. votre fils est descendu à l’étage 
au-dessous pour la demander à M. Maréchal , qui 
est marié avec mademoiselle Lucie Delaborde, sœur 
cadette de mademoiselle Victoire Delaborde; et 
M. Maréchal est monté fort 'obligeamment avec 
M. Dupin pour donner cette adresse. M. Maréchal 
est un officier retraité dont l’extérieur est très-favo- 
rable. Enfin le jugement de mon envoyé, auquel 
vous pouvez avoir confiance entière, est que, quels 


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CHAPITRE NEUVIÈME. 5 

qu’aient pu être les antécédents de la personne , an- 
técédents que j’ignore entièrement, sa vie est ac- 
tuellement des plus régulières et dénote même une 
habitude d’ordre et de décence qui n’aurait rien 
d’affecté. En outre, les deux époux avaient entre 
eux le tou d'intimité douce qui suppose la bonne 
harmonie, et depuis des renseignements ultérieurs, 
je me suis convaincu que rien n'annonce que votre 
ftls ait à se repentir de l’union contractée. 

» Je me trompe, il doit un jour ou l’autre se re- 
pentir amèrement d’avoir brisé le cœur de sa mère ; 
mais vous-même l’avez dit, madame, c’est sa pre- 
mière, sa seule faute 1 Et j’ai tout lieu de croire que 
si elle est grave envers vous, elle est réparable par 
sa tendresse, et grâce à la vôtre; il appartient à 
votre cœur maternel de l’absoudre, et je serais heu- 
reux de vous apporter une consolation en vous con- 
firmant que le ton qu’on a vu chez lui ne justifie en 
rien vos douloureux présages. 

b C’est dans cet esprit; madame, que je vous prie 
d’agréer, etc. » 


Quelque rassurante que fût cette bonne et hon- 
nête réponse, ma grand’mère n’en persista pas moins 
à se munir des pièces qui pouvaient lui laisser l’es- 
poir de rompre le mariage. Elle écrivit encore au 
maire qui avait marié son fils, d’un ton assez amer 
qui peint bien la situation cruelle de son esprit. 


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6 


HISTOIRE DE MA VIE. 


Le 30 janvier 1805. 

« J’ai sans doute , monsieur, à vous féliciter sur 
le bonheur domestique dont vous jouissez , car, s’il 
en était autrement, si quelque chagrin troublait la 
paix de votre intérieur, vous n’eussiez pas négligé 
pendant un mois entier de répondre à une mère af- 
fligée dans ce qu’elle a de plus cher au monde, pour 
fin ir par articuler, comme en passant, que je ne 
vous avais pas sollicité régulièrement. Cette ré- 
flexion ne s’adresse qu’au particulier, peut-être au 
père de famille recommandable parmi ses conci- 
toyens; car si je m’adressais à l’homme public, 
j’aurais peut-être le droit de lui observer combien 
des négligences de ce genre peuvent être préjudi- 
ciables aux intéressés qui réclament son ministère. 

» Je croyais m’être suffisamment fait connaître 
pour pouvoir sans indiscrétion demander des pièces 
dont la communication avait été offerte à un tiers 
désintéressé. J’avais cru que des pièces publiques 
par leur nature, et dont les originaux restaient en- 
tre vos mains , pouvaient m’être délivrées en copie 
sans vous compromettre. Enfin , je m’étais flattée , 
mais trop légèrement sans doute, que je trouverais 
chez vous les égards, l’intérêt et la confiance que 
je m’applaudissais d’avoir inspirés à M. ***, votre 


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CHAPITRE NEUVIÈME. 7 

respectable collègue. Je me hâte de vous demander 
pardon de ma méprise et de régulariser ma de- 
mande. A cet effet , je remets à un de mes amis , 
qui se rend auprès de vous pour cet objet, les pièces 
ci-jointes, etc. d 


Ce fut l’abbé d’Andrezel qui repartit pour Paris, 
muni de tous les pouvoirs nécessaires. L’abbé d’An- 
drezel , qu’on n’appelait plus l’abbé depuis la révo- 
lution, était un des hommes les plus spirituels et 
les plus aimables que j'aie connus. Il a fait je ne 
sais quelles traductions du grec et passait pour sa- 
vant. Il a été recteur de l’Université, et pendant 
quelque temps censeur sous la restauration. Ce 
n’était pourtant pas un royaliste à idées exagérées , 
et je l’ai souvent entendu dire, au temps où II exer- 
çait ce triste ministère : a Ce que j’aime de mon 
emploi , c’est qu'il me permet de Jeter au feu une 
foule de platitudes, et en cela les écrivains que je 
dépèce me devraient de la reconnaissance s’ils pou- 
vaient se rendre justice. En revanche, j’ai le plaisir 
de soustraire aux ciseaux de mes collègues une pe- 
tite quantité de choses plaisantes et justes aux- 
quelles je fais grâce parce qu’il s'y trouve de l’es- 
prit. Le Français veut rire, et pourvu qu’on lui 
laisse la liberté de railler il supporte la privation de 
la liberté de raisonner. Il tient plus à sa gaieté qu’à 


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HISTOIRE DE MA VIF. 


ses passions, à son ironie qu’à son opinion. » Il 
ajoutait tout bas à l’oreille de sa vieille amie ma 
grand’mère : « J’ai affaire, je l’avoue, à des pé- 
dants très-collets montés qui me trouvent trop tolé- 
rant, et s’ils parviennent à faire prédominer leur 
ridicule austérité, pour être moins moqué le gou- 
vernement n’en sera que plus moquable. Je crois 
donc remplir mon mandat avec plus de conscience 
et de sagesse en respectant l’esprit français partout 
où je le trouve, même dans le camp ennemi. D’ail- 
leurs, c’est plus fort que moi, quand j’ai ri je suis 
désarmé. » Cette façon de penser ne fut point goûtée. 
Il exerça peu de temps les fonctions de censeur. 
Qu’on l’ait révoqué sans bruit ou qu’il se soit retiré 
par dégoût, je l’ignore. 

Cet abbé d’Andrezel avait été très-joli garçon, 
et je crois qu’il était encore très-libertin. 11 avait 
donc assez mauvaise grâce à se charger d’une mis- 
sion aussi grave que celle qui lui était confiée par 
ma grand’mère. Il y mit pourtant beaucoup d’acti- 
vité, car toutes les consultations qui forment le 
dossier relatif au mariage de mon père lui sont 
adressées et sont provoquées par lui. De toutes ces 
consultations il résulte que le mariage est indisso- 
luble et que l’officier public qui l’a consacré étant 
de bonne foi, toutes recherches contre lui n’abou- 
tiraient qu’à une vengeance personnelle sans effet 
contre le mariage contracté. 


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CHAPITRE NEUVIÈME. 9 

Pendant que l’abbé d’ Andrezel agissait à Paris , 
et que de Nohant ma grand’mère écrivait à son fils 
sans lui témoigner son irritation et sa douleur, mon 
père, toujours muet sur l’article principal, l’entre- 
tenait de ses affaires et de ses démarches. 


LETTRE VI 

28 frimaire an XIU. 

J’arrive de Montreuil par la fraîcheur. Il m’a 
fallu y courir avant le 30, et me présenter devant 
l’inspecteur aux revues pour être porté sur la liste 
des payables. A mon retour, je trouve René en- 
flammé pour mqi du plus beau zèle. Il a dîné chez 
son prince avec Dupont, et ils ont eu à mon sujet 
un long entretien. Dupont a beaucoup vanté mes 
talents et ma valeur. Le prince s’est beaucoup étonné 
de me savqjr si peu avancé. Je vais lui être pré- 
senté, et il dit s’intéresser beaucoup à moi. Mal- 
heureusement il a peu de crédit en ce moment ; si 
sa femme pouvait se mêler de mes affaires, ce serait 
beaucoup plus sûr. 

Pour t’obéir, je vais faire encore tous mes efforts 
pour entrer dans la garde; je vais encore une fois 
tenter les protecteurs et les courtisans I Quant aux 
places de finances , le cautionnement des receveurs 

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40 HISTOIRE DE MA VIE. 

est de cent mille écus comptant. Il n’y faut pas 
songer. 


Je travaille à mon opéra , et je t’envole le projet 
de mon plan. Dis-moi si tu l’approuves. 

Dupont épouse mademoiselle Bergon, fille d’un 
père de ce nom, inspecteur des eaux et forêts. Elle 
est très-bonne musicienne, dlt-on. Il lui a acheté 
ce matin un piano de 4,000 francs et une harpe de 
150 louis. J’en suis enchanté; quand il aura une 
femme à faire enrager, il nous laissera peut-être 
tranquilles. 

Adieu, ma bonne mère, je t’aime de toute mon 
âme. J’embrasse d’Andrezel et je rosse Deschartres. 


LETTRE VII 

5 janvier 1805. 

Ahl qu’il est bon et qu’elles sont tendres 1 Comme 
tout cela était bien emballé, et que j’ai bien reconnu 
ù la grâce de cette bourriche les soins de ma bonne 
mère pour tout ce qu’elle me destine ! Ce pâté m’est 
d'autant plus avantageux qu’il prolonge d’une 
grande heure mes leçons de composition; mon 
maître, en vrai musicien, est gourmand et altéré, 
et tout en l’empiffrant, je lui fais toutes mes ques- 


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CHAPITRE NEUVIÈME. 


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tions et observations. C’est, du reste, un homme 
profondément instruit, et je travaille sérieusement 
avec lui. 

Je n’ai point rapporté, comme tu le dis, des tré- 
sors de Montreuil , et cependant j’ai pu acheter un 
superbe piano à quatre pédales qui vaut au moins 
35 louis, et que j’ai eu pour 18 . Imagine-toi que 
j’ai été dénicher cette merveille chez un M. Grévin 
qui a l’entreprise des cercueils à fournir à toutes les 
paroisses de Paris. Il avait reçu ce piano en paye- 
ment et n’en savait que faire. Dieu sait par quelles 
étranges vicissitudes les lois de l’échange ont fait 
arriver jusqu’à moi un instrument dont la valeur a 
été représentée ailleurs par je ne sais combien de 
bières. Où diable, me diras-tu, as-tu été déterrer 
cet enterreur? C’est mon maître qui l’a déterré pour 
moi; ledit maître de composition étant organiste 
de Saint-Nicolas, Saint-Laurent et autres lieux, et, 
de plus, disciple et collaborateur du célèbre Coupe- 
rin. Je voudrais que tu l’entendisses improviser sur 
mon piano. Mon génie étonné tremble devant le sien. 
Outre sa science, il a le plus beau sentiment mélo- 
dique, le goût de Méhul et la grâce de Boïeldieu. 
Je t’avoue que j’oublie tout à ses côtés. Comme 
M. Desmazures, je me console avec Apollon et les 
Muses des injustices du sort 


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12 


HISTOIRE DE MA VIE. 


LETTRES VIII, IX kt X 

Voilà enfin le manteau que Duboisdoin m’avait 
prêté, et pour lequel tu m’avais tant grondé I II 
n’en valait pourtant pas la peine ; car il m’eût été 
difficile d’en trouver un aussi mauvais pour le rem- 
placer. Mon coquin de laquait , pressé par la néces- 
sité d’avoir de moi un certificat, est venu me con- 
fesser que ce manteau était depuis deux mois dans 
les mains du cuisinier de M. de Montvillars. J’ai été 
trouver M. de Montvillars, je lui ai raconté mon 
affaire ; il m’a fait rendre le manteau moyennant 
28 francs que j’ai remis au cuisinier, et j’ai repris 
ledit manteau que ledit cuisinier avait jugé à propos 
de métamorphoser en capote, ce qui lui a donné un 
air de jeunesse tout à fait agréable. J’engage Des- 
chartres à le prendre pour modèle dans la confection 
du sien. Je l’ai remis à d’Andrezel, qui m’a remis 
celui que tu m'as acheté, si bien que je gagne à tout 
cela un manteau neuf, et Duboisdoin un manteau 
rajeuni. J’ai été rendre ma visite officielle à ma- 
dame ***, qui a, ce me semble, tous les airs d’une 
petite bourgeoise enrichie. Il y avait là force pa- 
rentes de la dame, en robes d’indienne et bonnets à 
carcasse. — Philippe Ségur et le vicomte travaillent 
à frais communs au poème de mon opéra. La répu- 


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CHAPITRE NEUVIÈME. 13 

tation des auteurs sera un marchepied pour celle du 
compositeur. 

On donne maintenant aux Associés une tragédie 
bouffonne, faite sérieusement, il y a une vingtaine 
d’années , par un certain André , perruquier de 
M. d’Argental, et intitulée le Désastre de Lisbonne. 
Le premier acte se passe à Lisbonne, le deuxième à 
Constantinople. On y voit le Grand Turc dans toute 
sa magnificence et menaçant de faire mettre à Bi- 
cêtre le héros de la pièce. 

On cite des vers tels que ceux-ci : 

Pour me tuer ici prête-moi ton couteau ; 

On t’en rendra un qui sera beaucoup plus beau. 

Tout le monde court à cette tragédie, dont le 
style et l’intrigue sont à pouffer de rire. 

Madame Charles de Bérenger a failli mourir. Ma- 
dame je ne sais plus qui a été se jeter aux genoux 
du pape pour qu’il dit une messe à l’intention de la 
malade. La messe dite, la fièvre a cessé, miracle ! 
Il en fera bien d’autres. Il y a quatre jours, le saint- 
père fut visiter la manufacture de glaces du faubourg 
Saint-Antoine; madame T***, qui est maintenant 
entretenue par O*** , s’est présentée à Sa Sainteté 
en la priant de lui donner sa bénédiction. Le saint- 
père l’a non-seulement bénie, mais encore un cha- 
pelet qu’elle portait, ainsi qu’un enfant de je ne 
sais quel père. Beaumont, témoin oculaire du fait, 


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U 


HISTOIRE DE MA VIE. 


dit en riant : A tout péché miséricorde; madame T*** 
va peut-être devenir une sainte. X*** se ruine en 
habits et en voitures, tout en me prêchant l’écono- 
mie. Il est éblouissant. Madame se fait courtiser par 
Caulaincourt (Auguste), grand écuyer du prince. 
Elle a la tête tournée par la nouvelle cour, comme 
elle l’avait auparavant par le faubourg Saint-Ger- 
main, qui lui a tourné le dos absolument. Un bal, 
des lumières, des diamants, n’importe où, com- 
ment et pourquoi , c’est toujours la même légèreté 
et le même vide dans l’esprit. 


a J’ai assisté, 11 y a trois jours, à une soirée que 
Beaumont a donnée au prince Ferdinand , premier 
aumônier de l’empereur. 11 y avait un concert en 
règle. La Foret, madame Armand, Lais, Guénin, 
Lançay , etc., etc.... et moi ! Il y a eu d’excellente 
musique. Au milieu de tout cela est arrivé un M. de 
S*** , voisin de Beaumont 1 , homme de soixante- 

1 J’ai revu chez mon grand-oncle de Beaumont , douze ans 
plus tard, ce même marquis de S***, en tout semblable au 
portrait qu’en trace mon père , et toujours vêtu comme avant 
la révolution : c’était un type. A quatre-vingts ans il était 
encore frétillon et coquet. Il prenait des poses et cherchait 
dans les regards si on faisait attention à sa jambe. Il avait 
des habits à paillettes et faisait encore des quatrains. 


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CHAPITRE NEUVIÈME. 


15 


dix ans , possédant autant de mille livres de rente 
que d’années, exactement vêtu comme il y a trente 
ans, se croyant jeune, aimable et spirituel, compo- 
sant derrière un paravent des quatrains pour tout 
le monde, les chantant avec une méchante haute- 
contre fêlée, faisant le joli auprès des femmes. C’est 
une véritable curiosité que ce petit vieux ; et comme 
on le regarde avec étonnement, il croit tourner 
toutes les têtes. Il voulait absolument qu’ Auguste 
touchât un concerto de piano, disant qu’avec sa 
figure il était impossible qu’il ne fût pas musicien. 
Il nous avait déjà décoché trois quatrains sur l’air 
des Folies d'Espagne , et, par égard pour Beaumont, 
on s’était contenu. Mais quand il en vint au qua- 
trième, il pria sérieusement mademoiselle Armand 
de l’accompagner, ce à quoi elle se prêta avec 
beaucoup d’esprit, en faisant des cadences si ridi- 
cules , qu’ Auguste , qui était debout derrière le 
piano, avec ce grand sérieux de glace que tu lui 
connais , partit tout à coup d’un énorme éclat de 
rire. Ce fut le signal. J’étais vis-à-vis de lui, me 
mordant les lèvres et évitant de regarder mademoi- 
selle Armand , qui se tenait à quatre. Mais quand 
je vis mon cher neveu perdre son flegme impertur- 
bable et rire avec le laisser aller d’un homme qui ne 
fait rien à demi, je perdis toute contenance, et j’en- 
trainai l’assemblée, qui m’obéit comme à un com- 
mandement général ; ce fut un moment d’expansion 


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46 HISTOIRE DE MA VIE. 

inexprimable, invincible. Le marquis de S*** ne 
s’en aperçut pas le moins du monde , acheva son 
quatrain d’un air vainqueur, et fut applaudi à tout 
rompre. 

Aurore est bien sensible, ma bonne mère, au 
baiser que je lui ai donné de ta part. Si elle pouvait 
parler ou écrire , elle te souhaiterait une bonne année , 
la mieux tournée et la plus tendre du monde. Elle 
ne dit rien encore, mais je t’assure qu’elle n’en 
pense pas moins. C’est un enfant que j’adore, par- 
donne-moi cet amour-là, il ne nuit en rien à mon 
amour pour toi; au contraire, il me fait mieux 
comprendre et apprécier celui que tu me portes. 

Tu sais sans doute que le prince Joseph va élre 
nommé roi de Lombardie, et Eugène Beauharnais 
roi d’Étrurie. On parle d’une déclaration de guerre 
très-prochaine. 


LETTRE XI 

Paris , 9 ventôse. 

En vérité, ma bonne et chère mère, si je voulais 
prendre ta lettre dans le ton où tu me l’as écrite, 
il ne me resterait plus qu’à me jeter dans la rivière. 
Je vois bien que tu ne penses pas un mot de ce que 


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CHAPITRE NEUVIEME. 


17 


tu me dis ; la solitude et l’éloignement te grossissent 
les objets. Mais quoique je sois fort de ma con- 
science, je n’en suis pas moins douloureusement 
affecté de ton langage. Tu me reproches toujours 
ma mauvaise fortune, comme si j’avais pu la con- 
jurer, comme si je ne t’avais pas dit et prouvé cent 
fois que les états-majors étaient complètement en 
disgrâce. 

Il n’y a là-dessous ni ressorts secrets ni intrigue 
cachée contre moi. Je n’ai pas d’ennemis, je ne suis 
pas l’objet d’une disgrâce personnelle. Je subis le 
sort commun à tous ceux qui se trouvent dans la 
même position que moi, qui n’ont pas six ans de 
grade dans l’état-major, et qui n’ont pas été assez 
heureux pour être l’objet d’une exception, autre- 
ment dit d’un passe-droit. L’état-major est mort et ' 

enterré. On ne pense pas plus à Marengo qu’à s’al- 
ler pendre. Les bivouacs d’antichambre peuvent - - 
seuls entrer en ligne de compte. Quand nous vou- 
lons de l’avancement dans notre corps, Duroc nous 
répond : « Vous ne faites partie de rien; quittez vos 
généraux et rentrez dans la ligne. » C’est ce que 
j’ai essayé de faire, malgré toi, conviens -en; mais 
alors on nous dit dans les bureaux de la guerre que 
rentrer dans la ligne c’est un tour de faveur. 

Tu me reproches de n’être pas l’objet d’une de 
ces faveurs spéciales qui pleuvent cependant sur 
notre famille. Que veux-tu que je te réponde? Il est 


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18 


HISTOIRE DE MA VIE. 


bien vrai que *** va être décoré. N’a-t-il pas ga- 
gné cela mieux que moi? Il est chambellan depuis 
trois mois, il annonce à merveille, il fait on ne 
peut mieux son service de salon. Moi, brutal, je 
n’ai fait que la guerre; est -ce ma faute si cela ne 
compte plus? ***, qui n’a jamais entendu tirer un 
coup de canon , est décoré aussi et de plus capitaine. 
Est-ce ma faute si je me suis trouvé au milieu des 
balles et des boulets ? On ne nous avait pas avertis 
d’avance que cela nous nuirait un jour. 

Il ne faut point croire que le hasard et les pro- 
tections conspirent beaucoup pour ou contre nous. 
L’empereur a son système. J’ai été très -bien servi 
auprès de lui par Clarke et Caulaincourt. Dupont 
lui-même m’a rendu justice et bien servi dans ces 
derniers temps. Je ne me plains de personne , et sur- 
tout je n’envie personne. Je me réjouis des faveurs 
qui tombent sur mes parents et mes amis. Seulement 
je me dis que je ne parviendrai pas par le même che- 
min, parce que je ne sais pas m’y prendre. L’em- 
pereur seul travaille et nomme. Le ministre de la 
guerre n’est plus qu’un premier commis. L’empereur 
sait ce qu’il fait et ce qu’il veut faire. Il veut rame- 
ner à lui ceux qui ont fait les superbes, et entourer 
sa famille et sa personne de courtisans arrachés à 
l’ancien parti. Il n’a pas besoin de complaire à de 
petits officiers comme nous, qui avons fait la guerre 
par enthousiasme et dont il n’a rien à craindre. Si 


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CHAPITRE NEUVIÈME. 19 

tu étais lancée dans le monde, dans l’Intrigue, si 
tu conspirais contre lui avec les amis de l’étranger, 
tout irait mieux pour moi , je ne serais pas ignoré , 
délaissé ; je n’aurais pas eu besoin de payer de ma 
personne, de dormir dans l’eau et dans la neige, 
d’exposer cent fois ma vie et de sacrifier notre petite 
aisance au service de la patrie. Je ne te reproche 
pas ton désintéressement, ta sagesse et ta vertu, 
ma bonne mère; au contraire, je t’aime, et t’estime 
et te vénère pour ton caractère. Pardonne-moi donc, 
à ton tour, de n’étre qu’un brave soldat et un sin- 
cère patriote. 

Consolons -nous pourtant. Vienne la guerre, et 
tout cela changera probablement. Nous serons bons 
à quelque chose quand il s'agira de coups de fusil , 
et alors on songera à nous. 

Je ne veux pas relire la dernière page de ta lettre , 
Je l’ai brûlée. Hélas ! que me dis-tu? Non , ma mère , 
un galant homme ne se déshonore pas parce qu’il 
aime une femme , et une femme n’est pas une fille 
quand elle est aimée d’un galant homme qui répare 
envers elle les injustices de la destinée. Tu sais cela 
mieux que moi, et mes sentiments formés par tes 
leçons, que j’ai toujours religieusement écoutées, 
ne sont que le reflet de ton âme. Par quelle incon- 
cevable fatalité me reproches -tu aujourd’hui d’étre 
l’homme que tu as fait au moral comme au physique? 

Au milieu de tes reproches, ta tendresse perce 


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20 HISTOIRE DE MA VIE. 

toujours. Je ne sais qui t’a dit que pendant quelque 
temps j’avais été dans la misère , et tu t’en inquiètes 
après coup. Eh bien, il est vrai que j’ai habité un 
petit grenier l’été dernier, et que mon ménage de 
poète et d’amoureux faisait un singulier contraste 
avec les chamarrures d’or de mon costume mili- 
taire. N’accuse personne de ce moment de gêne 
dont je ne t’ai point parlé et dont je ne me plain- 
drai jamais. Une dette que je croyais payée et dont 
l’argent avait passé par des mains infidèles a été la 
seule cause de ce petit désastre , déjà réparé par 
mes appointements. J’ai maintenant un petit ap- 
partement très-agréable, et je ne manque de rien. 

Qu’est-ce que me dit donc d’Andrezel , que tu vas 
peut-être venir à Paris, peut-être vendre Nohant? 
Je n’y comprends rien. Ah! ma bonne mère, viens , 
et toutes nos peines s’envoleront dans une explica- 
tion tendre et sincère. Mais ne vends pas Nohant, 
tu le regretterais. 

Adieu, je t’embrasse de toute mon âme, bien 
triste et bien effrayée de ton mécontentement. Et 
cependant Dieu m’est témoin que je t’aime et que 
je mérite ton amour. 

Maurice. 


Dans une dernière lettre de cette correspondance, 
mon père entretient assez longuement sa mère d’un 
incident qui paraissait la tourmenter beaucoup. 


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C11AP1TME NEUVIÈME. 


21 


On venait de publier les Mémoires posthumes de 
Marmontel. Ma grand’nière avait beaucoup connu 
Marmontei dans son enfance , mais elle ne m’en 
parla jamais, et les Mémoires posthumes expliquent 
assez pourquoi. Voici une page de ces mémoires : 

« L’espèce de bienveillance que l’on avait pour 
» moi dans cette cour * me servit cependant à me 
» faire écouter et croire dans une affaire intéres- 
d santé. L’acte de baptême d’ Aurore, fille de made- 
» moiselle Verrière , attestait qu’elle était fille du 
» maréchal de Saxe*, et après la mort de son père, 
» madame la Dauphine était dans l’intention de la 
» faire élever. C’était l’ambition de la mère. Mais 
» il vint dans la fantaisie de M. le Dauphin de dire 
» qu’elle était ma fille, et ce mot fit son impression. 
» Madame de Chalut me le dit en riant, mais je 
» pris la plaisanterie de M. le Dauphin sur le ton le 
» plus sérieux. Je l’accusai de légèreté; et, en of- 
» frant de faire preuve que je n’avais connu made- 
» moiselle Verrière que pendant le voyage du ma- 
» réchal en Prusse et plus d’un an après la naissance 
» de cet enfant, je dis que ce serait inhumainement 
» lui ôter son véritable père que de me faire passer 
» pour l’être. Madame de Chalut se chargea de plai- 
» der cette cause devant madame la Dauphine , et 

1 Celle du Dauphin, père de Louis XVI. 

’ Marmontel se trompe, puisqu’il y eut lieu de rectifier 
cet ac!e par arrêt du Châtelet. 


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n 


HISTOIRE DE MA VIE. 


» M. le Dauphiu céda. Ainsi Aurore fut élevée à 
» leurs frais au couvent des religieuses de Saint- 
» Cloud, et madame de Chalut 1 , qui avait à Saint- 
» Cloud sa maison de campagne , voulut bien se 
» charger pour l’amour de moi et à ma prière des 
» soins et des détails de cette éducation. » 

Ce fragment ne pouvait mécontenter ma grand’- 
mère , et Marmontel avait certainement droit à sa 
reconnaissance. Mais, dans un autre endroit, l’au- 
teur des Incas raconte avec moins de réserve ses 
relations avec mademoiselle Verrière. Bien qu’il y 
parle avec estime et affection de la conduite, du % 
caractère et du talent de cette jeune actrice, il entre 
dans des détails d’intimité qui nécessairement de- 
vaient faire souffrir sa fille. Celle-ci en écrivit donc 
à mon père pour l’engager à voir s’il ne serait pas 
possible de faire supprimer le passage dans les nou- 
velles éditions. L’oncle Beaumont fut consulté. Il 
était également intéressé à l’affaire, puisque dans 
ce même passage Marmontel raconte comme quoi 
ayant été cause que le maréchal de Saxe avait re- 
tiré à mademoiselle Verrière la pension de douze 
mille livres qu’il lui faisait pour eile et sa fille, cette 

' Cette madame de Chalut , qui était mademoiselle Varan- 
chon , femme de chambre favorite de la première et de la 
seconde Dauphine, fut mariée par cette dernière, et son mari 
fut fait fermier général. Elle a tenu mon père sur les fonts 
de baptême avec le marquis de Polignac. 


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CHAPITRE NEUVIÈME. 23 

belle personne en fut dédommagée par le prince de 
Turenne, sous promesse, de la part de Marmontei , 
de ne plus la voir. Or, l’oncle Beaumont était, 
comme je l’ai déjà dit, fils de mademoiselle Ver- 
rière et de ce prince de Turenne duc de Bouillon. 
Cependant il prit la chose moins au sérieux. 

a Beaumont assure , écrivait mon père à ma 
» grand’mère, que cela ne mérite pas le chagrin 
» que tu t’en fais. D’abord nous ne sommes pas 
b assez riches, que je 6ache, pour racheter l’édition 
» publiée et pour obtenir que la prochaine soit cor- 
» rigée; fussions-nous à même de le faire, cela don- 
» nerait d’autant plus de piquant aux exemplaires 
» vendus, et tôt ou tard nous ne pourrions empê- 
» cher qu’on ne refit de nouvelles éditions confor- 
» mes aux premières. Les héritiers de Marmontei 
» consentiraient - ils d’ailleurs à cet arrangement 
» avec les éditeurs? J’en doute, et nous ne sommes 
» plus au temps où l’on pouvait sévir, soit par pro- 
» messes, soit par menaces, soit par des lettres de 
» cachet, contre la liberté d’écrire. On ne donne 
b plus des coups de bâton à ces faquins d’auteurs 
b et d’imprimeurs; et toi, ma bonne mère, qui dès 
b ce temps -là étais du parti des encyclopédistes et 
b des philosophes, tu ne peux pas trouver mauvais 
b que nous ayons changé de lois et de mœurs. Je 
b comprends bien que tu souffres d’entendre parler 
b si légèrement de ta mère, mais en quoi cela peut-il 


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2 i 


HISTOIRE DE MA VIE. 


» atteindre la vie, qui a toujours été si austère, et 
» ta réputation, qui est si pure? Pour mon compte, 
» cela ne me fâche guère, qu’on sache dans le pu- 
» biic ce qu’on savait déjà de reste dans le monde 
» sur ma grand’mère maternelle. C’était, je le vois 
o par les mémoires en question, une aimable femme, 
» douce, sans intrigue, sans ambition, très-sage et 
» de bonne vie, eu égard à sa position. Il en a été 
» d’elle comme de bien d’autres. Les circonstances 
b ont fait ses fautes, et son naturel les a fait accep- 
b ter en la rendant aimable et bonne. Voilà l’ira- 
b pression qui me reste de ces pages dont tu te tour- 
b mentes tant , et sois certaine que le public ne sera 
b pas plus sévère que moi. b 


Ici se terminent les lettres de mon père à sa mère. 
Sans doute il lui en écrivit beaucoup d’autres durant 
les quatre années qu’il vécut encore et qui ame- 
nèrent de fréquentes séparations à la reprise de la 
guerre. Mais la suite de leur correspondance a dis- 
paru, j’ignore pourquoi et comment. Je ne puis donc 
consulter pour la suite de l’histoire de mon père que 
ses états de service, quelques lettres écrites à sa 
femme et les vagues souvenirs de mon enfance. 

Ma grand’mère se rendit à Paris dans le courant 
de ventôse avec l’intention de faire rompre le ma- 


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CHAPITRE NEUVIÈME. 


25 


riage de son fils, espérant même qu’il y consentirait, 
car jamais elle ne l’avait vu résister à ses larmes. 
Elle arriva d’abord à Paris à son insu, ne lui ayant 
pas fixé le jour de son départ et ne l’avertissant pas 
de son arrivée, comme elle en avait l’habitude. Elle 
commença par aller trouver M. Desèze, qu’elle con- 
sulta sur la validité du mariage. M. Desèze trouva 
l’affaire neuve comme la législation qui l’avait rendue 
possible. Il appela deux autres avocats célèbres, et 
le résultat de la consultation fut qu’il y avait ma- 
tière à procès, parce qu’il y a toujours matière à 
procès dans toutes les affaires de ce monde, mais 
que le mariage avait neuf chances contre dix d’ètre 
validé par les tribunaux , que mon acte de naissance 
me constituait légitime, et qu’en supposant la rup- 
ture du mariage, l’intention comme le devoir de 
mon père serait infailliblement de remplir les forma- 
lités voulues et de contracter de nouveau mariage 
avec la mère de l’enfant qu’il avait voulu légitimer. 

Ma grand’mère n’avait peut-être jamais eu l’in- 
tention formelle de plaider contre son fils. En eût- 
elle conçu le projet , elle n’en aurait certes pas eu le 
courage. Elle fut probablement soulagée de la moitié 
de sa douleur en renonçant à ses velléités hostiles, 
car on double son propre mal en tenant rigueur à 
ce qu’on aime. Elle voulut cependant passer encore 
quelques jours sans voir son fils, sans doute afin 
d’épuiser les résistances de son propre esprit et de 
tome iv. 2 


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26 HISTOIRE DE MA VIE. 

prendre de nouvelles informations sur sa belle-fille. 
Mais mon père découvrit que sa mère était à Paris; 
il comprit qu’elle savait tout et me chargea de plaider 
sa cause. Il me prit dans ses bras, monta dans un 
fiacre, s’arrêta à la porte de la maison où ma grand’- 
mère était descendue , gagna en peu de mots les bon- 
nes grâces de la portière , et me confia à cette femme , 
qui s’acquitta de la commission ainsi qu’il suit : 

Elle monta à l’appartement de ma bonne maman , 
et, sous le premier prétexte venu, demanda à lui 
parler. Introduite en sa présence , elle lui parla de 
je ne sais quoi, et, tout en causant, elle s’inter- 
rompit pour lui dire : Voyez donc, madame, la jolie 
petite fille dont je suis grand’mère ! Sa nourrice me 
l’a apportée aujourd’hui, et j’en suis si heureuse que 
je ne peux pas m’en séparer un instant. — Oui , elle 
est très-fraiche et très-forte , dit ma grand’mère en 
cherchant sa bonbonnière. Et tout aussitôt la bonne 
femme, qui jouait fort bien son rôle, me déposa sur les 
genoux de la bonne maman, qui m’offrit des frian- 
dises et commença à me regarder avec une sorte 
d’étonnement et d’émotion. Tout à coup elle me re- 
poussa en s’écriant : Vous me trompez , cette enfant 
n’est pas à vous; ce n’est pas à vous qu’elle res- 
semble! Je sais, je sais ce que c’est! 

Effrayée du mouvement qui me chassait du sein 
maternel , il parait que je me mis non à crier, mais 
à pleurer de vraies larmes, qui firent beaucoup 


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CHAPITRE NEUVIÈME. 27 

d’effet, o Viens, mon pauvre cher amour, dit la por- 
tière en me reprenant, on ne veut pas de toi, allons- 
nous-en. » 

Ma pauvre bonne maman fut vaincue . a Rendez-la- 
moi, dit-elle. Pauvre enfant, tout cela n’est pas sa 
faute! Et qui a apporté cette petite? — Monsieur 
votre fils lui-même, madame; il attend en bas, je 
vais lui reporter sa fille. Pardonnez-moi si je vous 
ai offensée ; je ne savais rien , je ne sais rien , moi ! 
J’ai cru vous faire plaisir, vous faire une belle sur- 
prise... — Allez, allez, ma chère, je ne vous en veux 
pas, dit ma grand’mère; allez chercher mon fils et 
laissez-moi l’enfant. » 

Mon père monta les escaliers quatre à quatre. Il 
me trouva sur les genoux, contre le sein de ma 
bonne maman , qui pleurait en s’efforçant de me faire 
rire. On ne m’a pas raconté ce qui se passa entre eux, 
et comme je n’avais que huit ou neuf mois, il est 
probable que je n’en tins pas note. Il est probable 
aussi qu’ils pleurèrent ensemble et s’aimèrent d’au- 
tant plus. Ma mère, qui m’a raconté cette première 
aventure de ma vie , m’a dit que lorsque mon père 
me ramena auprès d’elle, j’avais dans les mains une 
belle bague avec un gros rubis , que ma bonne ma- 
man avait détachée de son doigt en me chargeant 
de la mettre à celui de ma mère , ce que mon père 
me fit observer religieusement 1 . 

1 Je porte toujours cette bague. 


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HISTOIRE DE MA VIE. 


28 

Quelques temps se passèrent encore cependant 
avant que ma grand’mère consentit à voir sa belle- 
fille; mais déjà le bruit se répandait que son fils 
avait fait un mariage disproportionné , et le refus 
qu’elle faisait de la recevoir devait nécessairement 
amener des inductions fâcheuses contre ma mère, 
contre mon père par conséquent. Ma bonne maman 
fut effrayée du tort que sa répugnance pouvait faire 
à son fils. Elle reçut la tremblante Sophie, qui la 
désarma par sa soumission naïve et ses tendres ca- 
resses. Le mariage religieux fut célébré sous les yeux 
de ma grand’mère, après quoi un repas de famille 
scella officiellement l’adoption de ma mère et la 
mienne. 

Je dirai plus tard , en consultant mes propres sou- 
venirs, qui ne peuvent me tromper, l’impression 
que ces deux femmes si différentes d’habitudes et 
d’opinions produisaient l’une sur l’autre. Il me suf- 
fira de dire, quant à présent, que, de part et d’autre, 
les procédés furent excellents, que les doux noms 
de mère et de fille furent échangés, et que si le ma- 
riage de mon père fit un petit scandale entre les 
personnes d’un entourage intime assez restreint, le 
monde que mon père fréquentait ne s’en occupa nul- 
lement, et accueillit ma mère sans lui demander 
compte de ses aïeux ou de sa fortune. Mais elle 
n’aima jamais le monde et ne fut présentée à la cour 
de Murat que contrainte et forcée, pour ainsi dire, 


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CHAPITRE NEUVIÈME. 29 

par les fonctions que mon père remplit plus tard 
auprès de ce prince. 

Ma mère ne se sentit jamais ni humiliée ni hono- 
rée de se trouver avec des gens qui eussent pu se 
croire au-dessus d’elle. Elle raillait finement l’orgueil 
des sots, la vanité des parvenus, et, se sentant 
peuple jusqu’au bout des ongles, elle se croyait plus 
noble que tous les patriciens et les aristocrates de la 
terre. Elle avait coutume de dire que ceux de sa 
race avaient le sang plus rouge et les veines plus 
larges que les autres , ce que je croirais assez , car si 
l’énergie morale et physique constitue en réalité 
l’excellence des races , on ne saurait nier que cette 
énergie ne soit condamnée à diminuer dans celles 
qui perdent l’habitude du travail et le courage de la 
souffrance. Cet aphorisme ne serait certainement 
pas sans exception , et l’on peut ajouter que l’excès 
du travail et de la souffrance énervent l’organisation 
tout aussi bien que l’excès de la mollesse et de l’oi- 
siveté. Mais il est certain, en général, que la vie 
part du bas de la société et se perd à mesure qu’elle 
monte au sommet, comme la sève dans les plantes. 

Ma mère n’était point de ces intrigantes hardies , 
dont la passion secrète est de lutter contre les pré- 
jugés de leur temps, et qui croient se grandir en 
s’accrochant, au risque de mille affronts, à la fausse 
grandeur du monde. Elle était mille fois trop fière 
pour s’exposer même à des froideurs. Son attitude 

2 . 


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30 HISTOIRE DE MA VIE. 

était si réservée qu’elle semblait timide; mais si on 
essayait de l’encourager par des airs protecteurs, 
elle devenait plus que réservée, elle se montrait 
froide et taciturne. Son maintien était excellent avec 
les personnes qui lui inspiraient un respect fondé; 
elle était alors prévenante et charmante; mais son 
véritable naturel était enjoué, taquin, actif, et par- 
dessus tout ennemi de la contrainte. Les grands 
diners, les longues soirées, les visites banales, le 
bal même lui étaient odieux. C’était la femme du 
coin du feu ou de la promenade rapide et folâtre ; 
mais, dans son intérieur, comme dans ses courses, 
il lui fallait l’intimité, la confiance, des relations 
d’une sincérité complète, la liberté absolue de ses 
habitudes et de l’emploi de son temps. Elle vécut donc 
toujours retirée, et plus soigneuse de s’abstenir de 
connaissances gênantes que jalouse d’en faire d'avan- 
tageuses. C’était bien là le fond du caractère de mon 
père, et, sous ce rapport, jamais époux ne furent 
mieux assortis. Ils ne se trouvaient heureux que 
dans leur petit ménage. Partout ailleurs ils étouf- 
faient de mélancoliques bâillements, et Ils m’ont 
légué cette secrète sauvagerie qui m’a rendu toujours 
le monde insupportable et le home nécessaire. 

- Toutes les démarches que mon père avait faites , 
avec beaucoup de tiédeur, il faut l’avouer, n’abou- 
tirent à rien. Il avait eu mille fois raison de le dire , 
il n'était pm fait pour gagner ses éperons en temps 


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CHAPITRE NEUVIÈME. 


31 


de paix , et les campagnes d’antichambre ne lui réus- 
sissaient pas. La guerre seule pouvait le faire sortir 
de l’impasse de l’état -major. 

Il retourna au camp de Montreuil avec Dupont. 
Ma mère l’y suivit au printemps de 1 805, et y passa 
deux ou trois mois au plus, durant lesquels ma tante 
Lucie prit soin de ma sœur et de moi. Cette sœur, 
dont j’aurai à parler plus tard et dont j’ai déjà signalé 
l’existence, n’était pas fille de mon père. Elle avait 
cinq ou six ans de plus que moi et s’appelait Caro- 
line. Ma bonne petite tante Lucie avait, je l’ai dit, 
épousé M. Maréchal, officier retraité , dans le même 
temps que ma mère épousait mon père. Une fille 
était née de leur union cinq ou six mois après ma 
naissance. C’est ma chère cousine Clotilde , la meil- 
leure amie peut-être que j’aie jamais eue. Ma tante 
demeurait alors à Chaillot, où mon oncle avait 
acheté une petite maison, alors en pleine campagne, 
et qui serait aujourd’hui en pleine ville. Elle louait 
pour nous promener l’âne d’uu jardinier du voisi- 
nage. On nous mettait sur du foin dans. les paniers 
destinés à porter les fruits et les légumes au marché, 
Caruiiue dans l'uu, Clotilde et moi dans l’autre. 
Il parait que nous goûtions fort « cette façon d’aller.» 

Pendant ce temps -là, l’empereur Napoléon, oc- 
cupé d’autres soins et s’amusant à d’autres chevau- 
chées, s’en allait en Italie mettre sur sa tète la cou- 
ronne de fer. Gmi a chi la tocca ! avait dit le grand 


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32 


HISTOIRE DE MA VIE. 


homme. L’Angleterre, l’Autriche et la Russie réso- 
lurent d’y toucher, et l’empereur leur tint parole. 

Au moment où l’armée réunie au rivage de la 
Manche attendait avec impatience le signal d’une 
descente en Angleterre, l’empereur, voyant sa for- 
tune trahie sur les mers, changea tous ses plans 
dans une nuit : une de ces nuits d’inspiration où la 
fièvre se faisait froide dans ses veines, et le décou- 
ragement d’une entreprise tout-puissant pour une 
entreprise nouvelle dans son esprit. 


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CHAPITRE DIXIÈME 

Campagne de 1805. — Lettres de mon père à ma mère. — 
Affaire d’Haslach.— Lettre de Nuremberg. — Bellesactions 
de la division Gazan et de la division Dupont sur les rives 
du Danube. — Belle conduite de Mortier. — Lettre de 
Vienne. — Le général Dupont. — Mon père passe dans la 
ligne avec le grade de capitaine et la croix. — Campagne 
de 1808 et 1807. — Lettres de Varsovie et de Rosemberg. 
— Suite de la campagne de 1807. — Radeau de Tilsitt. — 
Retour en France. — Voyage en Italie. — Lettres de 
Venise et de Milan. — Fin de la correspondance avec ma 
mère et commencement de ma propre histoire. 


L’amiral Villeneuve, qui, au lieu de sortir du 
Ferrol et de cingler sur Brest pour se réunir à Gan- 
theaume , avait perdu la tête et mis le comble à ses 
fautes incroyables en se faisant bloquer dans Cadix , 
avait fait échouer le projet d’une descente en An- 
gleterre. La Russie et l’Autriche avaient conclu un 
traité d’alliance et mettaient cinquante mille hommes 
sur pied. L’Angleterre fournissait à chaque puis- 
sance coalisée un subside de quinze mille livres 
sterling par dix mille hommes. La réunion de Gênes 
à la France, survenue deux mois après la signature 
du traité qui constituait la troisième coalition contre 


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34 HISTOIRE DE MA VIE. 

la France , fut le prétexte apparent de la rupture 
de la paix continentale. Napoléon changea tous ses 
projets. Il résolut de rester sur la défensive en Italie 
et de prendre l’offensive en Allemagne. 

En dix-sept jours, Bernadotte venant de Ha- 
novre, Marmont de la Hollande, se rendirent à 
Wurtzbourg, sur le flanc droit de l’armée autri- 
chienne, rassemblée entre Ulm et Memmingen, sur 
la rive droite du Danube, et commandée par le gé- 
néral Mack. En vingt-quatre jours les corps d’armée 
réunis au camp de Boulogne traversèrent secrètement 
la France et vinrent prendre position sur le Rhin. 

L’empereur se mit à la tête de cette masse de 
cent quatre-vingt mille hommes, qui reçut le nom- 
de grande armée. La grande armée devait opérer 
sur le Danube pendaut que Masséna , avec cinquante 
mille hommes, pousserait l’archiduc Charles sur 
l’Adige. Le plan de Napoléon était de tourner le 
corps du général Mack en faisant filer ses divisions 
par le bas Danube, de manière à couper ses com- 
munications avec l’armée russe qui s’avançait par 
la Gallicie. 

Le sixième corps, commandé par le maréchal 
Ney, et dont faisait partie la division Dupont, 
quitta ses cantonnements de Montreuil , traversa la 
Flandre, la Picardie, la Champagne, la Lorraine, 
et arriva sur le Rhin du 23 au 24 septembre 1805. 
Tous avaient marché avec une ardeur sans pareille. 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


35 


II y avait cinq ans que ces soldats n’avaient com- 
battu, et c’était la première fois que Napoléon, de- 
puis qu’il était empereur, paraissait à la tète de ses 
armées. 

a La division Dupont, dit M. Thiers {Histoire du 
Consulat ) , en traversant le département de l’Aisne, 
avait laissé en arrière une cinquantaine d’hommes 
appartenant à ce département. Ils étaient allés visi- 
ter leurs familles, et le surlendemain ils avaient 
tous rejoint. Après avoir fait cent cinquante lieues 
au milieu de l’automne, sans se reposer un seul 
jour, l’armée n’avait ni malades ni traînards, 
exemple unique dû à l’esprit des troupes et à un 
long campement. » 

LETTRE PREMIÈRE 

DE MON PÈRE A MA MÈRE. 

Haguenau, l" vendémiaire an XIV (22 sept. 1805). 

J’arrive avec Decouchy pour faire ici le logement 
de notre division, comme c’est notre coutume. 
Nous dînons chez le maréchal Ney. Il nous avertit 
que nous allons faire vingt lieues sans débrider, 
passer le Rhin et ne faire halte qu’à Dourlach, où 
nous devons rencontrer l’ennemi. 

Après une marche de cent cinquante lieues, une 


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36 HISTOIRE DE MA VIE. 

pareille galopade est capable de nous crever tous. 
M’importe, c’est Pprdre. En passant le Rhin, nous 
prenons sous nos ordres le premier régiment de 
hussards et quatre mille hommes des troupes de 
l’électeur deBaden. Ainsi nous allons être très-forts 
avec cette division de douze mille hommes. Tu en- 
tendras parler de nous. Ah 1 mon amie , loin de toi , 
les bagarres et les batailles sont les seules distrac- 
tions que je puisse goûter, car sans toi les plaisirs 
me paraissent des motifs de tristesse, et tout ce 
qui peut rendre les autres inquiets et agités, en les 
mettant à mon niveau, me les fait paraître plus 
supportables. Je jouis intérieurement des figures 
renversées de beaucoup de gens très-braves et très- 
importants en temps de paix. Les routes sont cou- 
vertes des voitures de la cour, remplies de pages, 
de chambellans et de laquais voyageant en bas de 
soie blancs. Gare les éclaboussures! 

Vraiment si je pouvais me réjouir de quelque 
chose quand je ne te vois pas, je crois que je serais 
content à l’approche du branle-bas qui se prépare. 
Ne crains pas d’infidélités, car de longtemps je 
n’aurai rien à démêler qu’avec le sexe masculin. 
Messieurs de l’Autriche vont nous donner du tra- 
vail, et, du train dont on nous mène, je ne crois 
pas qu’on nous laisse le temps de penser à mal. 

Je n’irai point à Strasbourg et ne verrai ni ***, 
ni ***, ni ***, qui ne sont point gens à fréquenter 


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CHAPITRE DIXIÈME. 37 

les coups de fusil. Depuis que je t’ai quittée, je n’ai 
pas eu un seul moment de repos. Il y a six nuits 
que je n’ai dormi et huit jours que je n’ai pu me 
déshabiller. Toujours en avant pour les logements, 
j’en ai une extinction de voix. Je te demande si 
c’est dans cet équipage, et quand je te porte tout 
entière dans mon cœur, que je puis penser à aller 
faire l’agréable auprès des belles des villages que 
nous traversons en poste. Ce serait bien plutôt à 
moi d’être inquiet si je ne croyais pas à ton amour, 
si je n’en connaissais pas toute la délicatesse. Ah ! 
si je me mettais à être jaloux, je le serais même 
d’un regard de tes yeux , et pour un rien je devien- 
drais le plus malheureux des hommes; mais loin de 
moi cette injure à notre amour! J’ai reçu, ma chère 
femme, ta lettre de Sarrebourg. Elle est aimable 
comme toi, elle m’a rendu la vie et le courage. Que 
notre Aurore est gentille ! Que tu me donnes d’im- 
patience de revenir pour vous serrer toutes deux 
dans mes brasl Je t’en conjure, chère amie, donne- 
moi souvent de tes nouvelles. Adresse-moi tes let- 
tres : A Monsieur Dupin, aide de camp du général 
Dupont commandant la première division du sixième 
corps sous les ordres du maréchal Ney. » De cette 
manière, quelque mouvement que fasse l’armée, je 
les recevrai. Songe, chère femme, que c’est le seul 
plaisir que je puisse goûter loin de toi, au milieu 
des fatigues de cette campagne. 

tome iv. 3 


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38 


HISTOIRE DE MA VIE. 


Parle-moi de ton amour, de notre enfant. Songe 
que tu m’arracherais la vie si tu cessais de m’aimer. 
Songe que tu es ma femme, que je t’adore, que je 
n’aime l’existence que pour toi , et que je t’ai con- 
sacré la mienne. Songe que rien au monde, excepté 
l’honneur et le devoir, ne peut me retenir loin de 
toi, que. je suis au milieu des fatigues et des priva- 
tions de toute espèce, et qu’elles ne me paraissent 
rien en comparaison de celle que me cause ton ab- 
sence. Songe que l’espoir seul de te retrouver me 
soutient et m’attache à la vie. 

Adieu, chère femme, je tombe de fatigue. J’ai un 
lit pour cette nuit. D’ici à longtemps je n’en trou- 
verai plus, et je vais en profiter pour rêver de toi. 
Adieu donc, chère Sophie, je t’écrirai de Dourlacb, 
si je peux. Reçois mille tendres baisers et donnes- 
en pour moi tout autant à Aurore. Sois sans inquié- 
tude, je sais faire mon métier, je suis heureux à la 
guerre ; le brevet et la croix m’attendent. 

P. S. Où as-tu pris qu’on payait double eu 
temps de guerre? C’est plus que le contraire, car il 
n’est pas seulement question de l’arrivée du payeur. 
Cependant, comme nous n’avons pas de mer à tra- 
verser et qu’il viendra tôt ou tard , ne crains rien 
pour moi et ne me garde rien de l’argent que ma 
mère aura à te remettre. Écris-lui pour la prévenir 
de ton arrivée à Paris. 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


;pj 


Je vais essayer de faire suivre rapidement à mon 
lecteur la marche de la division Dupont, et par 
conséquent celle de mon père pendant cette mémo- 
rable campagne qui allait aboutir à la bataille 
d’Austerlitz. 

Le 25 septembre le G c corps, dont elle faisait 
partie, passa le Rhin entre Lauterbourg et Carls- 
ruhe et vint jusqu’à Stuttgard, après avoir traversé 
les vallées qui descendent de la chaîne des Alpes 
de Souabe. Le G octobre, nos six corps d’armée 
étaient arrivés sans accidents au delà de celte 
chaîne. Le 7, ils passèrent le Danube. Mais le corps 
de Ney fut laissé sur la rive gauche, couvrant la* 
ronte de Wurtemberg. Le 10, l’armée se rapprocha 
d’Ulm afin de serrer de plus près le général Mack, 
qui persistait à s’y maintenir. La division resta 
seule sur la rive gauche du fleuve; forte de six 
mille hommes, elle engagea une lutte glorieuse et 
presque sans exemple contre un corps de vingt-cinq 
mille Autrichiens. Elle les arrêta dans leur marche 
et enleva à l’armée du malheureux Mack le dernier 
espoir de salut, en lui fermant la route de la 
Bohême. Le 14 octobre, le général Dupont, qui 
avait dû se porter vers Albeek afin de cacher à 
l’ennemi le petit nombre de ses soldats et son isole- 


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40 


HISTOIRE DE MA VIE. 


ment sur la rive gauche, revint sur les plateaux 
boisés d'Haslach qu’il avait illustrés trois jours avant 
par une héroïque résistance. Après avoir maintenu 
le gros de l’armée autrichienne dans Ulm, il lui 
était réservé d’empécher, sur le même champ de 
bataille, la jonction du corps du général Werneck , 
qui, sorti d’Ulm la veille pour pousser une recon- 
naissance, ne put y rentrer. 

Cependant la discorde était dans l’état-major du 
général autrichien. Mack, fidèle au plan de cam- 
pagne dressé par le conseil aulique, persistait à at- 
tendre dans ses retranchements l’arrivée de l’armée 
russe de Kutusof. Le prince de Schwartzenberg et 
l’archiduc Ferdinand voulaient gagner la Bohême 
en passant sur les divisions Ney et Dupont. Mais, 
ne pouvant vaincre la résistance du général en chef, 
l’archiduc résolut, grâce à sa position indépendante, 
d’accomplir son dessein. Il partit dans la nuit avec 
six ou sept mille chevaux et un corps d’infanterie 
pour rejoindre Werneck. 

Murat, à la tête de la brave division Dupont, des 
grenadiers Oudinot et de sa réserve de cavalerie, 
se mit à leur poursuite. Il les suivit pendant quatre 
jours sans prendre de repos, faisant plus de dix 
lieues par jour, et ne s’arrêta qu’au delà de Nurem- 
berg, après avoir battu et détruit ce corps d’armée. 
Les Français avaient fait douze mille prisonniers, 
pris cent vingt pièces de canon, cinq cents voitures, 


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CHAPITRE DIXIÈME. il 

onze drapeaux, deux cents officiers, sept généraux 
et le trésor de l’armée autrichienne. Le prince Fer- 
dinand faillit être pris et gagna la route de Bohême 
avec deux ou trois mille chevaux. 


LETTRE II 

DE MON PÈRE A MA MÈRE 

Nuremberg, 29 vendémiaire an XIV. 

Nous sommes ici , ma chère femme , depuis hier 
soir, après avoir poursuivi l’ennemi sans relâche 
pendant quatre jours ; nous avons fait toute l’armée 
autrichienne prisonnière, à peine en est-il resté 
quelques-uns pour porter la nouvelle et l’épouvante 
au fond de l’Allemagne. Le prince Murat, qui nous 
commande, est très-content de nous, et doit, de- 
main ou après, demander pour moi la croix à l’em- 
pereur, ainsi que pour trois autres officiers de la 
division. 

Je ne te parlerai pas des fatigues et des dangers 
de ces dix journées. Ce sont les inconvénients du 
métier. Que sont-ils en comparaison des inquiétudes 
et des chagrins que me cause ton absence I Je ne 


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42 HISTOIRE DE MA VIE. 

reçois point de tes nouvelles. On dit même que l’en- 
nemi ayant inquiété continuellement notre gauche , 
aucune lettre de nous n’a pu passer en France. Juge 
de mon tourment, de mon angoisse ! Sais-je si tu 
n’es pas horriblement inquiète de moi ? si tu as reçu 
l’argent que je t’ai fait passer ? si mon Aurore se 
porte bien ? Être séparé de ce que j’ai de plus cher 
au monde sans pouvoir en obtenir un seul motl 
Sois courageuse, mon amie 1 Songe que notre sépa- 
ration ne peut altérer mou amour. Quel bonheur de 
nous retrouver pour ne plus nous séparer 1 Dès que 
la campagne sera terminée, avec quelle ivresse je 
volerai dans tes bras pour ne plus m’en arracher, 
et te consacrer, ainsi qu’à Aurore, tous mes soins 
et tous mes instants 1 Cette idée seule me soutient 
contre l’ennui et le chagrin qui loin de toi m’assiè- 
gent. Au milieu des horreurs de la guerre, je me 
reporte près de toi , et ta douce image me fait oublier 
le vent , le froid , la pluie et toutes les misères aux- 
quelles nous sommes livrés. De ton côté, chère 
amie, pense à moi. Songe que je t’ai voué l’amour 
le plus tendre, et que la mort seule pourra l’éteindre 
dans mon cœur. Songe que le moindre refroidisse- 
ment de ta part empoisonnerait le reste de ma vie, 
et que si j’ai pu te quitter, c’est que le devoir et 
l’honneur m’en faisaient une loi sacrée. 

Nous quittons demain Nuremberg à cinq heures 
du matin pour nous rendre à Ratisbonne, où nous 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


43 


arriverons dans trois jours. Le prince Murat com- 
mande toujours notre division 


Après la reddition d’Ulm, Napoléon se dirigea 
rapidement sur Vienne en suivant la vallée du Da- 
nube. Le gros de l’armée marchait par la rive droite 
du fleu\e. Une flottille, portant de l’artillerie et dix 
mille hommes, descendait parallèlement, prête à 
venir au secours soit des troupes de la rive droite, 
soit des divisions Gazan et Dupont, qui occupaient 
la rive gauche sous le commandement supérieur du 
général Mortier. A quelques lieues de Vienne, le 
corps de la rive gauche se trouva tout à coup en 
présence de l’ennemi : c’était l’armée russe de Ku- 
tusof qui, restée en arrière de Mack, à Braunau, 
et renonçant à couvrir la capitale de l’Autriche, 
avait passé le Danube à Mautern et allait en Mo- 
ravie au-devant de la deuxième armée russe. La 
division Gazan, entraînée par l’élan de Murat, qui , 
avec l’avant-garde de l’armée principale, s’avançait 
trop rapidement sur Vienne par la rive droite, avait 
laissé une marche entre elle et la division Dupont. 
Mortier, surpris de rencontrer lesRusses, qu’il croyait 
devant Vienne , les poussa néanmoins vivement 
jusqu’à Stein. Cependant, reconnaissant bientôt qu’il 
avait affaire à toute une armée , il fut obligé de ré- 


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« 


HISTOIRE DE MA VIE. 


trograder sur Diernstein. Mais il trouva ce point 
occupé par quinze mille Russes qui l’avaient tourné. 
On recommença dans l’obscurité le combat livré le 
matin. Ces cinq mille héros étaient entourés de 
toutes parts par des masses énormes. Il ne vint à 
personne l’idée de capituler. Quelques officiers con- 
seillèrent à Mortier de s’embarquer seul et de tra- 
verser le fleuve, afin de ne pas laisser à l’ennemi 
un aussi beau trophée qu’un maréchal de France. 
« — Non, répondit l’illustre maréchal, on ne se 
sépare pas d’aussi braves gens. On se sauve ou on 
périt avec eux. » Il était là, l’épée à la main, com- 
battant à la tète de ses grenadiers. Tout à coup, on 
entend un feu violent sur les derrières de Diernstein. 
C’est l’infatigable division Dupont qui, apprenant 
la fâcheuse position du maréchal , avait doublé son 
étape pour marcher au feu. Les soldats qui avaient 
si glorieusement combattu à Haslach se précipitèrent 
sur les Russes, et les colonnes se rejoignirent à 
Diernstein à la lueur du feu. Les cinq mille hommes 
de la division Gazan, qui avaient résisté tout un jour 
à trente mille Russes, étaient réduits à deux mille 
cinq cents. Napoléon envoya les plus éclatantes ré- 
compenses aux deux divisions Gazan et Dupont. 
Après la campagne elles furent établies à Vienne 
même pour s’y refaire de leurs fatigues et de leurs 
blessures. 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


45 


LETTRE III 

DE MON PÈRE A MA MÈRE. 


Vienne, le 30 brumaire an XIV. 

Ma femme, ma chère femme, ce jour est le plus 
beau de ma vie. Dévoré d’inquiétude, excédé de 
fatigue, j’arrive à Vienne avec la division. Je ne sais 
si tu m’aimes, si tu te portes bien, si mon Aurore 
est triste ou joyeuse, si ma femme est toujours ma 
Sophie. Je cours à la poste, mon cœur bat d’espé- 
rance et de crainte. Je trouve une lettre de toi ; je 
l’ouvre avec transport, je tremble de bonheur en 
lisant les douces expressions de ta tendresse. Oh , 
oui! chère femme, c’est pour la vie que je suis à 
toi, rien au monde ne peut altérer Tardent amour 
que je te porte, et tant que tu le partageras, je dé- 
fierai le sort, la fortune et les ridicules injustices. 
J’avais grand besoin de lire une lettre de ma femme 
pour me faire supporter l’ennui de mon existence. 

Après m’être battu en bon soldat , avoir exposé 
cent fois ma vie pour le succès de nos armes, avoir 
vu périr à mes côtés mes plus chers amis, j’ai eu le 
chagrin de voir nos plus brillants exploits ignorés , 

3. 


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46 


HISTOIRE DE MA VIE. 


défigurés, obscurcis par la valetaille militaire. Je 
m’entends et tu dois m’entendre et reconnaître les 
courtisans. Sans cesse à la tête des régiments de 
notre division , j’ai vu que le courage et l'iutrépidité 
étaient des qualités inutiles, et que la faveur seule 
distribuait ses lauriers. Enfin nous étions six mille 
il y a deux mois, nous ne sommes plus que trois 
mille aujourd’hui. Pour notre part, nous avons pris 
cinq drapeaux à l’ennemi , dont deux aux Russes ; 
nous avons fait cinq mille prisonniers, tué deux 
mille hommes, pris quatre pièces de canon, le tout 
dans l’espace de six semaines , et nous voyons citer 
tous les jours dans les rapports des gens qui n’ont 
rien fait du tout , tandis que nos noms restent dans 
l’oubli. L’estime et l’affection de nos camarades me 
consolent. Je reviendrai pauvre diable, mais avec 
des amis que j’ai faits sur le champ de bataille et 
qui sont plus sincères que messieurs de la cour. Je 
t’ennuie de mon humeur noire ; mais à qui puis-je 
conter mes chagrins si ce n’est à ma Sophie , et qui 
peut mieux qu’elle les partager et les adoucir ? 

Enfin , comme nos soldats sont excédés, que nous 
nous sommes battus sans relâche pendant huit jours 
avec les Russes, on nous a renvoyés de la Moravie 
ici pour prendre quelque repos. J’ai tout perdu à 
l’affaire d’Haslach *. Je m’en suis indemnisé depuis 

1 Pendant cette glorieuse affaire les Autrichiens s’étaient 
jetés, à Albeck , sur les bagages de la division Dupont, et 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


47 


aux dépens d’un officier des dragons de Latour 
auquel j’ai fait mettre pied à terre. 

On nous promet toujours de fort belles choses , 
mais Dieu sait si cela viendra. Ma mère m’écrit que 
tu ne manqueras de rien et que je puis être tran- 
quille. A propos ! de quelle nouvelle folie ra’as-tu 
régalé ? J'en ai fait rire Debaine aux larmes ; made- 
moiselle Roumier est ma vieille bonne, à qui ma 
mère fait une pension pour m’avoir élevé. Elle avait 
quarante ans quand je vins au monde. Le beau 
sujet de jalousie ! Je raconte cette folie à tous nos 
amis. 

J’ai vu ce matin Billette. Sa vue, qui me rappe- 
lait la rue Meslay, m’a causé une joie infinie. Je l’ai 
embrassé comme mon meilleur ami, parce que je 
pouvais lui parler de toi et qu’il pouvait me répon- 
dre. Quoiqu’il n’eût pas de nouvelles directes à me 
donner de ta santé, je l’ai questionné jusqu’à l’en- 
nuver. 

On parle de nous renvoyer bientôt en France, 
car la guerre finit ici faute de combattants. Les Au- 
trichiens n’osent plus se mesurer avec nous, ils sont 
terrifiés. Les Russes sont en pleine déroute. On nous 
regarde ici avec stupéfaction. Les habitants de 
Vienne peuvent à peine croire à notre présence. 

s’en étaient emparés , ramassant ainsi , dit M. Thiers , quelques 
vulgaires trophées, triste consolation d’une défaite essuyée par 
vingt-cinq mille hommes contre six mille. 


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48 


HISTOIRE DE MA VIE. 


D’ailleurs cette ville est assez insipide. Depuis vingt- 
quatre heures que j’y suis, je m’y ennuie comme 
dans une prison. Les gens riches se sont enfuis, les 
bourgeois tremblent et se cachent, le peuple est 
frappé de stupeur. On dit que nous repartirons dans 
trois ou quatre jours pour marcher sur la Hongrie 
et faire mettre bas les armes aux débris de l’armée 
autrichienne, et hâter par là la conclusion de la 
paix. 

Sois toujours maussade en mon absence. Oui,- 
chère femme, c’est ainsi que je t’aime. Que per- 
sonne ne te voie ; ne songe qu’à soigner notre fille, 
et je serai heureux autant que je puis l’étre loin 
de toi. 

Adieu, chère amie, j’espère te serrer bientôt 
dans mes bras. Mille baisers pour toi et pour mon 
Aurore. 


Cet on dit sur une nouvelle marche en Hongrie 
aboutit à la bataille d’Austerlitz, le 4 décembre 1 805. 
J’ignore si mon père y assista. Bien que plusieurs 
personnes me l’aient affirmé et que son article né- 
crologique l’atteste, je ne le crois pas, car la divi- 
sion Dupont, exténuée par les prodiges d’Haslach 
et de Diernstein , dut rester à Vienne pour se refaire, 
et le nom de Dupont ne se trouve dans aucune des 
relations que j’ai lues de la bataille d’Austerlitz. 


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CHAPITRE DIXIÈME. 49 

Disons en passant un mot sur Dupont, ce géné- 
ral si coupable ou si malheureux en Espagne à Bay- 
len , et si honteusement récompensé par la restau- 
ration d’avoir été un des premiers à trahir la gloire 
de l’armée française dans la personne de l’empereur. 
Il est certain que dans la campagne que nous ve- 
nons d’esquisser il se montra grand homme de 
guerre. On a vu que mon père le jugeait légère- 
ment en temps de paix , mais sérieusement ailleurs. 
L’empereur avait-il une méfiance, une prévention 
secrète contre Dupont? II devait en être ainsi, ou 
bien Dupont aimait à jouer le rôle de mécontent. Il 
est bien certain que les plaintes de mon père dans 
la lettre qu’on vient de lire sont inspirées par un 
sentiment collectif. Il n’était pas , quant à lui , un 
personnage assez important pour se croire l’objet 
d’une inimitié particulière. Je ne sais pas quels sont 
ces courtisans, cette valetaille militaire contre la- 
quelle mon père regimbe avec tant d’amertume. 
Comme il avait le caractère le plus bienveillant et 
le plus généreux qui se puisse rencontrer, il faut 
croire qu’il y avait dans ses plaintes quelque chose 
de fondé. 

On sait d’ailleurs combien d’inimitiés, de rivali- 
tés et de colères l’empereur eut à contenir durant 
cette campagne, quelles fautes commit Murat par 
audace et par présomption, quelles indignations fu- 
rent soulevées dans l’àme de Ney à ce propos. Qu’on 


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50 


HISTOIRE DE MA VIE. 


se reparte à l’histoire , on trouvera sûrement la clef 
de cette douleur que mon père nourrit sur les 
champs de bataille, et qui marque un changement 
bien notable dans les dispositions de ceux qui 
avaient suivi le premier consul avec tant d’ivresse 
à Marengo. Sans doute elles sont magnifiques, ees 
campagnes de l'empire, et nos soldats y sont des 
héros de cent coudées. Napoléon y est le plus grand 
général de l’univers. Mais comme l’esprit de cour 
a déjà défloré les jeunes enthousiastes de la républi- 
que! A Marengo, mon père écrivait en post-scrip- 
tum à sa mère : a Ah! mon Dieu, j’allais oublier 
» de te dire que je suis nommé lieutenant sur le 
» champ de bataille. » Preuve qu’il n’avait guère 
pensé à sa fortune personnelle en combattant avec 
l’ivresse de la cause. A Vienne, il écrit à sa femme 
pour exprimer un doute dédaigneux sur la récom- 
pense qui l’attend. Chacun sous l’empire songe â 
soi; sous la république, c’était à qui s’oublierait. 

Quoi qu’il en soit, la disgrâce apparente dont la 
carrière de mon père semblait être frappée depuis le 
passage du Mincio cessa avec la campagne de 1805. 
Il obtint enfin de passer dans la ligne, et fut nommé 
capitaine du 1 er hussards le 30 frimaire an XIV 
(20 décembre 1805) *. Il revint à Paris, puis nous 
emmena, ma mère, Caroline et moi, à son régi- 

1 II obtint aussi la croix de la Légion d’honneur à cetle 
époque. 


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CHAPITRE DIXIÈME. 51 

ment, qui était en garnison je ne sais où. Lorsqu’il 
repartit pour la campagne de 1806, il écrivait à sa 
femme à Tongres, au dépôt, chez le quartier-maître 
du régiment. Probablement il lit un voyage à Nohant 
dans l’intervalle, mais je ne retrouve son histoire 
que dans les quelques lettres qui vont suivre. 


On devait prévoir que l’éclatante victoire qui avait 
clos, à Austerlitz, la campagne de 1805 contre les 
Autrichiens et les Russes, conserverait à l’Europe 
une paix si vaillamment disputée, si chèrement ac- 
quise, mais il n’en fut rien. La Prusse, qui depuis 
1792 s’était tenue à l’écart, allait recommencer les 
hostilités contre la France victorieuse. Tout le 
monde fut surpris en Europe de cette détermina- 
tion aussi téméraire qu’imprévue du cabinet de Ber- 
lin; mais, comme le dit M. Thiers, les cabinets ont 
aussi leurs passions, et « ces irritations subites qui, 
» dans la vie privée, s’emparent quelquefois de deux 
» hommes et leur mettent le fer à la main, sont 
» tout aussi souvent, plus souvent même qu’un in- 
» térêt réfléchi , la cause qui précipite deux nations 
» l’une sur l’autre. » 

Devant cette nouvelle agression, Napoléon eut 
bientôt pris son parti. Une armée prussienne ayant 
envahi la Saxe, il considéra la guerre comme dé- 


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HISTOIRE DE MA VIE. 


clarée, fit rapidement toutes ses dispositions, et par- 
tit de Mayence dans les derniers jours de septembre 
pour entrer en Prusse à la tète de la grande armée. 
L’empereur se sépara à Mayence de sa cour et de 
l’impératrice, et se rendit à Wurtzbourg accompa- 
gné seulement de sa maison militaire. 

La division Dupont, toujours employée séparé- 
ment depuis les combats de Haslach et d’Albeck, et 
qui avait occupé le grand-duché de Berg, avait été 
ramenée sur Mayence et Francfort aux premiers 
bruits de guerre. Mon père se trouvait donc à 
Mayence lorsque Napoléon y arriva. 


DE MON PÈRE A MA MÈRE. 

Primlingen , 2 octobre 1806. 

Depuis Mayence nous avons été tellement errants, 
que je n’ai pu trouver un moment pour te donner de 
mes nouvelles. D’abord, je t’aime avec idolâtrie; 
ceci n’est pas nouveau pour toi, mais c’est ce que 
je suis le plus pressé de te dire. Ah I que je suis 
las d’être séparé de toi! Je jure bien que cette cam- 
pagne-ci finie, quoi qu’il arrive, je ne te quitterai 
plus. 

Notre pauvre colonel est bien malade. La fatigue 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


«3 

de la marche a renouvelé ses douleurs néphrétiques, 
et il a été obligé de s’en retourner hier à Francfort. 
Son état et son départ dans cette circonstance affli- 
gent infiniment le régiment, et je le regrette encore 
plus que tout le monde. Depuis trois jours, j’ai fait 
trente-six lieues avec ma compagnie pour escorter 
l’empereur. Il est arrivé hier soir à Wurtzbourg. 
Nous sommes cantonnés aux environs. Toute la 
garde à pied est arrivée. Chemin faisant l’empereur 
m’a fait plusieurs questions sur le régiment, et à la 
dernière, que le bruit de la voiture m’empêchait 
d’entendre, et que pourtant il répéta trois fois, je 
répondis à tout hasard : Oui, sire. Je le vis sou- 
rire, et je juge que j’aurai dit une fière bêtise. S’il 
pouvait me donner ma retraite comme idiot ou 
sourd, je m’en consolerais bien en retournant près 
de toi ! 

Voici le froid qui arrive, et je regrette beaucoup 
de n’avoir pas emporté ma pelisse; fais-moi le plai- 
sir de la remettre à Chapotot , qui , d’une manière 
ou de l’autre, me la fera passer. Ne mets pas cette 
recommandation en papillotes; car entre ta pincette 
et tes jolis cheveux elle pourrait avoir trop chaud , 
tandis que je gèlerais ici , loin de toi , dans mon ca- 
racot de singe. 

Adieu, ma jolie femme, ma chère amie, ce que 
j’aime, ce que je regrette, ce que je désire le plus 
au monde. Je t’embrasse de toute mon âme, j’aime 


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:h histoire de ma vie. 

mon Aurore, nos enfants, ta sœur, tout ce qui est 
nous. 

Nous avons une poste à notre division , ainsi j’ai 
l’espoir de recevoir souvent de tes nouvelles. 


L’arrivée subite de Napoléon à Wurtzbourg chan- 
gea les dispositions des chefs de l’armée prussienne. 
Ceux-ci , frappés par la nouvelle tactique qui avait 
si puissamment contribué aux succès rapides de la 
précédente campagne contre les Autrichiens et les 
Russes , au lieu de garder la défensive en choisis- 
sant les terrains les plus favorables et en laissant 
l’armée française venir jusqu’à eux à travers toutes 
les difficultés d’une marche en pays ennemi , avaient 
résolu de prendre l’offensive sans attendre les ren- 
forts que la Russie leur promettait. Le mouvement 
de Napoléon inspira cependant aux Prussiens une 
réserve plus prudente, et ils se déterminèrent à gar- 
der les fortes positions qu’ils occupaient derrière la 
forêt de Thuringe. 

L’armée française se mit en marche le 8 octobre, 
et le lendemain Murat et Bernadotte, formant l’a- 
vant-garde, battirent le corps du général Tauenzien. 
Le 10, Lannes battait le prince Louis à Saalfeld, 
et les fuyards apprenaient aux deux armées prus- 
siennes de Hohenlohe et de Brunswick, établies der- 


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CHAPITRE DIXIÈME. 85 

rière Iéna , la fin tragique de ce prince et la disper- 
sion de son armée. 

Le duc de Brunswick, qui commandait en chef, 
se décida aussitôt à se retirer sur l’Elbe par Naum- 
bourg, en laissant le prince Hohenlohe à Iéna avec 
cinquante mille hommes, et ayant en arrière-garde 
Ruchel avec dix-huit mille hommes. 

Mais, le 13 octobre, au moment où l’armée en- 
nemie commençait son mouvement, Napoléon arri- 
vait à Iéna, occupé déjà par Lannes, et reconnais- 
sait le terrain. Les deux armées étaient en présence. 

Je n’ai point à raconter ici cette mémorable 
bataille d’Iéna, qui eut lieu le lendemain. La formi- 
dable armée prussienne fut complètement battue. 
De la part des Français, cinquante mille hommes 
seulement furent engagés. 

Pendant que Hohenlohe était battu à Iéna, Ber- 
nadotte marchait sur Halle pour y passer la Saale, 
gagner et couper la retraite de l’armée prussienne. 
Le duc de Brunswick en se retirant vers l’Elbe 
avait ordonné au prince Eugène de Wurtemberg 
de garder Halle avec dix-huit mille hommes, der- 
nière ressource de la monarchie prussienne, et de 
recueillir les fuyards. Le 17 octobre au matin, la 
division Dupont, qui suivait le corps de Bernadotte, 
se présenta en vue de la ville. Dupont n’hésite pas 
un instant. Il forme son infanterie en colonne, en- 
lève au pas de course le pont sur la Saale , force les 


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S6 HISTOIRE DE MA VIE. 

portes de Halle , traverse la ville , et va se ranger en 
bataille en face de l’armée du duc de Wurtemberg. 
Le feu de douze mille hommes bien postés accueille 
les trois régiments dont se compose la petite armée 
de Dupont. Ses soldats escaladent les hauteurs sous 
le feu de l’ennemi et le mettent en déroute. Le duc 
de Wurtemberg se retira en désordre sur l’Elbe. 
Cinq mille hommes en avaient vaincu dix -huit 
mille. Napoléon, accouru sur le champ de bataille, 
combla de ses éloges les troupes du général Dupont. 

Dix jours après , Napoléon entrait à Berlin au 
milieu de la garde impériale. 

Cependant le roi Frédéric -Guillaume ayant re- 
fusé l’armistice qu’on lui offrait, pour aller se join- 
dre aux Russes, qui marchaient à son secours, 
l’empereur se décida à entrer en Pologne. Accueillie 
avec enthousiasme par les Polonais, qui commen- 
çaient à concevoir un premier espoir sérieux d’af- 
franchisemeut, l’armée française prit position au- 
tour de Varsovie dans les premiers jours de décembre. 

Napoléon avait l’intention de fixer ses quartiers 
d’hiver sur les bords de la Vistule, « mais cela ne 
peut avoir lieu , écrivait-il à Davoust, qu’après avoir 
repoussé les Russes. » L’armée se porta en effet à 
la rencontre des Russes, qui furent battus à Pul- 
tusk et rejetés au delà de la Narew avec de grandes 
pertes. 

Vers le 25 janvier, les Russes reprirent l'initia - 


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CHAPITRE DIXIÈME. 57 

tive, et, le 30, Napoléon était à la tète de la grande 
armée. A son approche, le général russe Benning- 
sen se replia sur Eylau , où fut livrée cette sanglante 
bataille, qui coûta plus de quarante mille hommes, 
et qui honora également les vainqueurs et les vain- 
cus. Si l’ennemi put battre en retraite sans être in- 
quiété par l’armée victorieuse, presque aussi mal- 
traitée, Napoléon eut au moins l’avantage d’être 
délivré pour quelque temps des appréhensions que 
le voisinage de l’armée russe pouvait causer dans 
les cantonnements. 

La division Dupont, rattachée au corps de Berna- 
dotte, était restée à trente lieues en arrière d’Eylau 
et n’avait pu prendre part au combat. Après avoir 
renfermé les Russes dans Kœnigsberg, la grande ar- 
mée put prendre ses cantonnements sur la Passarge. 
Mais Benningsen, enorgueilli de n’avoir pas perdu 
à Eylau jusqu’au dernier homme, et, suivant son 
usage, se disant vainqueur, voulut donner à ses van- 
teries une apparence de vérité ; il sortit de derrière 
les murailles où il s’était réfugié et eut l’audacc de 
venir se poser en face de Ney. Ce général, mécon- 
tent de n’avoir pu prendre part à la bataille d’Ey- 
lau, saisit avec empressement cette occasion de 
prendre une revanche , et reçut vigoureusement les 
corps qui lui furent opposés. Pendant ce temps, la 
division Dupont s’emparait de Braunsberg sur la 
basse Passarge et faisait prisonniers deux mille 


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HISTOIRE DE MA VIE. 


5S 

Prussiens. Fatigué par les obsessions continuelles 
des Russes, et voulant assurer la tranquillité de ses 
cantonnements pour tout l’hiver, Napoléon fit faire 
un mouvement en avant aux corps de Bernadotte 
et de Soult, qu’il avait placés dans une espèce 
d’embuscade pour le moment de la reprise de la 
campagne. Los Russes, s’apercevant que la retraite 
sur Kœnigsberg pouvait leur être coupée, so reti- 
rèrent pour ne plus reparaître de l’hiver. 


I)E MON PÈRE A MA MÈRE. 


Le 7 décembre 1806. 

Depuis quinze jours, ma chère femme, je par- 
cours les déserts de la Pologne, à cheval dès (iuq 
heures du matin , et après avoir marché jusqu’à la 
nuit netrouvant que la baraque enfumée d’un pauvre 
diable, où je puis à peine obtenir une botte de paille 
pour me reposer. Aujourd’hui j’arrive dans la capi- 
tale de la Pologne, et je puis enfin mettre une lettre 
à la poste. Je t’aime cent fois plus que la vie; ton 
souvenir me suit partout pour me consoler et me 
désespérer en môme temps. En m’endormant je te 
vois; en m’éveillant je pense à toi; mon âme tout 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


59 


entière est près de toi. Tu es mon dieu, l’ange tuté- 
laire que j’invoque, que j’appelle au milieu de mes 
fatigues et de mes dangers. Depuis que je t’ai quittée 
je n’ai pas joui d’un seul instant de repos, et je n’ai 
pas besoin de te dire que je n’ai pas goûté un seul 
instant de bonheur. Aime-moi, aime-moi, c’est le 
seul moyen d’adoucir cette rude vie que je mène. 
Écris-moi. Je n’ai encore reçu que deux lettres de 
toi. Je les ai lues cent fois, je les relis encore. Sois 
toujours la même femme qui m’écrit d’une manière 
si tendre et si adorable. Que l’absence ne te refroi- 
disse pas. Je crois qu’elle augmente mon amour s’il 
est possible. Ne perdons pas l’espoir de nous réunir 
bientôt. On traite à Posea. Il est très-probable que 
nos succès détermineront les Russes à la paix. Je 
vais voir tout à l’heure Philippe Ségur et lui remettre 
le paquet que je te destine. Il aura les moyens de te 
le faire parvenir promptement. Demain nous pas- 
sons la Vistule; les Russes* sont à dix lieues d’ici, 
fort interloqués de notre marche et de nos manœu- 
vres. Pour moi, j’en suis à désirer un bon coup de 
sabre qui m’estropie à tout jamais et me renvoie 
auprès de toi. Dans le siècle où nous sommes, un 
militaire ne peut espérer de repos et de bonheur do- 
mestique qu’en perdant bras ou jambes. Je ne ren- 
contre pas un être dans l’armée qui ne fasse un vœu 
analogue. Mais le maudit honneur est là qui nous 
retient tous. Beaucoup se plaignent, moi je souffre 


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60 HISTOIRE DE MA ME. 

tout bas, car que m’importent les dégoûts, les pri- 
vations, les fatigues? ce n’est point là ce qui me 
chagrine dans le métier; c’est ton absence, et je ne 
puis aller dire cela aux autres. Ceux qui ne te con- 
naissent pas ne comprendraient pas l’excès de mon 
amour. Ceux qui te connaissent le comprendraient 
plus que je ne veux. 

Parle de moi à nos enfants. Je suis forcé de courir 
au fourrage. Pas un moment, même pour goûter 
cette demi-consolation de t’écrire! Je t’aime comme . 
un fou. Aime-moi si tu veux que je supporte la vie. 


Après l’affaire de la Passarge, mon père fut fait 
ch,ef d’escadron, et, le 4 avril 1807, Murat se l’at- 
tacha en qualité d’aide de camp. Deschartres m’a 
raconté que ce fut à la recommandation de l’empe- 
reur, qui, l’ayant remarqué, dit au prince : « Voilà un 
beau et brave jeune homme, c’est comme cela qu’il 
vous faut des aides de camp. » Mon père s’attendait 
si peu à cette faveur, qu’il faillit la refuser en voyant 
qu’elle allait l’assujettir davantage et créer un nouvel 
obstacle au repos absolu qu’il rêvait au sein de sa 
famille. Ma mère lui sut assez mauvais gré de ce 
qu’elle appela son ambition, et il eut à s’en justifier, 
ainsi qu’on le verra dans la lettre suivante. 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


61 


Roseinberg, 10 mai 1807, au quartier général 
du grand-duc de Berg. 

Après avoir couru pendant trois semaines comme 
un dératé et donné au prince un assez joli échan- 
tillon de mon savoir-faire dans la partie des mis- 
sions, j’arrive ici et j’y trouve deux lettres de toi, 
du 23 mars et du 8 avril. La première me tue; il 
me semble que tu ne m’aimes déjà plus quand tu 
m’annonces que tu vas t’efforcer de m’aimer un peu 
moins. Heureusement je décachète la seconde , et je 
vois bien que c’est à force de m’aimer que tu me fais 
tout ce mal. O ma chère femme, ma Sophie, tu as 
pu les écrire ces mots cruels, m’envoyer à trois cents 
lieues ce poison mortel , m’exposer à la douleur de 
lire cette lettre affreuse pendant quinze jours peut- 
être avant d’en avoir reçu une autre qui me rassure 
et me console I Me voilà forcé de remercier Dieu 
d’avoir été longtemps privé de tes nouvelles ! O mon 
amie , abjure ces horribles pensées , ces injustes soup- 
çons. Est-il possible que tu doutes de moi? Le plus 
sensible reproche que tu puisses me faire, c’est de 
me dire que je ne me souviens pas .que Caroline 
existe, et que tu es effrayée en pensant à l’avenir de 
cette enfant. En quoi ai-je pu mériter ces doutes 
injurieux? Ai-je un seul moment cessé de la regarder 
comme ma fille? Ai-je fait, dans mes soins et dans 
tome iv. 4 


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62 


HISTOIRE DE MA VIE. 


nies caresses, la moindre différence entre elle et nos 
autres enfants? Depuis le jour où je t’ai vue pour la 
première fois, ai-je un moment cessé de t’adorer, 
d’aimer tout ce qui t’appartient, ta fille, ta sœur, 
tout ce que tu aimes? Tu m’accables de reproches 
comme si je t’abandonnais pour le seul plaisir de 
courir le monde. Je te jure sur l’honneur et sur l’a- 
mour que je n’ai point demandé d’avancement, que 
le grand-duc m’a appelé auprès de lui sans que je me 
doutasse qu’il en eût la moindre idée, qu’enfin j’ai 
vu s’éloigner avec un profond chagrin le jour qui 
devait nous réunir. Te dirai-je fout? J’ai failli refu- 
ser, me sentant sans courage devant un nouveau 
relard à mon retour près de toi. Mais , chère femme, 
aurais-je rempli mon devoir envers toi, envers ma 
mère, qui a sacrifié son aisance à ma carrière mili- 
taire, envers nos enfants, nos trois enfants l , qui 
auront bientôt besoin des ressources et de la consi- 
dération de leur père, si j’avais rejeté la fortune qui 
venait d’elle- même me chercher? Mon ambition! 
dis-tu. Moi, de l’ambition 1 Si j’étais moins triste, 
tu me ferais rire avec ce mot-là. Ah! je n’en ai 
qu’une depuis que je te connais, c’est de réparer 
envers toi les. injustices de la société et de la desti- 
née , c’est de t’assurer une existence honorable et de 
te mettre A l’abri du malheur si un boulet me ren- 

1 Les trois enfants c’était Caroline, moi et un fils lié 
en 1806 , et qui n’a pas vécu. Je n’en ai aucun souvenir. 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


63 


contre sur le champ de bataille. Ne te dois-je donc 
pas cela à toi qui as supporté si longtemps ma mau- 
vaise fortune et quitté un palais pour une mansarde 
par amour pour moil Juge un peu mieux de moi, 
ma Sophie, juges-en d’après toi-méme ; non, il n’est 
pas un instant dans ma vie où je ne pense à toi. Il 
n’est rien qui vaille pour moi la modeste chambre 
de ma chère femme. C’est là le sanctuaire de mon 
bonheur. Rien ne peut valoir à mes yeux ses jolis 
cheveux noirs , ses yeux si beaux , ses dents si blan- 
ches, sa taille si gracieuse, sa robe de percale, ses 
jolis pieds , ses petits souliers de prunelle. Je suis 
amoureux de tout cela comme le premier jour, et je 
ne désire rien de plus au monde. Mais pour posséder 
ce bonheur en toute securité, pour n’avoir point à 
lutter contre la misère avec des enfants, il faut faire 
au présent quelques sacrifices. Tu dis que nous 
serons moins heureux dans un palais que dans notre 
petit grenier ; qu’à la paix le prince sera fait roi , et 
que nous serons obligés d’aller habiter ses États, où 
nous n’aurons plus notre obscurité, notre tête-à-tête, 
notre chère liberté de Paris. Il est bien probable 
que le prince sera roi en effet, et qu’il nous emmè- 
nera avec lui. Mais je nie que nous puissions n’ètre 
pas heureux là où nous serons ensemble, ni que 
rien puisse gêner désormais un amour que le ma- 
riage a consacré. Que tu es bête, ma pauvre femme, 
de croire que je t’aimerai moins parce que je vivrai 


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64 HISTOIRE DE MA VIE. 

dans le luxe et la dorure! Et que tu es gentille en 
même temps de mépriser tout cela! Mais, moi aussi, 
je déteste les grandeurs et les vanités , et l’ennui de 
ces plaisirs -là me ronge quand j’y suis. Tu le sais 
bien. Tu sais bien avec quel empressement je m’y 
dérobe pour être tranquille avec toi dans un petit 
coin. C’est pour mon petit coin que je travaille, que 
je me bats, que j’accepte une récompense et que 
j’aspire à avoir un régiment, parce qu 'alors tu ne 
me quitteras plus et que nous aurons un intérieur à 
nous, aussi tranquille, aussi simple, aussi intime 
que nous le souhaitons. Et puis, quand je mettrais 
un peu d'amour-propre à te montrer quelquefois 
heureuse et brillante à mon bras, pour te venger des 
sots dédains de certaines gens à qui notre petit mé- 
nage faisait tant de pitié, où serait le mal? Je serai 
fier, je l’avoue, d’avoir été, moi seul, l’artisan de 
notre fortune et de n’avoir dû qu’à mon courage, à 
mon amour pour la patrie, ce que d’autres n’ont dû 
qu’à la faveur, à l’intrigue ou à la chimère de la 
naissance. J’en sais qui sont quelque chose grâce au 
nom ou à la galanterie de leurs femmes. Ma femme, 
à moi, aura d’autres titres. Son amour fidèle et le 
mérite de son époux. 

Voilà la belle saison revenue. Que fais-tu, chère 
amie? Ahl que l’aspect d’une belle prairie ou d’un 
bois prêt à verdir remplit mon âme de souvenirs 
tristes et délicieux ! Aux bords du Rhin, l’année der- 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


65 


nière , quels doux moments je passais auprès de toi I 
Trop courts instants de bonheur, de combien de 
regrets vous êtes suivis ! A Marienwerder je me suis 
promené aux bords de la Vistule, seul , en proie à 
mes chagrins, le cœur dévoré de tristesse et d’in- 
quiétude, je voyais tout renaître dans la nature, et 
mon âme était fermée au sentiment du bonheur. 
J'étais dans un endroit pareil à celui où tu avais si 
peur, près de Coblentz , où nous nous assîmes sur 
l'herbe et où je te pressais sur mon cœur pour te ras- 
surer : je me suis senti tout embrasé de ton souvenir, 
j’errais comme un fou , je te cherchais , je t’appelais 
en vain. Je me suis enfin assis fatigué et brisé de 
douleur, et au lieu de ma Sophie, je n’ai trouvé sur 
ces tristes rivages que la solitude, l’inquiétude et la 
jalousie. Oui , la jalousie , je l’avoue ; moi aussi , de 
loin, je suis obsédé de fantômes, mais je ne t’en 
parle pas, de peur de t’offenser; hélas 1 quand la 
fatigue des marches et le bruit des batailles cessent 
un instant pour moi , je suis la proie de mille tour- 
ments, toutes les furies de la passion viennent m’ob- 
séder. J’éprouve toutes les angoisses , toutes les fai- 
blesses de l’amour. Oh S oui , chère femme , je t’aime 
comme le premier jour. Ah ! que nos enfants te par- 
lent de moi sans cesse. Ne te promène qu’avec eqx. 
Qu’ils te retracent à toute heure nos serments et 
notre union. Parle-leur de moi aussi. Je ne vis que 
pour toi , pour eux et pour ma mère. 

-i. 


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66 


HISTOIRE DE MA VIE. 


Ici le printemps et le lieu que nous occupons me 
rappellent le Fayel. Mais, hélas! Boulogne est bien 
loin, et ce triste chAteau me laisse tout entier à mes 
regrets. En y arrivant je l’ai trouvé absolument 
désert, tout le monde était parti avec le prince pour 
Elbing, où s’est passée la fameuse revue de l’empe- 
reur. Le prince commandait et m’a fait courir de la 
belle manière. Adieu , chère femme. On parle beau- 
coup de la paix, rien n’annonce la reprise des 
hostilités. Ah! quand serai-je près de toi 1 Je te 
presse mille fois dans mes bras avec tous nos en- 
fants ; pense à ton mari , à ton amant. 

Maübice. 

Que mon Aurore est gentille de penser à moi et 
de savoir déjà t’en parler I 


Après avoir suivi la marche de la division Du- 
pont, suivons celle de Murat, puisque c’est l’his- 
toire de mon père, dans cette courte et brillante 
campague. — Au mois de mai 1807, Murat était à 
la tête de dix-huit mille cavaliers, montés sur les 
plus beaux chevaux de l’Allemagne et parfaitement 
exercés. Napoléon , voulant voir ce corps de cava • 
lerie tout entier, le passa en revue dans les plaines 
d’Elbing. a Ces dix-huit mille cavaliers, masse 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


67 


» énorme mue par un seul chef, le prince Murat, 
» avaient manœuvré devant lui pendant une journée, 
» et tellement ébloui sa vue , si habituée pourtant 
» aux grandes armées, qu’écrivant, une heure après, 
» à ses ministres, il n’avait pu s’empêcher de leur 
» vanter le beau spectacle qui venait de frapper ses 
» yeux dans les plaines d’Elbing. » 

Le général Benningsen, commandant l'armée 
russe, qui n’avait pas quitté ses cantonnements de 
Kœnigsberg depuis la démonstration faite par les 
corps de Soult et Bernadotte , se décida à prendre 
l’initiative du mouvement. Le 6 juin 1807, l’armée 
russe attaqua assez vivement le corps du maréchal 
Ney, qui se trouvait au sommet de l’angle décrit 
par l’Aile et la Passarge, ,sur les rives desquelles 
était campée l’armée française, et la força de battre 
en retraite devant des forces très- supérieures. Mais 
l’empereur avait prévu cette éventualité , et Saalfeld, 
situé un peu en arrière du corps de Ney et au centre 
de l’angle formé par les cantonnements, avait été 
indiqué comme premier point de concentration en 
cas d’attaque. Aux premiers coups de canon tous 
les corps s’étaient mis en marche pour prendre leur 
position autour de Saalfeld. 

Benningsen s’aperçut des dispositions formidables 
de l’armée française , et , s’arrêtant tout à coup de- 
vant le corps de Ney qui reculait en bon ordre, 
cédant le terrain pas à pas , il passa de l’offensive à 


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68 


HISTOIRE DE MA VIE. 


la défensive et se retrancha à Heilsberg. L’empe- 
reur l’y suivit, le prince Murat et le maréchal Soult 
arrivèrent les premiers devant les redoutes ennemies 
et engagèrent l’action avant l’arrivée de Napoléon 
et du reste de l’armée. Les divisions Carra-Saint- 
Lyr et Saint-Hilaire, du corps du maréchal Soult, 
résistèrent bravement au feu terrible des redoutes , 
et permirent à la cavalerie de Murat, harassée de 
fatigue et un moment ébranlée par le choc des 
vingt-cinq escadrons du général Uwarow, de se 
reformer et de reprendre l’avantage. Ces braves, 
secondés par la troisième division du maréchal Soult 
et par l’infanterie de la jeune garde, que Napoléon 
avait fait avancer rapidement sous le commande- 
ment du général Savary, soutinrent jusqu’au soir 
cette lutte inégale, dans laquelle trente mille Fran- 
çais combattaient à découvert contre quatre-vingt- 
dix mille Russes abrités par de forts retranchements. 
Le général Benningsen ne jugea pas convenable, 
après cette tentative, d'attendre une attaque gé- 
nérale de toute l’armée française; il ordonna la 
retraite. 

Napoléon persista dans son dessein de suivre pas 
à pas l’armée ennemie, afin d’attendre une occasion 
favorable d’attaquer, et, pendant ce temps, de faire 
couper la retraite sur Kœnigsberg, dernier asile du 
roi de Prusse, et qui renfermait tous les magasins 
des armées ennemies. 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


69 


Ce fut Murat qui fut chargé de ce soin avec une 
partie de sa cavalerie. Napoléon le fit appuyer par 
les corps des maréchaux Soult et Davoust, formant 
l’aile gauche de l’armée. Soult arriva jusque sous 
les murs de Kœnigsberg ; Murat et Davoust durent 
se rapprocher de Friedland , pour écraser les Russes 
par un dernier effort dans le cas où la bataille eût 
duré plus d’un jour; mais leur concours fut inutile. 
L’armée russe, acculée dans le coude formé par la 
rivière l’Aile, en avant de Friedland, fut envelop- 
pée, coupée, refoulée dans la rivière, et presque 
entièrement détruite. Ce fut le dernier acte de la 
campagne de 1807. 


Au mois de juin 4e la même année mon père 
accompagna Murat, qui lui- même accompagnait 
Napoléon à la fameuse conférence du radeau de 
Tilsitt. De retour en France au mois de juillet, mon 
père ne tarda pas à repartir pour l’Italie avec Murat 
et l’empereur, qui allait là faire des rois et des 
princes nouveaux. « Ses malheureuses préoccupa- 
» tions dynastiques allaient altérer la grandeur de 
» ses combinaisons. Il ne changeait rien assurément 
» à son système politique. Mais en politique on 
» doit aussi tenir compte des impressions du public, 


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70 


HISTOIRE DE MA VIE. 


» et le public ne voyait que le trafic des couronnes 
» au profit d’une famille*. 

» L’empereur, parti le 16 novembre de Paris, 
n était à Milan le 21. Des fêtes brillantes lui furent 
b données. La cour de Bavière y assista. Eugène 
b fut créé priuce de Venise et appelé à la succession 
» du royaume d’Italie, au defaut delà descendance 
» masculine impériale. 

» Après quelques jours passés à Miian , l’empe- 
» reur se rendit à Venise, et son séjour y fut marqué 
» par des fêtes qui rappelèrent les belles années de 
» l’opulente république. Les régates ou courses de 
» gondoles se firent avec une royale magnificence. 
» Le grand canal était couvert de barques décorées 
b avec la plus grande élégance, transformées en 
b fabriques, représentant des temples, des kiosques, 
b des chaumières de différents pays, et conduites 
b par des gondoliers vêtus d* costumes analogues. 
b II n’y eut pas un noble Vénitien qui ne dépensât 
b dans ces fêtes une année de son revenu. 

b Le roi Joseph, appelé à Venise, y passa six 
b jours avec Napoléon. Dans leurs conférences, ils 
b s’entretinrent des chances que pourraient amener 
b les questions qui divisaient la maison régnante 
b d’Espagne, mais rien à cet égard ne fut déflniti- 
b veinent arrêté. 


' Histoire de Napoléon , par M. tèllas Régnault. 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


71 


. » Parti de Venise le 8 décembre, l’empereur était 

» le il à Mantoue. Il y fut rejoint par Lucien. 
» Depuis 1804, Lucien s’était séparé de son frère, 
b non pas, ainsi qu’on le prétendait, pour des dis- 
b sentiments politiques, mais parce qu’il avait con- 
b tracté un mariage qui ne s’accordait pas avec les 
b calculs dynastiques de Napoléon. Retiré dans les 
b États romains, il y vivait riche et considéré. 
b Joseph, désirant vivement une réconciliation, 
b avait ménagé l’entrevue de Mantoue. Elle fut des 
b deux parts très-affectueuse, mais elle devait né- 
b cessairement ramener la question qui avait causé 
b la rupture. Napoléon fit les offres les plus bril- 
b lantes pour obtenir un divorce. Le trône de Naples 
b ou de Portugal pour Lucien, le mariage de sa 
b fille ainée avec le prince des Asturies , le duché 
b de Parme pour sa femme, rien ne put ébranler 
b Lucien: fidèle à ses affections, il préféra le bon- 
b heur domestique aux brillantes déceptions du 
' b trône. Napoléon fut inflexible dans sa politique , 
b Lucien opiniâtre dans ses devoirs. Ils se séparè- 
b rent , attendris tous deux , mais sans se faire de 
b concessions. 

b L’empereur revint le 15 à Milan, en partit 
b le 24 , et arrivant au coucher du soleil à Alexan- 
b drie, il vit toute la plaine de Mareugo éclairée 
b par des flambeaux allumés sur son passage. Après 
b avoir visité les immenses travaux de fortifications 


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72 


HISTOIIIE DE MA VIE. 


» qui faisaient d’Alexandrie la place la plus forte de 
» l'Europe, il se dirigea rapidement vers le mont 
» Cenis, qu’il gagna le 29, et fut de retour aux 
» Tuileries le l ,r janvier 1808, Toutes ses pensées 
» se tournèrent alors vers l’Espagne *. » 

Voici les deux avant-dernières lettres de mon 
père qui soient entre mes mains. Elles sont contem- 
poraines de cet épisode de la vie impériale. 


Venise, 29 septembre 1807. 

Après avoir affronté tous les précipices de la Sa- 
voie et du mont Cenis, j’ai été culbuté dans un fossé 
bourbeux du Piémont, par la nuit la plus noire et 
la plus détestable , et de plus au milieu d’un bois, 
coupe-gorge fameux, où la veille on avait assassiné 
et volé un marchand de Turin. Le sabre d’une main 
et le pistolet de l’autre, nous avons fait sentinelle , 
jusqu’à ce qu’il nous soit arrivé main -forte pour 
nous remettre sur pied, c’est-à-dire pendant trois » 
heures. Bientôt les chevaux nous ont manqué : en- 
suite les chemins sont devenus affreux. Arrivés au 
bord de la mer, le vent s’est élevé contre nous, et 
nous avons pensé chavirer dans la lagune. Enfin 

1 Histoire de Napoléon, par M. Élias Régnault. 


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CHAPITRE DIXIÈME. 


73 


nous voici dans Venise la belle , où je n’ai encore 
vu que de l’eau tort laide dans les rues et bu que 
de fort mauvais vin à la table de Duroc. Depuis 
Paris voici la première nuit que je vais passer dans 
mon lit. L’empereur ne passera que huit jours ici. Je 
n’ai pas le temps de t’en dire davantage. Je t’aime, 
tu es ma vie, mon âme, mon Dieu, mon tout. 


De Milan, le 11 décembre 1807. 

Cette date doit te dire, chère amie, que je pense 
à toi doublement s’il est possible, puisque je suis 
dans un lieu si plein des souvenirs de notre amour, 
de mes douleurs, de mes tourments et de mes joies. 
Ah ! que d’émotions j’ai éprouvées en parcourant les 
jardins voisins du cours! Elles n’étaient pas toutes 
agréables, mais ce qui les domine toutes, c’est mon 
amour pour toi, c’est mon impatience de me re- 
trouver dans tes bras. Nous serons bien certaine- 
ment à Paris à la fin du mois. Il est impossible de 
s’ennuyer plus que je ne fais ici; j’ai des fêtes et 
des cérémonies par-dessus la tête. Tous mes cama- 
rades en disent presque autant, encore n’ont-ils pas 
d'aussi puissants motifs que moi pour désirer d’en 
finir avec toutes ces comédies. L’air est appesanti 
pour moi de grandeurs, da dignités, de roideur et 
TOM k iv. 5 


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74 


HISTOIRE DE MA VIE. 


d’ennui. Le prince est malade, et par cette raison 
nous devancerons, j’espère, le retour de l’empereur, 
et je vais bientôt te retrouver, toujours mon ange, 
mon diable et ma divinité. Si je ne trouve pas de 
lettres de toi à Turin , je te tirerai tes petites oreilles. 
Adieu , et mille tendres baisers à toi , à notre Aurore 
et à ma mère. Je t’écrirai de Turin. 


J’ai cru pouvoir mettre sous les yeux du lecteur 
une très-rapide analyse des événements de la guerre 
et de l’histoire, puisque là seulement je pouvais 
suivre mon père, à défaut de lettres plus suivies et 
plus détaillées. Je n’abuserai pas plus longtemps de 
ce moyen de combler les lacunes qui se rencontrent 
dans sa vie. Et d’ailleurs, cette vie si pure et si gé- 
néreuse touche à sa fin ; je n’aurai plus de lui qu’une 
affreuse catastrophe à raconter. Désormais je vais 
être guidée par mes propres souvenirs, et comme 
je n’ai pas la prétention d’écrire l’histoire de mon 
temps en dehors de la mienne propre, je ne dirai 
de la campagne d’EspRgne que ce que j’en ai \u 
par mes yeux, à une époque où les objets exté- 
rieurs , étranges et incompréhensibles pour moi , 
commençaient à me frapper comme des tableaux 
mystérieux. On me permettra de rétrograder un 
peu, et de prendre ma vie au moment où je com- 
mence à la sentir. 


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CHAPITRE ONZIÈME 


Premiers souvenirs. — Premières prières. — L’œuf d’argent 
des enfants. — Le père Noël. — Le système de J. J. Rous- 
seau. — Le bois de lauriers. — Polichinelle et le réver- 
bère.— Les romans entre quatre chaises. — Jeux militaires. 
— Cbaillot. — Clotilde. — L’empereur. — Les papillons 
et les fds de la Vierge. — Le roi de Rome. — Le flageolet. 


Il faut croire que la vie est une bien bonne chose 
en elle-même , puisque les commencements en sont 
si doux , et l’enfance un âge si heureux. Il n’est pas 
un de nous qui ne se rappelle cet âge d’or comme 
un rêve évanoui, auquel rien ne saurait être com- 
paré dans la suite. Je dis un rêve, en pensant à ces 
premières années où nos souvenirs flottent incer- 
tains et ne ressaisissent que quelques impressions 
isolées dans un vague ensemble. On ne saurait dire 
pourquoi un charme puissant s’attache pour chacun 
de nous à ces éclairs du souvenir insignifiants pour 
les autres. 

La mémoire est une faculté qui varie selon les 
individus , et qui , n’étant complète chez aucun , 
offre mille inconséquences. Chez moi, comme chez 
beaucoup d’autres personnes, elle est extraordinai- 
rement développée sur certains points, extraordi- 


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76 HISTOIRE DE MA VIE. 

nairement infirme sur certains autres. Je ne me 
rappelle qu’avec effort les petits événements de la 
veille, et la plupart des détails m’échappent même 
pour toujours. Mais quand je regarde un peu loin 
derrière moi, mes souvenirs remontent à un âge où 
la plupart des autres individus ne peuvent rien re- 
trouver dans leur passé. Cela tient -il essentielle- 
ment à la nature de cette faculté en moi, ou à une 
certaine précocité dans le sentiment de la vie? 

Peut-être sommes -nous doués tous à peu près 
également sous ce rapport, et peut-être n’avons-nous 
la notion nette ou confuse des choses passées qu’en 
raison du plus ou moins d’émotion qu’elles nous 
ont causé? Certaines préoccupations intérieures nous 
rendent presque indifférents à des faits qui ébran- 
lent le monde autour de nous. Il arrive aussi que 
nous nous rappelons mal ce que nous avons peu 
compris. L’oubli n’est peut-être que de l’inintelli- 
gence ou de l’inattention. 

Quoi qu’il en soit, voici le premier souvenir de 
ma vie, et il date de loin. J’avais deux ans, une 
bonne me laissa tomber de ses bras sur l’angle d’une 
cheminée, j’eus peur et je fus blessée au front. Cette 
commotion, cet ébranlement du système nerveux 
ouvrirent mon esprit au sentiment de la vie, et je 
vis nettement , je vois encore , le marbre rougeâtre 
de la cheminée, mon sang qui coulait, la figure 
égarée de ma bonne. Je me rappelle distinctement 


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CHAPITRE ONZIÈME. 


77 


aussi la visite du médecin, les sangsues qu’on me 
mit derrière l’oreille, l’inquiétude de ma mère, et la 
bonne congédiée pour cause d’ivrognerie. Nous quit- 
tâmes la maison , et je ne sais où elle était située ; 
je n’y suis jamais retournée depuis; mais si elle 
existe encore, il me semble que je m’y reconnaîtrais. 

Il n’est donc pas étonnant que je me rappelle 
parfaitement l’appartement que nous occupions rue 
Grange-Batelière un an plus tard. De là datent mes 
souvenirs précis et presque sans interruption. Mais 
depuis l’accident de la cheminée jusqu’à l’âge de 
trois ans, je ne me retrace qu’une suite indétermi- 
née d’heures passées dans mon petit lit sans dor- 
mir, et remplies de la contemplation de quelque 
pli de rideau ou de quelque fleur au papier des 
chambres ; je me souviens aussi que le vol des mou- 
ches et leur bourdonnement m’occupaient beaucoup, 
et que je voyais souvent les objets doubles , circon- 
stance qu’il m’est impossible d’expliquer, et que 
plusieurs personnes m’ont dit avoir éprouvée aussi 
dans la première enfance. C’est surtout la flamme 
des bougies qui prenait cet aspect devant mes yeux , 
et je me rendais compte de l’illusion sans pouvoir 
m’y soustraire. Il me semble même que cette illu- 
sion était un des pâles amusements de ma captivité 
dans le berceau , et cette vie du berceau m’apparaît 
extraordinairement longue et plongée dans un mol 
ennui. 


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78 


HISTOIRE DE MA VIE. 


Ma mère s’occupa de fort bonne heure de me dé- 
velopper, et mon cerveau ne fit aucune résistance , 
mais il ne devança rien ; il eût pu être très-tardif si 
on l’eut laissé tranquille. Je marchais à dix mois; 
je parlai assez tard , mais une fois que j’eus com- 
mencé à dire quelques mots , j’appris tous les mots 
très- vite, et à quatre ans je savais très-bien lire, 
ainsi que ma cousine Clotilde, qui fut enseignée 
comme moi par nos deux mères alternativement. 
On nous apprenait aussi des prières , et je me sou- 
viens que je les récitais sans broncher d’un bout à 
l’autre , et sans y rien comprendre , excepté ces mots 
qu’on nous faisait dire quand nous avions la tête sur 
le même oreiller : « Mon Dieu, je vous donne mon 
cœur. » Je ne sais pas pourquoi je comprenais cela 
plus que le reste , car il y a beaucoup de métaphy- 
sique dans ce peu de paroles , mais enfin je le com- 
prenais , et c’était le seul endroit de ma prière où 
j’eusse une idée de Dieu et de moi-même. 

Quant nu Pater, au Credo et à Y Ave Maria, que 
je savais très-bien en français, excepté donnez-nous 
notre pain de chaque jour, j’aurais aussi bien pu les 
réciter en latin comme un perroquet, ils n’eussent 
pas été plus inintelligibles pour moi. 

On nous exerçait aussi à apprendre par cœur les 
fables de la Fontaiue, et je les sus presque toutes , 
que c’était encore lettres closes pour moi. J’étais si 
lasse de les réciter que je fis, je crois, tout mon 


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CHAPITRE ONZIÈME. 79 

possible pour ne les comprendre que fort tard, et ce 
ne fut que vers l’âge de quinze ou seize ans que je 
m’aperçus de leur beauté. 

On avait l’habitude autrefois de remplir la mé- 
moire des enfants d’une foule de richesses au-dessus 
de leur portée. Ce n’est pas le petit travail qu’on 
leur impose que je blâme. Rousseau , en le retran- 
chant tout à fait dans Y Emile, risque de laisser le 
cerveau de son élève s’épaissir au point de n’être 
plus capable d’apprendre ce qu’il lui réserve pour 
un âge plus avancé. Il est bon d’habituer l’enfance 
d’aussi bonne heure que possible à un exercice mo- 
déré mais quotidien des diverses facultés de l’esprit. 
Mais on se hâte trop de lui servir des choses exquises. 
11 n’existe point de littérature à l’usage des petits 
enfants. Tous les jolis vers qu’on a faits en leur 
honneur sont maniérés et farcis de mots qui ne sont 
point de leur vocabulaire. Il n’y a guère que les 
chansons des berceuses qui parlent réellement à leur 
imagination. Les premiers vers que j’aie entendus 
sont ceux-ci, que tout le monde connaît sans doute, 
et que ma mère me chantait de la voix la plus fraî- 
che et la plus douce qui se puisse entendre : 

Allons dans la grange 
Voir la poule blanche 
Qui pond un bel œuf d’argent 
Pour ce cirer petit enfant. 

La rime n’est pas riche, mais je n’y tenais guère, 


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80 HISTOIRE DE MA VIE. 

et j’étais vivement impressionnée par cette poule 
blanche et par cet œuf d’argent que l’on me pro- 
mettait tous les soirs, et que je ne songeais jamais 
à demander le lendemain matin. La promesse reve- 
nait toujours, et l’espérance naïve revenait avec 
elle. Ami lecteur, t’en souviens-tu ? Car à toi aussi, 
pendant des années, on a promis cet œuf merveil- 
leux qui n’éveillait pas ta cupidité, mais qui te sem- 
blait, de la part de la bonne poule, le présent le 
plus poétique et le plus gracieux. Et qu’aurais-tu 
fait de l’œuf d’argent si on te l’eut donné? Tes 
mains débiles n’eussent pu le porter, et ton humeur 
inquiète et changeante se fût bientôt lassée de ce 
jouet insipide. Qu’est-ce qu’un œuf, qu’est-ce qu’un 
jouet qui ne se cassent point? mais l'imagination 
fait de rien quelque chose, c’est sa nature, et l’his- 
toire de cet œuf d’argent est peut-être celle de tous 
les biens matériels qui éveillent notre convoitise. Le 
désir est beaucoup, la possession peu de chose. 

Ma mère me chantait aussi une chanson de ce 
genre la veille de Noël ; mais comme cela ne reve- 
nait qu’une fois l’an , je ne me la rappelle pas. Ce 
que je n’ai pas oublié, c’est la croyauee absolue que 
j’avais à la descente par le tuyau de la cheminée du 
petit père Noël, bon vieillard à barbe blanche, qui, 
à l’heure de minuit, devait venir déposer dans mon 
petit soulier un cadeau que j’y trouverais à mon ré- 
veil. Minuit 1 cette heure fantastique que les enfants 


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CHAPITRE ONZIÈME. 


81 


ne connaissent pas , et qu’on leur montre comme le 
terme impossible de leur veillée ! Quels efforts in- 
croyables je faisais pour ne pas m’endormir avant 
l’apparition du petit vieux 1 J’avais à la fois grande 
envie et grand’peur de le voir : mais jamais je ne 
pouvais me tenir éveillée jusque-là, et le lendemain, 
mon premier regard était pour mon soulier, au bord 
de l’âtre. Quelle émotion me causait l’enveloppe de 
papier blanc, car le père Noël était d’une propreté 
extrême , et ne manquait jamais d’empaqueter soi- 
gneusement son offrande. Je courais pieds nus m’em- 
parer de mon trésor. Ce n’était jamais un don bien 
magnifique, car nous n’étions pas riches. C’était 
un petit gâteau, une orange, ou tout simplement 
une belle pomme rouge. Mais cela me semblait si 
précieux que j’osais à peine le manger. L’imagina- 
tion jouait encore là son rôle, et c’est toute la vie 
de l’enfant. 

Je n’approuve pas du tout Rousseau de vouloir 
supprimer le merveilleux, sous prétexte de men- 
songe. La raison et l’incrédulité viennent bien assez 
vite et d’elles-mêmes. Je me rappelle fort bien la 
première année où le doute m’est venu sur l’exis- 
tence réelle du père Noël. J’avais cinq ou six ans, 
et il me sembla que ce devait être ma mère qui 
mettait le gâteau dans mon soulier. Aussi me parut- 
il moins beau et moins bon que les autres fois, et 
j’éprouvais une sorte de regret de ne pouvoir plus 


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82 HISTOIRE DE MA VIE. 

croire an petit homme à barbe blanche. J’ai vu mon 
fils y croire plus longtemps ; les garçons sont plus 
simples que les petites filles. Comme moi, il faisait 
de grands efforts pour veiller jusqu’à minuit. Comme 
moi, il n’y réussissait pas, et comme moi, il trou» 
vait, au jour, le gâteau merveilleux pétri dans les 
cuisines du paradis; mais, pour lui aussi, la pre- 
mière année où il douta fut la dernière de la visite 
du bonhomme. Il faut servir aux enfants les mets 
qui conviennent à leur âge, et ne rien devancer. 
Tant qu’ils ont besoin du merveilleux, il faut leur 
en donner. Quand ils commencent à s’en dégoûter, 
il faut bien se garder de prolonger l’erreur et d’en- 
traver le progrès naturel de leur raison. 

Retrancher le merveilleux de la vie de l’enfant , 
c’est procéder contre les lois mêmes de la nature. 
L’enfance n’est-elle pas chez l’homme un état mys- 
térieux et plein de prodiges inexpliqués? D’où vient 
l’enfant? Avant de se former dans le sein de sa 
mère, n’avait-il pas une existence quelconque dans 
le sein impénétrable de la Divinité? La parcelle de 
vie qui l’anime ne vient-elle pas du monde inconnu 
où elle doit retourner? Ce développement si rapide 
de l’âme humaine dans nos premières années, ce 
passage étrange d’un état qui ressemble au chaos à 
un état de compréhension et de sociabilité, ces pre- 
mières notions du langage, ce travail incompréhen- 
sible de l’esprit qui apprend à donner un nom, non 


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CHAPITRE ONZIÈME. 83 

pas seulement aux objets extérieurs, mais à l’action, 
à la pensée, au sentiment, tout cela tient au miracle 
de la vie, et je ne sache pas que personne l’ait ex- 
pliqué. J’ai toujours été émerveillée du premier verbe 
que j’ai entendu prononcer aux petits enfants. Je 
comprends que le substantif leur soit enseigné, mais 
les verbes, et surtout ceux qui expriment les affec- 
tions ! La première fois qu’un enfant sait dire à sa 
mère qu’il l’aime, par exemple, n’est-ce pas comme 
une révélation supérieure qu’il reçoit et qu’il ex- 
prime? Le monde extérieur où flotte cet esprit en 
travail ne peut lui avoir donné encore aucune notion 
distincte des fonctions de l’âme. Jusque-là il n’a vécu 
que par les besoins, et l’éclosion de son intelligence 
ne s’est faite que par les sens. Il voit, il veut tou- 
cher, goûter, et tous ces objets extérieurs dont pour 
la plupart il ignore l’usage, et ne peut comprendre 
ni la cause ni l’effet, doivent passer d’abord devant 
lui comme une vision énigmatique. Là commence 
le travail intérieur. L’imagination se remplit de ces 
objets; l’enfant rêve dans le sommeil, et il rêve 
aussi sans doute quand il ne dort pas. Du moins, il 
ne sait pas, pendant longtemps, la différence de 
l’état de veille à l’état de sommeil. Qui peut dire 
pourquoi un objet nouveau l’égaye ou l’effraye? Qui 
lui inspire la notion vague du beau et du laid ? Une 
fleur, un petit oiseau ne lui font jamais peur, un 
masque difforme, un animal bruyant l’épouvantent. 


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84 HISTOIRE DE MA VIE. 

Il faut donc qu’en frappant ses sens cet objet de 
sympathie ou de répulsion révèle à son entendement 
quelque idée de confiance ou de terreur qu’on n’a 
pu lui enseigner ; car cet attrait ou cette répugnance 
se manifestent déjà chez l’enfant qui n’entend pas 
encore le langage humain. Il y a donc chez lui 
quelque chose d’antérieur à toutes les notions que 
l’éducation peut lui donner, et c’est là le mystère 
qui tient à l’essence de la vie dans l’homme. 

L’enfant vit tout naturellement dans un milieu 
pour ainsi dire surnaturel , où tout est prodige en 
lui , et où tout ce qui est en dehors de lui doit, à la 
première vue, lui sembler prodigieux. On ne lui 
rend pas service en hâtant sans ménagement et sans 
discernement l’appréciation de toutes les choses qui 
le frappent. Il est bon qu’il la cherche lui-même et 
qu’il l’établisse à sa manière durant la période de 
sa vie où, à la place de son innocente erreur, nos 
explications, hors de portée pour lui, le jetteraient 
dans des erreurs plus grandes encore, et peut-être 
à jamais funestes à la droiture de son jugement, et, 
par suite , à la moralité de son âme. 

Ainsi on aura beau chercher quelle première no- 
tion de la Divinité on pourra donner aux enfants , 
on n’en trouvera pas une meilleure pour eux que 
l’existence de ce vieux bon Dieu qui est au ciel , et 
qu voit tout ce qui se fait sur la terre. Plus tard il 
sera temps de leur faire comprendre que Dieu est 


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CHAPITRE ONZIÈME. 


85 


l’être infini, sans figure idolâtrique, et que le ciel 
n’est pas plus la voûte bleue qui nous enveloppe que 
la terre où nous vivons et que le sanctuaire même 
de notre pensée. Mais à quoi bon essayer de faire 
percer le symbole à l’enfant, pour qui tout symbole 
est une réalité? Cet éther infini, cet abime de la 
création, ce ciel enfin où gravitent les mondes, 
l’enfant le voit plus beau et plus grand que nos dé- 
finitions ne l’étendraient dans sa pensée, et nous le 
rendrions plus fou que sage si nous voulions lui 
faire concevoir la mécanique de l’univers, alors que 
le sentiment de la beauté de l’univers lui suffit. 

La vie de l’individu n’est-elle pas le résumé de la 
vie collective? Quiconque observe le développement 
de l’enfant, le passage à l’adolescence, à la virilité, 
et toutes nos transformations jusqu’à l’âge mûr, 
assiste à l’histoire abrégée de la race humaine , la- 
quelle a eu aussi son enfance, son adolescence, sa 
jeunesse et sa virilité. Eh bien, qu’on se reporte 
aux temps primitifs de l’humanité, on y voit toutes 
les notions humaines prendre la forme du merveil- 
leux, et l’histoire, la science naissante, la philoso- 
phie et la religion écrites en symboles que la raison 
moderne traduit ou interprète. La poésie , la fable 
même sont la vérité, la réalité relatives de ces temps 
primitifs. Il est donc dans la loi éternelle que l’homme 
ait sa véritable enfance , comme l’humanité a eu la 
sienne, comme l’ont encore les populations que notre 


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86 HISTOIRE DE MA VIE. 

civilisation n’a fait qu’effleurer. Le sauvage vit dans 
le merveilleux : ce n’est ni un idiot, ni un fou, ni 
une brute, c’est un poète et un enfant. Il ne pro- 
cède que par poèmes et par chants comme nos an- 
ciens, à qui le vers semblait être plus naturel que 
la prose , et l’ode que le discours. 

L’enfance est donc l’âge des chansons, et on ne 
saurait trop lui eu donner. La fable, qui n’est qu’un 
symbole, est la meilleure forme pour introduire en 
lui le sentiment du beau et du poétique, qui est la 
première manifestation du bon et du vrai. 

Les fables de la Fontaine sont trop fortes et trop 
profondes pour le premier âge. Elles sont pleines 
d’excellentes leçons de morale, mais il ne faudrait 
pas de formules de morale au premier âge; c’est 
l’engager dans un labyrinthe d’idées où il s’égare , 
parce que toute morale implique une idée de société , 
et que l'enfant ne peut se faire aucune idée de la 
société. J’aime mieux pour lui les notions religieuses 
sous forme de poésie et de sentiment. Quand ma 
mère me disait qu’en lui désobéissant je faisais pleu- 
rer la sainte Vierge et les anges dans le ciel , mon 
imagination était vivement frappée. Ces êtres mer- 
veilleux et toutes ces larmes provoquaient en moi 
une terreur et une tendresse infinies. L’idée de leur 
existence m’effrayait, et tout aussitôt l’idée de leur 
douleur me pénétrait de regret et d’affection. 

En somme, je veux qu’on donne du merveilleux 


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CHAPITRE ONZIÈME. 87 

à l’enfant tant qu’il l’aime et le cherche, et qu’on 
le lui laisse perdre de lui-même sans prolonger 
systématiquement son erreur dès que le merveilleux 
n’étant plus son aliment naturel, il s’en dégoûte, 
et vous avertit par ses questions et ses doutes qu’il 
veut entrer dans le monde de la réalité. 

Ni Clotilde ni moi n’avons gardé aucun souvenir 
du plus ou moins de peine que nous eûmes pour 
apprendre à lire. Nos mères nous ont dit depuis 
qu’elles en avaient eu fort peu à nous enseigner; 
seulement elles signalaient un fait d’entêtement fort 
ingénu de ma part, Un jour que je n’étais pas dis- 
posée à recevoir ma leçon d’alphabet, j’avais répondu 
à ma mère : — a Je sais bien dire A , mais je ne 
sais pas dire B. d II parait que ma résistance dura 
fort longtemps ; je nommais toutes les lettres excepté 
la seconde, et quand on me demandait pourquoi je 
la passais sous silence, je répondais imperturbable- 
ment : a C’est que je ne connais pas le B. » 

Le second souvenir que je me retrace de moi- 
même, et qu’à coup sûr, vu son peu d’importance, 
personne n’eût songé à me rappeler, c’est la robe et 
le voile blanc que porta la fille ainée du vitrier le 
jour de sa première communion. J'avais alors envi- 
ron trois ans et demi; nous étions dans la rue 
Grange-Batelière, au troisième, et le vitrier, qui 
occupait une boutique en bas , avait plusieurs filles 
qui venaient jouer avec ma sœur et avec mol. Je üe 


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HISTOIRE DE MA VIE. 


sais plus leurs noms et ne me rappelle spécialement 
que l'aînée, dont l’habit blanc me parut la plus 
belle chose du monde. Je ne pouvais me lasser de 
l’admirer, et ma mère ayant dit tout d’un coup que 
son blanc était tout jaune et qu’elle était fort mal 
arrangée, cela me fit une peine étrange. Il me sem- 
bla qu’on me causait un vif chagrin en me dégoû- 
tant de l’objet de mon admiration. 

Je me souviens qu’une autre fois, comme nous 
dansions une ronde, cette même enfant chanta : 

Nous n’irons plus au bois , 

Les lauriers sont coupés. 

Je n’avais jamais été dans les bois, que je sache, 
et peut-être n’avais-je jamais vu de lauriers. Mais 
apparemment je savais ce que c’était, car ces deux 
petits vers me firent beaucoup rêver. Je me retirai 
de la danse pour y penser, et je tombai dans une 
grande mélancolie. Je ne voulus faire part à per- 
sonne de ma préoccupation, mais j’aurais volontiers 
pleuré, tant je me sentais triste et privée de ce 
charmant bois de lauriers où je n’étais entrée en 
rêve que pour en être aussitôt dépossédée. Explique 
qui pourra les singularités de l’enfance , mais celle- 
là fut si marquée chez moi , que je n’en ai jamais 
perdu l’impression mystérieuse. Toutes les fois qu’on 
me chanta cette ronde, je sentis la même tristesse 
me gagner, et je ne l’ai jamais entendu chanter de- 


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CHAPITRE ONZIÈME. 


89 


puis par des enfants sans me retrouver dans la 
même disposition de regret et de mélancolie. Je vois 
toujours ce bois avant qu’on y eût porté la cognée , 
et , dans la réalité , je n’en ai jamais vu d’aussi beau ; 
je le vois jonché de ses lauriers fraîchement coupés, 
et il me semble que j’en veux toujours aux Vandales 
qui m’en ont bannie pour jamais. Quelle était donc 
l’idée du poète naïf qui commençait ainsi la plus 
naïve des danses? 

Je me rappelle aussi la jolie ronde de Giroflée, 
girofla, que tous les enfants connaissent, et où il est 
question encore d’un bois mystérieux où l’on va 
seulette, et où l’on rencontre le roi, la reine, le 
diable et Y amour, êtres également fantastiques poul- 
ies enfants. Je ne me souviens pas d’avoir eu peur 
du diable , je pense que je n’y croyais pas et qu’on 
m’empêchait d’y croire, car j’avais l’imagination 
très-impressionnable et je m’effrayais facilement. 

On me fit présent, une fois, d’un superbe polichi- 
nelle, tout brillant d’or et d’écarlate. J’en eus peur 
d’abord, surtout à cause de ma poupée, que je ché- 
rissais tendrement et que je me figurais en grand 
danger auprès de ce petit monstre. Je la serrai pré- 
cieusement dans l’armoire, et je consentis à jouer 
avec polichinelle; ses yeux d’émail qui tournaient 
dans leurs orbites au moyen d’un ressort le plaçaient 
pour moi dans une sorte de milieu entre le carton 
et la vie. Au moment de me coucher, on voulut le 


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HISTOIRE DE MA VIE. 


serrer dans l’armoire auprès de la poupée , mais je 
ne voulus jamais y consentir, et on céda à ma fan- 
taisie, qui était de le laisser dormir sur le poêle : 
car il y avait un petit poêle dans notre chambre, 
qui était plus que modeste, et dont je vois encore 
les panneaux peints à la colle et la forme en carré 
long. Un détail que je me rappelle aussi , bien que 
depuis l’âge de quatre ans je ne sois jamais rentrée 
dans cet appartement, c’est que l’alcôve était un 
cabinet fermé par des portes à grillage de laiton sur 
un fond de toile verte. Sauf une antichambre qui 
servait de salle à manger et une petite cuisine, il 
n’y avait pas d’autres pièces que cette chambre à 
coucher, qui servait de salon pendant le jour. Mon 
petit lit était placé le soir en dehors de l’alcôve, et 
quand ma sœur, qui était alors en pension , couchait 
à la maison , on lui arrangeait un canapé à côté de 
moi. C’était un canapé vert en velours d’Utrecht. 
Tout cela m’est encore présent, quoiqu’il ne me soit 
rien arrivé de remarquable dans cet appartement : 
mais il fuut croire que mon esprit s’y ouvrait à un 
travail soutenu sur lui-même, car il me semble que 
tous ces objets sont remplis de mes rêveries, et que 
je les ai usés à force de les voir. J’avais un amuse- 
ment particulier avant de m’endormir, c’était de 
promener mes doigts sur le réseau de laiton de la 
porte de l’alcôve qui se trouvait à côté de mon lit. 
Le petit son que j’en tirais me paraissait une mu- 


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CHAPITRE ONZIÈMB. 


91 


sique céleste, et j’entendais ma mère dire : « Voilà 
Aurore qui joue du grillage. » 

Je reviens à mon polichinelle qui reposait sur le 
poêle, étendu sur le dos et regardant le plafond avec 
ses yeux vitreux et son méchant rire. Je ne le voyais 
plus, mais, dans mon imagination, je le voyais en- 
core, et je m’endormis très-préoccupée du genre 
d’existence de ce vilain être qui riait toujours et qui 
pouvait me suivre des yeux dans tous les coins de 
la chambre. La nuit, je fis un rêve épouvantable : 
polichinelle s’était levé, sa bosse de devant, revêtue 
d’un gilet de paillon rouge, avait pris feu sur le 
poêle, et il courait partout, poursuivant tantôt moi, 
tantôt ma poupée qui fuyait éperdue, tandis qu’il 
nous atteignait par de longs jets de flamme. Je ré- 
veillai ma mère par mes cris. Ma sœur, qui dormait 
près de moi, s’avisa de ce qui me tourmentait, et 
porta le polichinelle dans la cuisine , en disant que 
c’était une vilaine poupée pour un enfant de mon 
âge. Je ne le revis plus. Mais l’impression imagi- 
naire que j’avais reçue de la brûlure me resta pen- 
dant quelque temps, et, au lieu de jouer avec le feu 
comme jusque-là j’en avais eu la passion, la seule 
vue du feu me laissa une grande terreur. 

Nous allions alors à Chaillot voir ma tante Lucie , 
qui y avait une petite maison et un jardin. J’étais 
paresseuse à marcher et voulais toujours me faire 
porter par notre ami Pierret, pour qui, de Chaillot 


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92 HISTOIRE DE MA VIE. 

au boulevard, j’étais un poids assez incommode. 
Pour me décider à marcher le soir au retour, ma 
mère imagina de me dire qu’elle allait me laisser 
seule au milieu de la rue. C’était au coin de la rue 
de Chaillot et des Champs-Elysées, et il y avait une 
petite vieille femme qui en ce moment allumait le 
réverbère. Bien persuadée qu’on ne m’abandonne- 
rait pas, je m’arrêtai, décidée à ne point marcher, 
et ma mère fit quelques pas avec Pierret pour voir 
comment je prendrais l’idée de rester seule. Mais 
comme la rue était à peu près déserte, l’allumeuse 
de réverbère avait entendu notre contestation, et se 
tournant vers moi, elle me dit d’une voix cassée : 
a Prenez garde à moi, c’est moi qui ramasse les 
» méchantes petites filles, et je les enferme dans 
b mon réverbère pour toute la nuit, b 
II semblait que le diable eût soufflé à cette bonne 
femme l’idée qui pouvait le plus m’effrayer. Je ne 
me souviens pas d’avoir éprouvé une terreur pa- 
reille à ce qu’elle m’inspira. Le réverbère, avec 
son réflecteur étincelant, prit aussitôt à mes yeux 
des proportions fantastiques, et je me voyais déjà 
enfermée dans cette prison de cristal, consumée par 
■la flamme que faisait jaillir à volonté le polichinelle 
en jupons. Je courus après ma mère en poussant 
des cris aigus. J’entendais rire la vieille, et le grince- 
ment du réverbère qu’elle remontait me causa un 
frisson nerveux, comme si je me sentais élevée 


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CHAPITRE ONZIÈME. 93 

au-dessus de terre et pendue avec la lanterne in- 
fernale. 

Quelquefois nous prenions le bord de l’eau pour 
aller à Chaillot. La fumée et le bruit de la pompe à 
feu me causaient une épouvante dont je ressens 
encore l’impression. 

La peur est, je crois, la plus grande souffrance 
morale des enfants : les forcer à voir de près ou à 
toucher l’objet qui les effraye est un moyen de gué- 
rison que je n’approuve pas. Il faut plutôt les en 
éloigner et les en distraire ; car le système nerveux 
domine leur organisation , et quand ils ont reconnu 
leur erreur, ils ont éprouvé une si violente angoisse 
à s’y voir contraints, qu’il n’est plus temps pour 
eux de perdre le sentiment de la peur. Elle est 
devenue en eux un mal physique que leur raison 
est impuissante à combattre. Il en est de même des 
femmes nerveuses et pusillanimes. Les encourager 
dans leur faiblesse est un grand tort ; mais la brus- 
quer trop en est un pire, et la contrainte provoque 
souvent chez elles de véritables attaques de nerfs, 
bien que les nerfs ne fussent pas en jeu sérieusement 
au commencement de l’épreuve. 

Ma mère n’avait point cette cruauté : quand nous 
passions devant la pompe à feu , voyant que je pâ- 
lissais et ne pouvais plus me soutenir, elle me met- 
tait dans les bras du bon Pierret. Il cachait ma tête 
dans sa poitrine, et j’étais rassurée par la confiance 


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94 


HISTOIRE DE MA VIE. 


qu’il m’inspirait. Il vaut mieux trouver au mal 
moral un remède moral , que de forcer la nature et 
d’essayer d’apporter au mal physique une épreuve 
physique plus pénible encore. 

C’est dans la rue Grange-Batelière que j’eus entre 
les mains un vieux abrégé de mythologie que je 
possède encore et qui est accompagné de grandes 
planches gravées , les plus comiques qui se puissent 
imaginer. Quand je me rappelle l’intérêt et l'admi- 
ration avec lesquels je contemplais ces images gro- 
tesques, il me semble encore les voir telles qu’elles 
m’apparaissaient alors. Sans lire le texte, j’appris 
bien vite, grâce aux images, les principales données 
de la fabulation antique, et cela m’intéressait pro- 
digieusement. On me menait quelquefois aux om- 
bres chinoises de l’éternel Séraphin et aux pièces 
féeriques du boulevard. Enfin ma mère et ma sœur 
me racontaient les contes de Perrault , et quand ils 
étaient épuisés, elles ne se gênaient pas pour en 
inventer de nouveaux qui ne me paraissaient pas 
les moins jolis de tous. Avec cela on me parlait du 
paradis et on me régalait de ce qu’il y avait de plus 
frais et de plus joli dans l’allégorie catholique ; si 
bien que les anges et les amours, la bonne Vierge 
et la bonne fée, les polichinelles et les magiciens, 
les diablotins du théâtre et les saints de l’Église se 
confondant dans ma cervelle, y produisaient le plus 
étrange gâchis poétique qu’on puisse imaginer. 


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CHAPITRE ONZIÈME. 


98 

Ma mère avait des idées religieuses que le doute 
n'effleura jamais, vu qu’elle ne les examina jamais. 
Elle ne se mettait donc nullement en peine de me 
présenter comme vraies ou comme emblématiques 
les notions de merveilleux qu’elle me versait à 
pleines mains, artiste et poète qu’elle était elle* 
même sans le savoir, croyant dans sa religion à 
tout ce qui était beau et bon , rejetant tout ce qui 
était sombre et menaçant, et me parlant des trois 
Grâces ou des neuf Muses avec autant de sérieux 
que des vertus théologales ou des vierges sages. 

Que ce soit éducation, insufflation ou prédisposi- 
tion, il est certain que l’amour du roman s’empara 
de moi passionnément avant que j’eusse fini d’ap- 
prendre è lire. Voici comment : 

Je ne comprenais pas encore la lecture des contes 
de fées, les mots imprimés, même dans le style le 
plus élémentaire, ne m’offraient pas grand sens, et 
c’est par le récit que j’arrivais à comprendre ce 
qu’on m’avait fait lire. De mon propre mouvement, 
je ne lisais pas , j’étais paresseuse par nature et n’ai 
pu me vaincre qu’avec de grands efforts. Je" ne 
cherchais dans les livres que les images ; mais tout 
ce que j’apprenais par les yeux et par les oreilles 
entrait en ébullition dans ma petite tête , et j’y rêvais 
au point de perdre souvent la notion de la réalité et 
du milieu où je me trouvais. Comme j’avais eu 
longtemps la manie de jouer au poêle avec le feu , 


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96 HISTOIRE DE MA VIE. 

ma mère, qui n’avait pas de servante et que je vois 
toujours occupée à coudre, ou à soigner le pot-au- 
feu , ne pouvait se débarrasser de moi qu’en me 
retenant souvent dans la prison qu’elle m’avait in- 
ventée, à savoir, quatre chaises avec une chauffe- 
rette sans feu au milieu, pour m’asseoir quand je 
serais fatiguée , car nous n’avions pas le luxe d’un 
coussin. C’étaient des chaises garnies en paille, et 
je m’évertuais à les dégarnir avec mes ongles ; il 
faut croire qu’on les avait sacrifiées à mon usage. 
Je me rappelle que j’étais encore si petite , que pour 
me livrer à cet amusement j’étais obligée de monter 
sur la chaufferette ; alors je pouvais appuyer mes 
coudes sur les sièges, et je jouais des griffes avec 
une patience miraculeuse ; mais , tout en cédant 
ainsi au besoin d’occuper mes mains, besoin qui 
m’est toujours resté, je ne pensais nullement à la 
paille des chaises ; je composais à haute voix d’in- 
terminables contes que ma mère appelait mes ro- 
mans. Je n’ai aucun souvenir de ces plaisantes com- 
positions , ma mère m’en a parlé mille fois , et 
longtemps avant que j’eusse la pensée d’écrire. Elle 
les déclarait souverainement ennuyeuses, à cause 
de leur longueur et du développement que je don- 
nais aux digressions. C’est un défaut que j’ai bien 
conservé, à ce qu’on dit ; car, pour moi, j’avoue 
que je me rends peu de compte de ce que je fais, 
et que j’ai aujourd’hui, tout comme à quatre 


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CHAPITRE ONZIÈME. 97 

ans, un laisser aller invincible dans ce genre de 
création. 

Il parait que mes histoires étaient une sorte de 
pastiche de tout ce dont ma petite cervelle était 
obsédée. II y avait toujours un canevas dans le goût 
des contes de fées, et pour personnages principaux, 
une bonne fée, un bon prince et une belle princesse. 
Il y avait peu de méchants êtres , et jamais de grands 
malheurs. Tout s’arrangeait sous l’influence d’une 
pensée riante et optimiste comme l’enfance. Ce qu’il 
y avait de curieux , c’était la durée de ces histoires 
et une sorte de suite , car j’eu reprenais le fil là où 
il avait été interrompu la veille. Peut-être ma mère, 
écoutant machinalement et comme malgré elle ces 
longues divagations, m’aidait-elle à son insu à m’y 
retrouver. Ma tante se souvient aussi de ces his- 
toires, et s’égaye à ce souvenir. Elle se rappelle 
m’avoir dit souvent: o Eh bien, Aurore, est-ce 
que ton prince n’est pas encore sorti de la forêt? 
Ta princesse aura-t-elle bientôt fini de mettre sa 
robe à queue et sa couronne d’or ? — Laisse-la tran- 
quille, disait ma mère, je ne peux travailler en 
repos que quand elle commence ses romans entre 
quatre chaises. » 

Je me rappelle d’une manière plus nette l’ardeur 
que je prenais aux jeux qui simulaient une action 
véritable. J’étais maussade pour commencer. Quand 
ma sœur ou la fille aînée du vitrier venaient me 

TOME IV. 6 


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98 


HISTOIRE DE MA VIE. 


provoquer aux jeux classiques de pied de bœuf ou 
de main chaude, je n’en trouvais aucun à mon gré, 
ou je m’en lassais vite. Mais avec ma cousine Clo- 
tilde ou les autres enfants de mon âge, j’arrivais 
d’emblée aux jeux qui flattaient ma fantaisie. Nous 
simulions des batailles, des fuites à travers ces bois 
qui jouaieut un si grand rôle dans mon imagination. 
Et puis l’une de nous était perdue, les autres la 
cherchaient et l’appelaient. Elle était endormie sous 
un arbre, c’est-à-dire sous le canapé. On venait à 
son aide ; l’une de nous était la mère des autres ou 
leur général, car l’impression militaire du dehors 
pénétrait forcément jusque dans notre nid, et plus 
d’une fois j’ai fait l’empereur et j’ai commandé sur 
le champ de bataille. On mettait en lambeaux les 
poupées, les bonshommes et les ménages, et il 
paraît que mon père avait l’imagination aussi jeune 
que nous , car il ne pouvait souffrir cette représen- 
tation microscopique des scènes d’horreur qu’il voyait 
à la guerre. Il disait à ma mère : « Je t’en prie, 
donne un coup de balai au champ de bataille de ces 
enfants; c’est une manie, mais cela me fait mal de 
voir par terre ces bras, ces jambes et toutes ces 
guenilles rouges. » 

Nous ne nous rendions pas compte de notre féro- 
cité, tant les poupées et les bonshommes souffraient 
patiemment le carnage. Mais en galopant sur nos 
coursiers imaginaires et en frappant de nos sabres 


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CHAPITRE ONZIÈME. 


99 


invisibles les meubles et les jouets, nous nous lais- 
sions emporter à un enthousiasme qui nous donnait 
la fièvre. On nous reprochait nos jeux de garçons, 
et il est certain que ma cousine et moi nous avions 
l’esprit avide d’émotions viriles. Je me retrace par- 
ticulièrement un jour d’automne où le dtner étant 
servi, la nuit s’était faite dans la chambre. Ce n’é- 
tait pas chez nous, mais à Chaillot, chez ma tante, 
à ce que je puis croire , car il y avait des rideaux 
de lit, et chez nous il n’y en avait pas. Nous nous 
poursuivions l’une l’autre à travers les arbres, c’est- 
à-dire sous les plis du rideau , Clotilde et moi ; l’ap- 
partement avait disparu à nos yeux, et nous étions 
véritablement dans un sombre paysage à l’entrée 
de la nuit. On nous appelait pour diner, et nous 
n’entendions rien. Ma mère vint me prendre dans 
ses bras pour me porter à table, et je me rappellerai 
toujours l’étonnement où je fus en voyant les lu- 
mières, la table et les objets rcels qui m’environ- 
naient. Je sortais positivement d’une hallucination 
complète et il me coûtait d’en sortir si brusquement. 
Quelquefois, étant à Chaillot, je croyais être chez 
nous à Paris, et réciproquement. Il me fallait faire 
souvent un effort pour m’assurer du lieu où j’étais, 
et j’ai vu ma fille enfant subir cette illusion d’une 
manière très-prononcée. 

Je ne crois pas avoir revu cette maison de Chaillot 
depuis 1808, car, après le voyage d’Espagne, je 


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100 HISTOIRE DE MA VIE. 

n’ai plus quitté Nohant jusqu’après l’époque où mon 
oncle vendit à l’État sa petite propriété , qui se trou- 
vait sur l’emplacement destiné au palais du roi de 
Rome. Que je me trompe ou non , je placerai ici ce 
que j’ai à dire de cette maison , qui était alors une 
véritable maison de campagne, Chaillot n’étant point 
bâti comme il l’est aujourd’hui. 

C’était l’habitation la plus modeste du monde , je 
le comprends aujourd’hui que les objets restés dans 
ma mémoire m’apparaissent avec leur valeur véri- 
table. Mais à l’âge que j’avais alors c’était un para- 
dis. Je pourrais dessiner le plan du local et celui du 
jardin, tant ils me sont restés présents. Le jardin 
était surtout pour moi un lieu de délices, car c’était 
le seul que je connusse. Ma mère, qui, malgré ce 
qu’on disait d’elle alors à ma grand’mère , vivait 
dans une gène voisine de la pauvreté, et avec une 
économie et un labeur domestiques dignes d’une 
femme du peuple, ne me menait pas aux Tuileries 
étaler des toilettes que nous n’avions pas, et me ma- 
niérer en jouant au cerceau ou à la corde sous les 
regards des badauds. Nous ne sortions de notre 
triste réduit que pour aller quelquefois au théâtre, 
dont ma mère avait le goût prononcé, ainsi que je 
l’avais déjà, et le plus souvent à Chaillot, où nous 
étions toujours reçues à grands cris de joie. Le 
voyage à pied et le passage par la pompe à feu me 
contrariaient bien d’abord, mais à peine avais-je 


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CHAPITRE ONZIÈME. 101 

mis le pied dans le jardin , que je me croyais dans 
l’ile enchantée de mes contes. Clotilde, qui pouvait 
s’ébattre là au grand soleil toute la journée , était 
bien plus fraîche et plus enjouée que moi. Elle me 
faisait les honneurs de son Éden avec ce bon cœur 
et cette franche gaîté qui ne l’ont jamais abandon- 
née. Elle était certes la meilleure de nous deux , la 
mieux portante et la moins capricieuse : aussi je 
l’adorais en dépit de quelques algarades que je pro- 
voquais toujours et auxquelles elle répondait par 
des moqueries qui me mortifiaient beaucoup. Ainsi, 
quand elle était mécontente de moi , elle jouait sur 
mon nom d’Aurore et m’appelait horreur, injure 
qui m’exaspérait. Mais pouvais-je bouder longtemps 
en face d’une charmille verte et d’une terrasse toute 
bordée de pots de fleurs? C’est là que j’ai vu les 
premiers fils de la Vierge, tout blancs et brillants 
au soleil d’automne ; ma sœur y était ce jour-là , 
car ce fut elle qui m’expliqua doctement comme 
quoi la sainte Vierge filait elle-même ces jolis fils 
sur sa quenouille d’ivoire. Je n’osais pas les briser 
et je me faisais bien petite pour passer dessous. 

Le jardin était un carré long, fort petit en réalité, 
mais qui me semblait immense, quoique j’en fisse 
le tour deux cents fois par jour. Il était régulière- 
ment dessiné à la mode d’autrefois ; il y avait des 
fleurs et des légumes; pas la moindre vue, car il 
était tout entouré de murs ; mais il y avait au fond 

6 . 


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102 HISTOIRE DE MA VIE. 

une terrasse sablée à laquelle on montait par des 
marches en pierre, avec un grand vase de terre 
cuite classiquement bête de chaque côté, et c’était 
sur cette terrasse , lieu idéal pour moi , que se pas- 
saient nos grands jeux de bataille, de fuite et de 
poursuite. 

C’est là aussi que j’ai vu des papillons pour la 
première fois et de grandes fleurs de tournesol qui 
me paraissaient avoir cent pieds de haut. Un Jour, 
nous fûmes interrompues dans nos jeux par une 
grande rumeur au dehors. On criait Vive l’empe- 
reur, on marchait à pas précipités, on s’éloignait, 
et les cris continuaient toujours. L’empereur pas- 
sait en effet à quelque distance, et nous entendions 
le trot des chevaux et l’émotion de la foule. Nous 
ne pouvions pas voir à travers le mur, mais ce fut 
bien beau dans mon imagination , je m’en souviens, 
et nous criâmes de toutes nos forces : Vive V empe- 
reur ! transportées d’un enthousiasme sympathique. 

Savions-nous ce que c’était que l’empereur? Je ne 
m’en souviens pas, mais il est probable que nous 
en entendions parler sans cesse. Je m’en fis une idée 
distincte peu de temps après, je ne saurais dire 
précisément l’époque, mais ce devait être à la fin 
de 1807. 

Il passait la revue sur le boulevard , et il était 
non loin de la Madeleine, lorsque, ma mère et Pier- 
rot avant réussi à pénétrer jusqu’auprès des soldats, 


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CHAPITRE ONZIÈME. 103 

Pierret m’éleva dans ses bras au-dessus des shakos 
pour que je pusse le voir. Cet objet qui dominait la 
ligne des tètes frappa machinalement les yeux de 
l’empereur, et ma mère s’écria : « Il t’a regardée, 
» souviens -toi de ça, ça te portera bonheur 1 a Je 
crois que l’empereur entendit ces paroles naïves, 
car il me regarda tout à fait , et je crois voir encore 
une sorte de sourire flotter sur son visage pèle, dont 
la sévérité froide m’avait effrayée d’abord. Je n’ou- 
blierai donc jamais sa figure et surtout cette expres- 
sion de son regard qu’aucun portrait n’a pu rendre. 
Il était à cette époque assez gras et blême. Il avait 
une redingote sur son uniforme , mais je ne saurais 
dire si elle était grise; il avait son chapeau à la 
main au moment où je le vis, et je füs comme ma- 
gnétisée un instant par ce regard clair, si dur au 
premier moment, et tout à coup si bienveillant et si 
doux. Je l’ai revu d’autres fois, mais confusément, 
parce que j’étais moins près et qu’il passait plus vite. 

J’ai vu aussi le roi de Rome enfant dans les bras 
de sa nourrice. Il était à une fenêtre des Tuileries 
et il riait aux passants; en me voyant il se mit à 
rire encore plus, par l’effet sympathique que les en- 
fants produisent les uns sur les autres. Ii tenait un 
gros bonbon dans sa petite main , et il le jeta de 
mon côté. Ma mère voulut le ramasser pour me le 
donner, mais le factionnaire qui surveillait la fenê- 
tre ne voulut pas permettre qu’elle fit un pas au 


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104 HISTOIRE DE MA VIE. 

delà de la ligne qu’il gardait. La gouvernante lui fit 
en vain signe que le bonbon était pour moi et qu’il 
fallait me le donner. Cela n’entrait probablement 
pas dans la consigne de ce militaire, et il fit la 
sourde oreille. Je fus très-blessée du procédé, et je 
m’en allai demandant à ma mère pourquoi ce soldat 
était si malhonnête. Elle m’expliqua que son devoir 
était de garder ce précieux enfant , et d’empêcher 
qu’on ne l’approchât de trop près, parce que des 
gens mal intentionnés pourraient lui faire du mal. 
Cette idée que quelqu’un pût vouloir faire du mal 
à un enfant me parut exorbitante; mais à cette 
époque j’avais neuf ou dix ans, car le petit roi in 
partibus en avait deux tout au plus, et cette anec- 
dote n’est qu’une digression par anticipation. 

Un souvenir qui date de mes quatre premières 
années est celui de ma première émotion musicale. 
Ma mère avait été voir quelqu’un dans un village 
près de Paris, je ne sais lequel. L’appartement était 
très-élevé, et de la fenêtre, étant trop petite pour 
voir le fond de la rue, je ne distinguais que le faite 
des maisons environnantes et beaucoup d’étendue 
de ciel. Nous passâmes là une partie de la journée, 
mais je ne fis attention à rien , tant j’étais préoccu- 
pée du son d’un flageolet qui joua tout le temps 
une foule d’airs qui me parurent admirables. Le 
son partait d’une des mansardes les plus élevées, et 
même d’assez loin, car ma mère, à qui je demau- 


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CHAPITRE ONZIÈME. 


ior» 


dai ce que c’était, l’entendait à peine. Pour moi, 
dont l’ouïe était apparemment plus fine et plus sen- 
sible à cette époque, je ne perdais pas une seule 
modulation de ce petit instrument, si aigu de près, 
si doux à distance, et j’en étais charmée. Il me 
semblait l’entendre dans un rêve. Le ciel était pur 
et d’un bleu étincelant, et ces délicates mélodies 
semblaient planer sur les toits et se perdre dans le 
ciel même. Qui sait si ce n’était pas un artiste d’une 
inspiration supérieure, qui n’avait en ce moment 
d’autre auditeur attentif que moi? Ce pouvait bien 
être aussi ifn marmiton qui étudiait l’air de la Monaco 
ou des Folies d’Espagne. Quoi qu’il en soit, j’éprou- 
vais d’indicibles jouissances musicales, et j’étais vé- 
ritablement en extase devant cette fenêtre, où, pour 
la première fois, je comprenais vaguement l’har- 
monie des choses extérieures , mon âme étant égale- 
ment ravie par la musique et par la beauté du ciel. 



CHAPITRE DOUZIÈME 


Intérieur de mes parents. — Mon ami Pierret. — Départ 
pour l’Espagne. — Les poupées. — Les Asturies. — Les 
liserons et les ours. — La tache de sang. — Les pigeons. 
— La pie parlante. 


Tous mes souvenirs d’enfance sont biett puérils , 
comme l’on voit, mais si chacun de mes lecteurs 
fait un retour sur lui -même en me lisant, s’il se 
retrace avec plaisir les premières émotions de sa 
vie, s’il se sent redevenir enfant pendant une heure, 
ni lui ni moi n’aurons perdu notre temps; car l’en- 
fance est bonne, candide, et les meilleurs êtres sont 
ceux qui gardent le plus ou qui perdent le moins de 
cette candeur et de cette sensibilité primitives. 

J’ai très -peu de souvenir de mon père avant la 
campagne d’Espagne. Il était si souvent absent que 
je dus le perdre de vue pendant de longs interval- 
les. Il a pourtant passé auprès de nous l’hiver de 
1807 à 1808, car je me rappelle vaguement de tran- 
quilles dîners à la lumière, et un plat de friandise, 
à coup sûr fort modeste, car il consistait en vermi- 
celle cuit dans du lait sucré, que mon père faisait 


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107 


CHAPITRE DOUZIÈME. 

semblant de vouloir manger tout entier pour s’amu- 
ser de ma gourmandise désappointée. Je me rap- 
pelle aussi qu’il faisait avec sa serviette, nouée et 
roulée de diverses manières, des figures de moine, 
de lapin et de pantin qui me faisaient beaucoup 
rire. Je crois qu’il m’eût horriblement gâtée, car 
ma mère était forcée de s’interposer entre nous pour 
qu’il n’encourageât pas tous mes caprices au lieu de 
les réprimer. Ou m’a dit que, pendant le peu de 
temps qu’il pouvait passer dans sa famille, il s’y 
trouvait si heureux qu’il ne voulait pas perdre sa 
femme et ses enfants de vue, qu’il jouait avec moi 
des jours entiers, et qu’en grand uniforme il n’a- 
vait nullement honte de me porter dans ses bras, 
au milieu de la rue et sur les boulevards. 

A coup sûr, j’étais très-heureuse, car j’étais très- 
aimée; nous étions pauvres, et je ne m’en aperce- 
vais nullement. Mon père touchait pourtant alors 
des appointements qui eussent pu nous procurer de 

i 

l’aisance, si les dépenses qu’entraînaient ses fonc- 
tions d’aide de camp de Murat n’eussent dépassé 
ses recettes. Ma grand’mère se privait elle- même 
pour le mettre sur le pied de luxe insensé qu’on 
exigeait de lui, et encore laissa-t-il des dettes de 
chevaux, d’habits et d’équipements. Ma mère fut 
souvent accusée d’avoir ajouté par son désordre à 
ces embarras de famille. J’ai le souvenir si net de 
notre intérieur à cette époque , que je puis affirmer 


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108 HISTOIRE DE MA VIE. 

qu’elle ne méritait en rien ces reproches. Elle faisait 
elle-même son lit, balayait l’appartement, raccom- 
modait ses nippes et faisait la cuisine. C’était une 
femme d’une activité et d’un courage extraordinai- 
res. Toute sa vie elle s’est levée avec le jour et cou- 
chée à une heure du matin , et je ne me rappelle pas 
l’avoir vue oisive chez elle un seul instant. Nous ne 
recevions personne en dehors de notre famille et de 
l’excellent ami Pierret , qui avait pour moi la ten- 
dresse d’un père et les soins d’une mère. 

C’est le moment de faire l’histoire et le portrait 
de cet homme inappréciable que je regretterai toute 
ma vie. Pierret était fils d’un petit propriétaire cham- 
penois , et dès l’àge de dix-huit ans il était employé 
au trésor, où il a toujours occupé un emploi mo- 
deste. C’était le plus laid des hommes, mais cette 
laideur était si bonne qu’elle appelait la confiance 
et l’amitié. Il avait un gros nez épaté, une bouche 
épaisse et de très-petits yeux ; ses cheveux blonds 
frisaient obstinément, et sa peau était si blanche et 
si rose qu’il parut toujours jeune. A quarante ans , 
il se mit fort en colère parce qu’un commis de la 
mairie, où il servait de témoin au mariage de ma 
sœur, lui demanda de très-bonne foi s’il avait atteint 
l’âge de majorité. Il était pourtant assez grand et 
assez gros, et sa figure était toute ridée, à cause 
d’un tic- nerveux qui lui faisait faire perpétuelle- 
ment des grimaces effroyables. C’était peut-être ce 


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CHAPITRE DOUZIÈME. lÜ'J 

tic même qui empêchait qu’on pût se faire une idée 
juste de l’espèce de visage qu’il pouvait avoir Mais 
je crois que c’était surtout l’expression candide et 
naïve de cette physionomie dans ses rares instants 
de repos qui prêtait à l’illusion. If n’avait pas la 
moindre parcelle de ce qu’on appelle de l’esprit; 
mais, comme il jugeait tout avec son cœur et sa 
conscience, on pouvait bien lui demander conseil 
sur les affaires les plus délicates de la vie. Je ne 
crois pas qu’il ait jamais existé un homme plus pur, 
plus loyal, plus dévoué, plus généreux et plus juste, 
et son âme était d’autant plus belle, qu’il n’en con- 
naissait pas la beauté et la rareté. Croyant à la 
bonté des autres, il ne s’est jamais douté qu’il fût 
une exception. 

11 avait des goûts fort prosaïques. Il aimait le vin, 
la bière, la pipe, le billard et le domino. Tout le 
temps qu’il ne passait pas avec nous , il le passait 
dans un estaminet de la rue du Faubourg-Poisson- 
nière, à l’enseigne du Cheval blanc. Il y était comme 
dans sa famille, car il le fréquenta pendant trente 
ans, et il y porta jusqu’à son dernier jour son iné- 
puisable enjouement et son incomparable bonté. Sa 
vie s’est donc écoulée dans un cercle bien obscur et 
fort peu varié. Il s’y est trouvé heureux, et com- 
ment ne l’eût -il pas été? Quiconque l’a connu, l’a 
aimé, et jamais l’idée du mal n’a effleuré son âme 
honnête et simple. 

TOME iv. 7 


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HISTOIRE DE MA VIE. 


440 

Il était pourtant fort nerveux , et par conséquent 
colère et susceptible; mais il fallait que sa bonté fût 
bien irrésistible, car il n’a jamais réussi à blesser 
personne. On n’a pas idée des brusqueries et des 
algarades que 3 'ai eues à essuyer de lui. 11 frappait 
du pied , roulait ses petits yeux , devenait rouge et 
sc livrait aux plus fantastiques grimaces, tout en 
vous adressant dans un langage peu parlementaire 
les plus véhéments reproches. Ma mère avait cou- 
tume de n’y pas faire la moindre attention. Elle se 
contentait de dire: o Ahl voilà Pierret en colère, 
nous allons voir de belles grimaces! » et aussitôt 
Pierret, oubliant le ton tragique, se mettait à rire. 
Elle le taquinait beaucoup, et il n’est pas étonnant 
qu’il perdît souvent patience. Dans ses dernières 
années, il était devenu plus irascible encore, et il 
ne se passait guère de jour qu’il ne prît son chapeau 
et ne sortit de chez elle en lui déclarant qu’il n’y 
remettrait jamais les pieds; mais il revenait le soir 
sans se rappeler la solennité de ses adieux du matin. 

Quant à moi, il s’arrogeait un droit de paternité 
qui eût été jusqu’à la tyrannie s’il lui eût été possible 
de réaliser ses menaces. Il m’avait vue naître et il 
m’avait sevrée. Cela est assez remarquable pour 
donner une idée de son caractère. Ma mère, étant 
épuisée de fatigue, mais ne pouvant se résoudre à 
braver mes cris et mes plaintes, et craignant aussi 
que je fusse mal soignée la nuit par une bonne, 


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CHAPITRE DOUZIÈME. 444 

était arrivée à ne plus dormir, dans un moment 
où elle en avait grand besoin. Voyant cela, un soir, 
de sa propre autorité, Pierret vint me prendre 
dans mon berceau et m’emporta chez lui, où il 
me garda quinze ou vingt nuits, dormant à peine, 
taut il craignait pour moi, et me faisant boire 
du lait et de l’eau sucrée avec autant de sollici- 
tude, de soin et de propreté qu’une berceuse eût 
pu le faire. Il me rapportait chaque matin à ma 
mère pour aller à son bureau , puis au Cheval blanc ; 
et chaque soir il venait me reprendre, me portant 
ainsi à pied devant tout le quartier, lui grand gar- 
çon de vingt -deux ou vingt -trois ans, et ne se 
souciant guère d’être remarqué. Quand ma mère fai- 
sait mine de résister et de s’inquiéter, il se fâchait 
tout rouge, lui reprochait son imbécile faiblesse, 
car il ne choisissait pas ses épithètes, il le disait lui- 
même avec grand contentement de sa manière 
d’agir : et quand il me rapportait , ma mère était 
forcée d’admirer combien j’étais proprette, fraîche 
et de bonne humeur. Il est si peu dans les goûts et 
dans les facultés d’un homme, et surtout d’un homme 
d’estaminet comme Pierret , de soigner un enfant de 
dix mois, que c’est merveille non qu’il l’ait fait, 
mais que l’idée lui en soit venue. Enfin je fus se- 
vrée par lui , et il en vint à bout à son honneur, 
ainsi qu’il l’avait annoncé. 

On pense bien qu’il me regarda toujours comme 


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m HISTOIRE DE MA VIE. 

un petit enfant, et j’avais environ quarante ans 
qu’il me parlait toujours comme à un marmot. Il 
était très-exigeant sur le chapitre non de la recon- 
naissance , il n’avait jamais songé à se faire valoir 
en quoi que ce soit, mais sur celui de l’amitié. Et 
quand on l’éprouvait eu lui demandant pourquoi il 
voulait être tant aimé, il ne savait répondre que 
ceci : C’est que je vous aime. Et il disait cette douce 
parole d’un ton de fureur et avec une contraction 
nerveuse qui lui faisaient grincer les dents. Si, en 
écrivant trois mots à ma mère, j’oubliais une seule 
fois d’adresser quelque amitié à Pierret, et que je 
\insse à le rencontrer sur ces entrefaites, il me 
tournait le dos et refusait de me dire bonjour. Les 
explications et les excuses ne servaient de rien. Il 
me traitait de mauvais cœur, de mauvais enfant, et 
il me jurait une rancune et une haine éternelles. 11 
disait cela d’une manière si comique qu’on eût cru 
qu’il jouait une sorte de parade, si on n’eût vu de 
grosses larmes rouler dans ses yeux. Ma mère, qui 
connaissait cet état nerveux, lui disait: a Taisez- 
vous donc, Pierret, vous êtes fou; » et même elle 
le pinçait fortement pour que ce fût plus vite fini. 
Alors il revenait à lui-même et daignait écouter ma 
justification. 11 ne fallait qu’un mot du cœur et une 
caresse pour l’apaiser et le rendre heureux, aussitôt 
qu’on avait réussi à la lui faire entendre. 

11 avait fait connaissance avec mes parents dès 


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CHAPITRE DOUZIÈME. il.1 

les premiers jours de mon existence, et d’une ma- 
nière qui les avait liés tout d’un coup. Une parente 
à lui demeurait rue Meslav, sur le même carré que 
ma mère. Cette femme avait un enfant de mon âge 
qu’elle négligeait, et qui, privé de son lait, criait 
tout le jour. Ma mère entra dans la chambre où le 
petit malheureux mourait de besoin , le fit teter, et 
continua à le secourir ainsi sans rien dire. Mais 
Pierret , en venant voir sa parente , surprit ma mère 
dans cette occupation, en fut attendri, et se dévoua 
à elle et aux siens pour toujours. 

A peine eut-il vu mon père qu’il se prit également 
pour lui d’une affection immense. Il se chargea de 
toutes ses affaires, y mit de l’ordre, le débarrassa 
des créanciers de mauvaise foi, l’aida par sa pré- 
voyance à satisfaire peu à peu les autres; enfin il le 
délivra de tous les soins matériels qu’il était peu 
capable de débrouiller sans le secours d’un esprit 
rompu aux affaires de détail et toujours occupé du 
bien-être d’autrui. C’est lui qui lui choisissait ses 
domestiques, qui réglait ses mémoires, qui touchait 
ses recettes et lui faisait parvenir de l’argent à coup 
sûr, en quelque lieu que l’imprévu de la guerre l’eût 
porté. Mon père ne partait jamais pour une cam - 
pagne sans lui dire : et Pierret, je te recommande 
ma femme et mes enfants, et si je ne reviens pas, 
songe que c’est pour toute ta vie. » Pierret prit cette 
recommandation au sérieux, car toute sa vie nous fut 


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m HISTOIRE DE MA VIE. 

consacrée après la mort de mon père. On voulut 
bien incriminer ces relations domestiques, car qu’y 
a-t-il de sacré en ce monde, et quelle âme peut être 
jugée pure par celles qui ne le sont pas? mais à qui- 
conque a été digne de comprendre Pierret, une. 
semblable supposition paraîtra toujours un outrage 
à sa mémoire. Il n’était pas assez séduisant pour 
rendre ma mère infidèle, même par la pensée. Il 
était trop consciencieux et trop probe pour ne pas 
s’éloigner d’elle, s’il eût senti en lui-même le danger 
de trahir, même mentalement, la confiance dont il 
était si fier et si jaloux. Par la suite, il épousa la 
fille d’un général sans fortune, et ils firent très-bon 
ménage ensemble , cette personne étant estimable et 
bonne, à ce que j’ai toujours entendu dire à ma 
mère, que j’ai vue en relations affectueuses avec 
elle. 

Quand notre voyage en Espagne fut résolu, ce 
fut Pierret qui fit tous nos préparatifs. Ce n’était pas 
une entreprise fort prudente de la part de ma mère, 
car elle était grosse de sept à huit mois. Elle voulait 
m’emmener, et j’étais encore un personnage assez 
incommode. Mais mon père annonçait un séjour de 
quelque temps à Madrid, et ma mère avait, je 
crois, quelque soupçon jaloux. Quel que fût le mo- 
tif, elle s’obstina à l’aller rejoindre, et se laissa 
séduire, je crois, par l’occasion. La femme d’un 
fournisseur de l’armée, qu’elle connaissait, partait 


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CHAPITRE DOUZIÈME. <15 

en poste et lui offrait une place dans sa calèche 
pour la conduire jusqu’à Madrid. 

Cette dame avait pour tout protecteur dans cette 
occurence un petit jockey de douze ans. Nous voici 
donc en route ensemble, deux femmes dont une en- 
ceinte , et deux enfants dont je n’étais pas le plus 
déraisonnable et le plus insoumis. 

Je ne crois pas avoir eu de chagrin en me sépa- 
rant de ma sœur, qui restait en pension , et de ma 
cousine Clotilde; comme je ne les voyais pas tous 
les jours, je ne me faisais pas l’idée de la durée plus 
ou moins longue d’une séparation que je voyais re- 
commencer toutes les semaines. Je ne regrettai pas 
non plus l’appartement, quoique ce fût à peu près 
mon univers, et que je n’eusse encore guère existé 
ailleurs, même par la pensée. Ce qui me serra véri- 
tablement le cœur pendant les premiers moments 
du voyage, ce fut la nécessité de laisser ma poupée 
dans cet appartement désert, où elle devait s’en- 
nuyer si fort. 

Le sentiment que les petites filles éprouvent pour 
leur poupée est véritablement assez bizarre , et je 
l’ai ressenti si vivement et si longtemps que, sans 
l’expliquer, je puis aisément le définir. Il n’est au- 
cun moment de leur enfance où elles se trompent 
entièrement sur le genre d’existence de cet être 
inerte qu’on leur met entre les mains , et qui doit 
développer en elles le sentiment de la maternité, 


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HISTOIRE DE MA VIE. 


1 16 

pour ainsi dire avec la vie. Du moins, quanta moi, 
je ne me souviens pas d’avoir jamais cru que ma 
poupée fût un être auimé : pourtant j’ai ressenti 
pour certaines de celles que j’ai possédées une véri- 
table affection maternelle. Ce n’était pas précisément 
de l’idolâtrie, quoique l’usage de faire aimer ces 
sortes de fétiches aux enfants soit un peu sauvage ; 
je ne me rendais pas bien compte de ce que c’était 
que cette affection, et je crois que si j’eusse pu 
l’analyser, j’y aurais trouvé quelque chose d’ana- 
logue, relativement, à ce que les catholiques fer- 
vents éprouvent en face de certaines images de 
dévotion. Ils savent que l’image n’est pas l’objet 
même de leur adoratiou, et pourtant ils se proster- 
nent devant l’image, ils la parent , ils l’encensent, 
ils lui font des offrandes. Les anciens n’étaient pas 
plus idolâtres que nous, quoi qu’on en ait dit. En 
aucun temps les hommes éclairés n’ont adoré ni la 
statue de Jupiter, ni l’idole de Mammon; c’est 
Jupiter et Mammon qu’ils révéraient sous les sym- 
boles extérieurs. Mais en tout temps, aujourd’hui 
comme jadis, les esprits incultes ont été assez em- 
pêchés de faire une distinction bien nette entre le 
dieu et l’image. 

Il en est ainsi des enfants en général. Ils sont 
entre le réel et l’impossible. Ils ont besoin de soigner 
ou de gronder, de caresser ou de briser ce fétiche 
d’enfant ou d’animal qu’on leur donne pour jouet, 


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CHAPITRE DOUZIÈME. 417 

et dont on les accuse à tort de se dégoûter trop vile. 
Il est tout simple, au contraire, qu’ils s’en dégoû- 
tent. En les brisant, ils protestent contre le men- 
songe. Un instant ils ont cru trouver la vie dans cet 
être muet qui bientôt leur montre ses muscles dç fil 
de laiton, ses membres difformes, son cerveau vide, 
ses entrailles de son ou de filasse. Et le voilà qui 
souffre l’examen, qui se soumet à l’autopsie, qui 
tombe lourdement au moindre choc et se brise d’une 
façon ridicule. Comment l’enfant aurait-il pitié de 
cet être qui n’excite que son mépris ? Plus il l’a ad- 
miré dans sa fraîcheur et dans sa nouveauté, plus 
il le dédaigne quand il a surpris le secret de son 
inertie et de sa fragilité. 

J’ai aimé à casser les poupées, et les faux chats, 
et les faux chiens, et les faux petits hommes, tout 
comme les autres enfants. Mais il y a eu par excep- 
tion certaines poupées que j’ai soignées comme de 
vrais enfants. Quand j’avais déshabillé la petite 
personne, si je voyais ses bras vaciller sur les épin- 
gles qui les retenaient aux épaules et ses mains de 
bois se détacher de ses bras, je ne pouvais me faire 
aucune illusion sur son compte, et je la sacrifiais 
vite aux jeux impétueux et belliqueux ; mais si elle 
était solide et bien faite, si elle résistait aux pre- 
mières épreuves, si elle ne se cassait pas le nez à sa 
première chute, si ses yeux d’émail avaient une 
espèce de regard dans mon imagination, elle deve- 

7. 


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118 HISTOIRE DE MA VIE. 

naît ma fille, je lui rendais des soins infinis, et je 
la faisais respecter des autres enfants avec une ja- 
lousie incroyable. 

J’avais aussi des jouets de prédilection, un entre 
autres que je n’ai jamais oubiié et qui s’est perdu à 
mon grand regret, car je ne l’ai point brisé, et il se 
peut qu’il fût effectivement aussi joli qu’il me le 
paraît dans mes souvenirs. 

C’était une pièce de surtout de table assez an- 
cienne, car elle avait servi de jouet à mon père dans 
son enfance , le surtout entier n’existant plus appa- 
remment à cette époque. Il l’avait retrouvée chez ma 
grand’mère en fouillant dans une armoire, et, se 
rappelant combien ce jouet lui avait plu, il me 
l’avait apportée. C’était une petite Vénus en biscuit 
de Sèvres portant deux colombes dans ses mains. 
Elle était montée sur un piédestal , lequel tenait à 
un petit plateau ovale doublé d’une glace et entouré 
de découpures de cuivre doré. Dans cette garniture 
se trouvaient des tulipes qui servaient de chande- 
liers, et quand on y allumait de petites bougies, la 
glace, qui figurait un bassin d’eau vive, reflétait les 
lumières, et la statue, et les jolis ornements dorés 
de la garniture. C’était pour moi tout un monde 
enchanté que ce joujou , et quand ma mère m’avait 
raconté pour la dixième fois le charmant conte de 
Gracieuse et Percinet, je me mettais à composer en 
imagination des paysages ou des jardins magiques, 


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CHAPITRE DOUZIÈME. 119 

dont je croyais saisir la répétition dans un lac. Où 
les enfants trouvent-ils la vision des choses qu’ils 
n’ont jamais vues ? 

Lorsque nos paquets pour le voyage en Espagne 
furent terminés, j’avais une poupée chérie qu’on 
m’eût sans doute laissée emporter. Mais ce ne fut 
pas mon idée. Il me sembla qu’elle se casserait ou 
qu’on me la prendrait si je ne la laissais dans ma 
chambre, et après l’avoir déshabillée et lui avoir 
fait une toilette de nuit fort recherchée , je la cou- 
chai dans mon petit lit et j’arrangeai les couvertures 
avec beaucoup de soin. Au moment de partir, je 
courus lui donner un dernier regard, et comme 
Pierret me promettait de venir lui faire manger la 
soupe tous les matins, je commençai à tomber dans 
l’état de doute où sont les enfants sur la réalité de 
ces sortes d’êtres. État vraiment singulier où la 
raison naissante, d’une part, et le besoin d’illusion , 
de l’autre, se combattent dans leur cœur avide 
d’amour maternel. Je pris les deux mains de ma 
poupée et je les lui joignis sur la poitrine. Pierret 
m’observa que c’était l’attitude d’une morte. Alors 
je lui élevai les mains jointes au-dessus de la tête 
dans une attitude de désespoir ou d’invocation, à 
laquelle j’attribuais très-sérieusement une idée su- 
perstitieuse. Je pensais que c’était un appel à la 
bonne fée, et qu’elle serait protégée en restant dans 
cette posture tout le temps de mon absence. Aussi 


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120 HISTOIRE DE MA VIF.. 

Pierret dut me promettre de ne pas la lui faire perdre. 
II n’y a rien de plus vrai au monde que cette folle 
et poétique histoire d’Hoffmann intitulée le Casse- 
noisette. C’est la vie intellectuelle de l’enfant prise 
sur le fait. J’en aime même cette fin embrouillée 
qui se perd dans le monde des chimères. L’imagi- 
nation des enfants est aussi riche et aussi confuse 
que ces brillants rêves du conteur allemand. 

Sauf la pensée de ma poupée qui me poursuivit 
pendant quelque temps, je ne me rappelle rien du 
voyage jusqu’aux montagnes des Asturies. Mais je 
ressens encore l’étonnement et la terreur que me 
causèrent ces grandes montagnes. Les brusques dé- 
tours de la route au milieu de cet amphithéâtre dont 
les cimes fermaient l’horizon m’apportaient à chaque 
instant une surprise pleine d’angoisses. Il me sem- 
blait que nous étions enfermés dans ces montagnes, 
qu’il n’y avait plus de route et que nous ne pour- 
rions ni continuer ni retourner. J’y vis pour la pre- 
mière fois, sur les marges du chemin, de la vrille 
en fleur. Ces clochettes roses délicatement rayées 
de blanc me frappèrent beaucoup. Ma mère m’ou- 
vrait instinctivement et tout naïvement le monde 
du beau en m’associant dès l’âge le plus tendre à 
toutes ses impressions. Ainsi, quand il y avait un 
beau nuage, un grand effet de soleil, une eau claire 
et courante, elle me faisait arrêter eu me disant : 
Voilà qui est joli , regarde. Et tout aussitôt ces ob- 


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CHAPITRE DOUZIÈME. 151 

jets, que je n’eusse peut-être pas remarqués de moi- 
même, me révélaient leur beauté, comme si ma 
mère avait eu une clef magique pour ouvrir mon 
esprit au sentiment inculte mais profond qu’elle en 
avait elle-même. Je me souviens que notre com- 
pagne de voyage ne comprenait rien aux naïves 
admirations que ma mère me faisait partager, et 
qu’elle disait souvent : o Oh 1 mon Dieu , madame 
Dupin, que vous êtes drôle avec votre petite fille 1 » 
Et pourtant je ne me rappelle pas que ma mère 
m’ait jamais fait une phrase. Je crois qu’elle en eût 
été bien empêchée , car c’est à peine si elle savait 
écrire à cette époque, et elle ne se piquait point 
d’une vaine et inutile orthographe. Et pourtant elle 
parlait purement , comme les oiseaux chantent sans 
avoir appris à chanter. Elle avait la voix douce et 
la prononciation distinguée. Ses moindres paroles 
me charmaient ou me persuadaient. 

Comme elle était véritablement infirme sous le 
rapport de la mémoire et n’avait jamais pu enchaîner 
deux faits dans son esprit , elle s’efforcait de com- 
battre en moi cette infirmité , qui , à bien des égards , 
a été héréditaire. Aussi me disait-elle à chaque in- 
stant : « Il faudra te souvenir de ce que tu vois là , » 
et chaque fois qu’elle a pris cette précaution , je me 
suis souvenue en effet. Ainsi, en voyant les liserons 
en fleur , elle me dit : « Respire-les, cela sent le bon 
miel ; et ne les oublie pas ! » C’est donc la première 


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122 


HISTOIRE DE MA VIE. 


révélation de l’odorat que je me rappelle, et par un 
lien de souvenirs et de sensations que tout le monde 
connaît, sans pouvoir l’expliquer, je ne respire ja- 
mais des fleurs de liseron-vrille sans voir l’endroit 
des montagnes espagnoles et le bord du chemin où 
j’en cueillis pour la première fois. 

Mais quel était cet endroit ? Dieu le sait ! Je le 
reconnaîtrais en le voyant. Je crois que c’était du 
côté de Pancorbo. 

Une autre circonstance que je n’oublierai jamais 
et qui eût frappé tout autre enfant est celle-ci : nous 
étions dans un endroit assez aplani, et non loin des 
habitations. La nuit était claire , mais de gros arbres 
bordaient la route et y jetaient par moments beau- 
coup d’obscurité. J’étais sur le siège de la voiture 
avec le jockey. Le postillon ralentit ses chevaux, 
se retourna et cria au jockey : Dites à ces dames de 
ne pas avoir peur , fai de bons chevaux. Ma mère 
n’eut pas besoin que cette parole lui fût transmise ; 
elle l’entendit, et s’étant penchée à la portière , elle 
vit aussi bien que je les voyais trois personnages, 
deux sur un côté de la route , l’autre en face , à dix 
pas de nous environ. Ils paraissaient petits et se 
tenaient immobiles. « Ce sont des voleurs, cria ma 
mère, postillon, n’avancez pas, retournez, retour- 
nez ! Je vois leurs fusils. » 

Le postillon, qui était Français, se mit à rire, 
car cette vision de fusils lui prouvait bien que ma 


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CHAPITRE DOUZIÈME. 


123 


mère ne savait guère à quels ennemis nous avions 
affaire. Il jugea plus prudent de ne pas la détrom- 
per, fouetta ses chevaux et passa résolument au 
grand trot devant ces trois flegmatiques person- 
nages , qui ne se dérangèrent pas le moins du monde 
et que je vis distinctement, mais sans, pouvoir dire 
ce que c’était. Ma mère , qui les vit à travers sa 
frayeur, crut distinguer des chapeaux pointus, et 
les prit pour une sorte de militaires. Mais quand les 
chevaux , excités et très-effrayés pour leur compte , 
eurent fourni une assez longue course, le postillon 
les mit au pas, et descendit pour venir parler à ses 
voyageuses. « Eh bien., mesdames, dit-il en riant 
toujours , avez-vous vu leurs fusils ? Ils avaient bien 
quelque mauvaise idée, car ils se sont tenus debout 
tout le temps qu’ils nous ont vus. Mais je savais 
que mes chevaux ne feraient pas de sottise. S’ils 
nous avaient versés dans cet endroit-là, ce n’eût 
pas été une bonne affaire pour nous. — Mais enfin, 
dit ma mère, qu’est-ce que c’était donc? — C’é- 
taient trois grands ours de montagne, sauf votre 
respect, ma petite dame. » 

Ma mère eut plus peur que jamais, elle suppliait 
le postillon de remonter sur ses chevaux et de nous 
conduire bride abattue jusqu’au plus prochain gîte ; 
mais cet homme était apparemment habitué à de 
telles rencontres, qui seraient sans doute bien rares 
aujourd’hui ei» plein printemps sur les voies de 


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m HISTOIRE DE MA VIE. 

grande communication. Il nous dit que ces animaux 
n’étaient à craindre qu’en cas de chute, et il nous 
conduisit au relais sans encombre. 

Quant à moi, je n’eus aucune peur, j’avais connu 
plusieurs ours dans mes boîtes de Nuremberg. Je 
leur avais fait dévorer certains personnages malfai- 
sants de mes romans improvisés, mais ils n’avaient 
jamais osé attaquer ma bonne princesse , aux aven- 
tures de laquelle je m’identifiais certainement sans 
m’en rendre compte. 

On ne s’attend pas sans doute à ce que je mette 
de l’ordre dans des souvenirs qui datent de si loin. 
Ils sont très -brisés dans ma mémoire, et ce n’est 
pas ma mère qui eût pu m’aider par la suite à les 
enchaîner, car elle se souvenait moins que moi. Je 
dirai seulement, dans l’ordre où elles me viendront , 
les principales circonstances qui m’ont frappée. 

Ma mère eut une autre frayeur moins bien fon- 
dée , dans une auberge qui avait pourtant fort bonne 
mine. Je me retrace ce gîte parce que j’y remarquai 
pour la première fois ces jolies nattes de paille nuan- 
cées de diverses couleurs, qui remplacent les tapis 
chez les peuples méridionaux. J’étais bien fatiguée, 
nous voyagions par une chaleur étouffante, et mon 
premier mouvement fut de me jeter tout de mon 
long sur la natte en entrant dans la chambre qui 
nous était ouverte. Probablement nous avions déjà 
eu sur cette terre d’Espagne bouleversée parl’insur- 


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CHAPITRE DOUZIÈME. «S 

rcction des gîtes moins confortables , car ma mère 
s’écria : « A la bonne heure I voici des chambres 
très-propres, et j’espère que nous pourrons dormir. » 
Mais au bout de quelques instants, étant sortie dans 
le corridor, elle fit un grand cri et rentra précipi- 
tamment. Elle avait vu une large tache de sang sur 
le plancher, et c’en était assez pour lui faire croire 
qu’elle était dans un coupe-gorge. 

Madame Fontanier (voici que le nom de notre 
compagne de voyage me revient) se moqua d’elle, 
mais rien ne put la décider à se coucher qu’elle n’eût 
examiné furtivement la maison. Ma mère était d’une 
poltronnerie d’un genre assez particulier. Sa vive 
imagination lui présentait à chaque instant l’idée de 
dangers extrêmes; mais en même temps sa nature 
active et sa présence d’esprit remarquable lui inspi- 
raient le courage de réagir, d’examiner, de voir de 
près les objets qui l’avaient épouvantée, afin de se 
soustraire au péril, ce qu’elle eût fait fort adroite- 
ment, je n’en doute pas. Enfin elle était de ces 
femmes qui, en ayant toujours peur de quelque 
chose parce qu’elles craignent la mort , ne perdent 
jamais la tête, parce qu’elles ont pour ainsi dire le 
génie de la conservation. 

La voilà donc qui s’arme d’un flambeau et qui 
veut emmener madame Fontanier à la découverte ; 
celle-ci , qui n’était ni aussi craintive , ni aussi brave, 
ne s’en souciait guère. Je me sentis alors prise d’un 


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126 


HISTOIRE DE MA VIE. 


grand instinct de courage qui avait peu de mérite, 
puisque je n’avais pas compris pourquoi ma mère 
avait peur : mais enfin , la voyant se lancer toute 
seule dans une expédition qui faisait reculer sa com- 
pagne, je m’attachai résolûment à son jupon, et le 
jockey, qui était un drôle fort malin, n’ayant peur 
de quoi que ce soit , et se moquant de toutes gens et 
de toutes choses, nous suivit avec un autre flam- 
beau. Nous allâmes ainsi à la découverte sur la 
pointe du pied , pour ne pas éveiller la méfiance des 
hôtes, que nous entendions rire et causer dans la 
cuisine. Ma mère nous montra en effet la tache de 
sang auprès d’une porte où elle colla son oreille, et 
son imagination était tellement excitée, qu’elle crut 
entendre des gémissements. <r Je suis sûre, dit-elle 
au jockey, qu’il y a là quelque malheureux soldat 
français égorgé par ces méchants Espagnols. » Et, 
d’une main tremblante mais résolue, elle ouvrit la 
porte et se trouva en présence de trois énormes ca- 
davres de porcs fraîchement assassinés pour la 

provision de la maison et la consommation des 
voyageurs. 

Ma mère se mit à rire et revint se moquer de sa 
frayeur avec madame Fontanier. Quant à moi, j’eus 
plus peur de la vue de ces cochons sanglants et ou- 
verts, si vilainement pendus à la muraille, avec 
leur nez grillé touchant la terre, que de tout ce que 
j’aurais pu m’imaginer. 


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CHAPITRE DOUZIÈME. 


127 


Je ne me fis pourtant pas pour cela une idée nette 
de la mort, et il me fallut un autre spectacle pour 
comprendre ce que c’était. J’avais pourtant tué 
beaucoup de monde dans mes romans entre quatre 
chaises et dans mes jeux militaires avec Clotilde. Je 
connaissais le mot et non la chose , j’avais fait la 
morte moi-même sur le champ de bataille avec mes 
compagnes amazones, et je n’avais senti aucun dé- 
plaisir d’être couchée par terre et de fermer les yeux 
pendant quelques instants. J’appris tout de bon ce 
que c’est dans une autre auberge, où l’on m’a- 
vait donné un pigeon vivant, sur quatre ou cinq 
qu’on destinait à notre dîner; car, en Espagne, 
c’est, avec le porc, le fond de la nourriture des 
voyageurs, et, en ce temps de guerre et de misère, 
c’était du luxe que d’en trouver à discrétion. Ce 
pigeon me causa des transports de joie et de ten- 
dresse; je n’avais jamais eu un si beau joujou, et 
un joujou vivant, quel trésor! Mais il me prouva 
bientôt qu’un être vivant est un joujou incommode, 
car il voulait toujours s’enfuir, et aussitôt que je lui 
laissait la liberté pour un instant, il s’échappait et 
il me fallait le poursuivre dans toute la chambre. Il 
était insensible à mes baisers, et j’avais beau l’ap- 
peler des plus doux noms, il ne m’entendait pas. 
Cela me lassa , et je demandai où l’on avait mis les 
autres pigeons. Le jockey me répondit qu’on était 
en train de les tuer. « Eh bien , dis-je, je veux qu’on 


I 

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128 HISTOIRE DE MA VIE. 

tue aussi le mien. » Ma mère voulut me faire re- 
noncer à cette idée cruelle, mais je m’y obstinai 
jusqu’à pleurer et à crier, ce qui lui causa une grande 
surprise. « Il faut, dit-elle à madame Fontanier, que 
cette enfant ne se fasse aucune idée de ce qu’elle de- 
mande. Elle croit que mourir, c’est dormir. » Elle 
me prit alors par la main , et m’emmena avec mon 
pigeon dans la cuisine où l’on égorgeait ses frères. 
Je ne me rappelle pas comment on s’y prenait, mais 
je vis le mouvement de l’oiseau qui mourait vio- 
lemment et la convulsion Anale. Je poussai des cris 
déchirants, et, croyant que mon oiseau déjà tant 
aimé avait subi le même sort , je versais des torrents 
de larmes. Ma mère, qui l’avait sous son bras, me 
le montra vivant, et ce fut pour moi une joie ex- 
trême. Mais quand on nous servit à dîner les cada- 
vres des autres pigeons, et qu’on me dit que c’était 
les mêmes êtres que j’avais vus si beaux avec leurs 
plumes luisantes et leur doux regard, j’eus horreur 
de cette nourriture et n’y voulus pas toucher. 

Plus nous avancions dans notre trajet, plus le 
spectacle de la guerre devenait terrible. Nous pas- 
sâmes la nuit dans un village qui avait été brûlé la 
veille, et où il ne restait dans l’auberge qu’une salle 
avec un banc et une table. Il n’y avait absolument 
à manger que des oignons crus, dont je me conten- 
tai, mais auxquels ma mère ni sa compagne ne pu- 
rent se résoudre à toucher. Elles n’osaient pas voya- 


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CHAPITRE DOUZIÈME. 


T2'J 


ger la nuit. Elles la passèrent sans fermer l’œil, et 
je dormis sur la table, où elles m’avaient fait un 
lit vraiment trop bon avec les coussins de la calèche. 

11 m’est impossible de dire à quelle époque pré- 
cise de la guerre d’Espagne nous nous trouvions. Je 
lie me suis jamais occupée de le savoir à l’époque 
oii mes parents eussent pu mettre de l’ordre dans 
mes souvenirs, et je n’en ai plus aucun en ce monde 
qui puisse m’y aider. Je pense que nous étions par- 
ties de Paris dans le courant d’avril 1 808 , et que 
l’événement terrible du 2 mai éclata à Madrid pen- 
dant que nous traversions l’Espagne pour nous y 
rendre. Mon père était arrivé à Bayonne le 27 fé- 
vrier. Il écrivait quelques ligues des environs de 
Madrid, le 18 mars, à ma mère, et c’est vers cette 
époque que j’ai dû voir l’empereur à Paris, à sou 
retour de Venise et avant son départ pour Bayonne; 
car quand je le vis, le soleil baissait et me venait 
dans les yeux , et nous rentrions chez nous pour 
diner. Quand nous quittâmes Paris, il ne faisait pas 
chaud; mais à peine fûmes-nous en Espagne que la 
chaleur nous accabla. Si j’avais été à Madrid pen- 
dant l’événement du 2 mai , une pareille catastrophe 
m’eût sans doute vivement frappée, puisque je me 
rappelle de bien moindres circonstances. 

En voici une qui me fixe presque, c’est la ren- 
contre que nous fîmes vers Burgos , ou vers Vittoria , 
d’une reine qui ne pouvait être que la reine d’Ëtru- 


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<30 


HISTOIRE DE MA VIE. 


rie. Or, l'on sait que le départ de cette princesse fut 

t 

la première cause du mouvement du 2 mai h Ma- 
drid. Nous la rencontrâmes probablement peu de 
jours après, comme elle se dirigeait sur Bayonne, 
où le roi Charles IV l'appelait, afin de réunir toute 
sa famille sous la serre de l’aigle impériale. 

Comme cette rencontre me frappa beaucoup, je 
puis la raconter avec quelques détails. Je ne sau- 
rais dire en quel lieu c’était, sinon que c’était dans 
une sorte de village où nous nous étions arrêtées 
pour dîner. Il y avait dans l’auberge un relais de 
poste, et, au fond de la cour, un assez grand jar- 
din où je vis des tournesols qui me rappelèrent ceux 
de Chaillot. Et pour la première fois je vis recueil- 
lir la graine de cette plante, et l’on me dit qu’elle 
était bonne à manger. II y avait dans un coin de 
cette même cour une pie en cage, et cette pie par- 
lait , ce qui fut pour moi un autre sujet d’étonne- 
ment. Elle disait en espagnol quelque chose qui 
signifiait probablement mort aux Français , ou peut- 
être mort à Godoy. Je n’entendais distinctement que 
le premier mot, qu’elle répétait avec affectation et 
avec un accent vraiment diabolique, Muera, muera... 
Et le jockey de madame Fontanier m’expliquait 
qu’elle était en colère contre moi et qu’elle me sou- 
haitait la mort. J’étais si étonnée d’entendre parler 
un oiseau, que mes contes de fées me parurent plus 
sérieux que je n’avais peut-être cru jusqu’alors. Je 


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CHAPITRE DOUZIÈME. 


131 


ne me rendis pas du tout compte de cette parole 
mécanique dont le pauvre oiseau ne comprenait pas 
le sens : puisqu’il parlait, il devait penser et raison- 
ner, selon moi , et j’eus très-peur de cette espèce de 
génie malfaisant qui frappait du bec les barreaux de 
sa cage, en répétant toujours : Muera, muera! 


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CHAPITRE TREIZIÈME 

La reine d’Étrurie. — Madrid. — Le palais de Godoy. — Le 
lapin blanc. — Les jouets des Infants. — Le prince Fan- 
farinet. — Je passe aide de camp de Murat. — Sa maladie. 
— Le faon de biche. — Weber. — Première solitude. — 
Les mameluks. — Les orblutes. — L’écho. — Naissance 
de mon frère. — On s’aperçoit qu’il est aveugle. — Nous 
quittons Madrid. 

Mais je fus distraite par un nouvel événement. 
Une grande voiture, suivie de deux ou trois autres, 
venait d’entrer dans la cour, et on changeait de 
chevaux avec une précipitation extraordinaire. Les 
gens du village essayaient d’entrer dans la cour en 
criant: La reina, la reina! Mais l’hôte et d’autres 
personnes les repoussaient en disant : a Non , non , 
ce n’est pas la reine. » On relaya si vite que ma 
mère , qui était à la fenêtre , n’eut pas le temps de 
descendre pour s’assurer de ce que c’était. D’ailleurs 
on ne laissait pas approcher des voitures, et les 
maîtres de l’hôtellerie paraissaient être dans la con- 
fidence, car ils assuraient aux gens du dehors que 
ce n’était pas la reine, et pourtant une femme de la 
maison me porta tout auprès de la principale voi- 
ture en me disant : « l/oyez la reine ! » 


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CHAPITRE TREIZIÈME. 433 

Ce fut pour moi une assez vive émotion , car il y 
avait toujours des rois et des reines dans mes ro- 
mans, et je me représentais des êtres d’une beauté, 
d’un éclat et d’un luxe extraordinaire. Or la pauvre 
reine que je voyais là était vêtue d’une petite robe 
blanche très-étriquée, à la mode du temps, et très- 
juuuie par la poussière. Sa fille, qui me parut avoir 
huit ou dix ans, était vêtue comme elle, et toutes - 
deux me parurent très-brunes et assez laides, du 
moins c’est l’impression qui m’en est restée. Elles 
avaient l’air triste et inquiet. Dans moq souvenir, 
elles n’avaient ni suite ni escorte. Elles fuyaient 
plutôt qu’elles ne partaient, et j’entendis ensuite 
ma mère, qui disait d’un ton d’insouciance : « C’est 
» encore une reine qui se sauve. » Ces pauvres 
reines sauvaient en effet leurs personnes, en lais- 
sant l’Espagne livrée à l’étranger. Elles allaient à 
Bayonne chercher auprès de Napoléon une protec- 
tion qui ne leur manqua point en tant que sécurité 
matérielle, mais qui fut le sceau de leur déchéance 
politique. On sait que cette reine d’Étrurie était fille 
de Charles IV et infante d’Espagne. Elle avait épousé 
son cousin , le fils du vieux duc de Parme. Napo- 
léon, voulant s’emparer du duché, avait donné en 
retour aux jeunes époux la Toscane avec le titre de 
royaume. Ils étaient venus à Paris en 1801 rendre 
hommage au premier consul, et ils y avaient été 
reçus avec de grandes fêtes. On sait aussi que la 
tome iv. 8 


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134 


HISTOIRE DE MA VIE. 


jeune reine, ayant abdiqué au nom de son fils, était 
revenue à Madrid au commencement de 1804 pour 
prendre possession du nouveau royaume de Lusi- 
tanie, que la victoire devait lui assurer dans le 
nord du Portugal. Mais tout était désormais remis 
en question, grâce à l’impuissance politique de 
Charles IV et au peu de loyauté de cette politique 
dirigée par le prince de la Paix. Nous allions nous 
engager dans cette formidable guerre contre la na- 
tion espagnole, qui nous arrivait comme par un 
décret de la fatalité, et qui devait imposer sponta- 
nément à Napoléon la nécessité de s’emparer de 
toutes ces royales personnes, au moment où d’elles- 
mêmes elles venaient implorer sou appui. La reine 
d’Étrurie et ses enfants suivirent le vieux Charles IV, 
la reine Marie-Louise et le prince de la Paix à 
Compïègne. 

Lorsque je vis cette reine, elle était déjà sous la 
protection française. Étrange protection qui l’arra- 
chait à l’amour traditionnel du peuple espagnol, 
consterné de voir partir ainsi tous les membres de 
la famille royale, au milieu d’une lutte décisive et 
terrible avec l’étranger. A Aranjuez, le 17 mars, le 
peuple, malgré sa haine pour Godoy, avait voulu 
retenir Charles IV; à Madrid, le 2 mai, il avait 
voulu retenir l’infant don François de Paule et la 
reine d’Étrurie. A Viltoria, le 16 avril, il avait 
voulu retenir Ferdinand. En toutes ces occasions, il 


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CHAPITRE TREIZIÈME. 135 

avait essayé de dételer les chevaux , et de garder 
malgré eux ces princes pusillanimes et insensés qui 
le méconnaissaient et le fuyaient par crainte les uns 
des autres; mais entraînés par la destinée, ils avaient 
résisté, les uns aux menaces, les autres aux prières 
du peuple. Où couraient-ils ainsi? A la captivité de 
Compïègne et de Valençay. 

On pense bien qu’à l’époque où je vis la scène 
que j’ai rapportée, je ne compris rien à l’incognito 
effrayé de cette reine fugitive, mais je me suis tou- 
jours rappelé sa physionomie sombre, qui semblait 
trahir à la fois la crainte de rester et la crainte de 
partir. C’était bien la situation où son père et sa 
mère avaient dû se trouver à Aranjuez en présence 
d’un peuple qui ne voulait ni les garder ni les lais- 
ser fuir. La nation espagnole était lasse de ses im- 
béciles souverains; mais, tels qu’ils étaient, elle les 
préférait à l’homme de génie qui n’était pas Espa- 
gnol. Elle semblait avoir pris pour devise, en tant 
que nation , le mot énergique que Napoléon disait 
dans un sens plus restreint : « Qu’il faut laver son 
linge sale en famille. » 

Nous arrivâmes à Madrid dans le courant de mai; 
nous avions tant souffert en route que je ne me rap- 
pelle rien des derniers jours de notre voyage. Pour- 
tant nous atteignîmes notre but sans catastrophe, 
ce qui est presque miraculeux; car déjà l’Espagne 
était soulevée sur plusieurs points, et partout gron- 


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HISTOIRE DE MA VIE. 


1 36 

dnit l’orage prêt à Mater. Nous suivions la ligne 
protégée par les armes françaises, il est vrai; mais 
nulle part les soldats français eux-mêmes n’étaient 
en sûreté contre de nouvelles vêpres siciliennes; et 
ma mère, portant un enfant dans son sein, un 
autre dans ses bras, n’avait que trop de sujets 
de crainte. 

Elle oublia ses terreurs et ses souffrances en voyant 
mon père; et quant à moi, la fatigue qui m’acca- 
blait se dissipa un instant à l’aspect des magnifiques 
appartements où nous venions nous installer. C’était 
dans le palais du prince de la Paix , et j’entrais là 
véritablement en plein dans la réalisation de mes 
contes de fées. Murat occupait l’étage inférieur de 
ce même palais, le plus riche et le plus confortable 
de Madrid, car il avait protégé les amours de la 
reine et de son favori, et il y régnait plus de luxe 
que dans la maison du roi légitime. Notre apparte- 
ment était situé, je crois, au troisième étage. Il était 
immense, tout tendu en damas de soie cramoisi. 
Les corniches , les lits, les fauteuils, les divans, tout 
était doré et me parut en or massif, toujours comme 
dans les comtes de fées. Il y avait d’énormes ta- 
bleaux qui me faisaient un peu peur. Ces grosses 
têtes qui semblaient sortir du cadre et me suivre 
des yeux me tourmentaient passablement. Mais j’y 
fus bientôt habituée. Une autre merveille pour moi 
fut une glace psyché , où je me voyais marcher sur 


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CHAPITRE TREIZIÈME. 


<37 


les tapis, et où je ne me reconnus pas d’abord , car 
je ne m’étais jamais vue ainsi de la télé aux pieds , 
et je ne me faisais pas une idée de ma taille, qui était 
même, relativement à mon âge, assez petite. Pour- 
tant je me trouvai si grande que j’en fus effrayée. 

Peut-être ce beau palais et ces riches apparte- 
ments étaient-ils de fort mauvais goût, malgré l’ad- 
miration qu’ils me causaient. Ils étaient du moins fort 
malpropres et remplis d’animaux domestiques, entre 
autres de lapins , qui couraient et entraient partout 
sans que personne y fit attention. Ces tranquilles 
hôtes, les seuls qu’on n’eût point dépossédés, avaient- 
ils l’habitude d’être admis dans les appartements , 
ou, profitant de la préoccupation générale, avaient- 
ils passé de la cuisine au salon? II y en avait un, 
blanc comme la neige, avec des yeux de rubis, qui 
se mit tout de suite à agir très-familièrement avec 
moi. Il s’était installé dans l’angle de la chambre à 
coucher, derrière la psyché, et notre intimité s’éta- 
blit bientôt là sans conteste. Il était pourtant assez 
maussade, et plusieurs fois il égratigna la figure des 
personnes qui voulaient le déloger; mais il ne prit 
jamais d’humeur coutre moi , et il dormait sur mes 
genoux ou sur le bord de ma robe des heures en- 
tières pendant que je lui racontais mes plus belles 
histoires. 

J’eus bientôt à ma disposition les plus beaux jouets 
du monde, des poupées, des moutons, des ménages, 

8 . 


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438 


HISTOIRE DE MA VIE. 


des lits, des chevaux, tout cela couvert d’or fin, de 
franges, de housses et de paillons; c’étaient les jou- 
joux abandonnés par les infants d’Espagne et déjà 
à moitié cassés par eux. J’achevai assez lestement 
leur besogne, car ces jouets me parurent grotesques 
et déplaisants. Ils devaient être cependant d’un prix 
véritable, car mou père sauva deux ou trois petits 
personnages en bois peint, qu’il apporta à ma graud’- 
mère comme des objets d’art. Elle les conserva quel- 
que temps, et tout le monde les admirait. Mais, 
après la mort de mon père , je ne sais comment ils 
retombèrent entre mes mains, et je me rappelle un 
petit vieillard en haillons qui devait être d’une vé- 
rité et d’une expression remarquables, car il me 
faisait peur. Cette habile représentation d’un pauvre 
vieux mendiant tout décharné et tendant la main 
s’était-elle glissée par hasard parmi les brillants ho- 
chets des infants d’Espagne ? C’est toujours un étrange 
jouet dans les mains d’un fils de roi que la person- 
nification de la misère, et il y aurait de quoi le faire 
réfléchir. 

D’ailleurs les jouets ne m’occupèrent pas à Ma- 
drid comme à Paris. J’avais changé de milieu. Les 
objets extérieurs m’absorbaient, et même j’y oubliai 
les contes de fées, tant ma propre existence prit 
pour moi-même une apparence merveilleuse. 

J’avais déjà vu Murat à Paris; j’avais joué avec 
ses enfants, mais je n’avais gardé de lui aucun sou- 


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CHAPITRE TREIZIÈME. 139 

venir. Probablement je l’avais vu en habit comme 
tout le monde; à Madrid, tout doré et empanaché, 
comme il m’apparut , il me fit une grande impres- 
sion. On l’appelait le prince, et comme dans les 
drames féeriques et les contes les princes jouent tou- 
jours le premier rôle , je crus voir le fameux prince 
Fanfarinet. Je l’appelai même ainsi tout naturelle- 
ment, sans me douter que je lui adressais une épi- 
gramme. Ma mère eut beaucoup de peine à m’em- 
pêcher de lui faire entendre ce maudit nom , que je 
prononçais toujours en l’apercevant dans les gale- 
ries du palais. On m’habitua à l’appeler mon prince 
en lui parlant , et il me prit en grande amitié. 

Peut-être avait-il exprimé quelque déplaisir de 
voir un de ses aides de camp lui amener femme et 
enfants au milieu des terribles circonstances où il 
se trouvait, et peut-être voulait-on que tout cela 
prit à ses yeux un aspect militaire. Il est certain 
que toutes les fois qu’on me présenta devant lui , on 
me fit endosser l’uniforme. Cet uniforme était une 
merveille II est resté longtemps chez nous après 
que j’ai été trop grande pour le porter. Ainsi je 
peux m’en souvenir minutieusement. Il consistait 
en un dolman de Casimir blanc tout galonné et bou- 
tonné d’or fin, une pelisse pareille garnie de four- 
rure noire et jetée sur l’épaule , et un pantalon de 
Casimir amaraute avec des ornements et broderies 
d’or à la hongroise. J’avais aussi les bottes de ma- 


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UO HISTOIRE DE MA VIE. 

roquin rouge à éperons dorés, le sable, le ceinturon 
de ganses de soie cramoisi à canons et aiguillettes 
d’or émaillés, la sabretache avec un aigle brodé en 
perles fines , rien n’y manquait. En me voyant 
équipée absolument comme mon père, soit qu’il me 
prit pour un garçon, soit qu’il voulût bien faire 
semblant de s’y tromper, Murat, sensible à cette 
petite flatterie de ma mère, me présenta en riant 
aux personnes qui venaient chez lui, comme son 
aide de camp, et nous admit dans son intimité. 

Elle n’eut pas beaucoup de charmes pour moi , 
car ce bel uniforme me mettait au supplice. J’avais 
appris à le très-bien porter, il est vrai , à faire traî- 
ner mon petit sabre sur les dalles du palais, à faire 
flotter ma pelisse sur mon épaule de la manière la 
plus convenable ; mais j’avais chaud sous celte 
fourrure, j’étais écrasée sous ces galons, et je me 
trouvais bien heureuse lorsqu’en rentrant chez nous 
ma mère me remettait le costume espagnol du temps, 
la robe de soie noire , bordée d’un grand réseau de 
soie , qui prenait au genou et tombait en franges 
sur la cheville , et la mantille plate en crêpe noir 
bordée d’une large bande de velours. Ma mère sous 
ce costume était d’une beauté surprenante. Jamais 
Espagnole véritable n’avait eu une peau brune aussi 
fine, des yeux noirs aussi veloutés, un pied si petit 
et une taille si cambrée. 

Murat tomba malade; on a dit que c’était par 


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CHAPITRE TREIZIÈME. 


Ul 


suite de débauches, mais ce n’est point vrai. Tl avait 
une inflammation d’entrailles , comme une grande 
partie de notre année d’Espagne, et il souffrait de 
violentes douleurs, quoiqu’il ne fût point alité. Il 
se croyait empoisonné et ne subissait pas son mal 
avec beaucoup de patience, car ses cris faisaient re- 
tentir ce triste palais où l’on ne dormait d’ailleurs 
que d’un œil. Je me souviens d’avoir été réveillée 
par l’effroi de mon père et de ma mère la première 
fois qu’il rugit ainsi au milieu de la nuit, lis pen- 
saient qu’on l’assassinait. Mon père se jeta hors du 
lit, prit sou sabre et courut, presque nu, à l’appar- 
tement du prince. J’entendis les cris de ce pauvre 
héros, si terrible à la guerre, si pusillanime hors du 
champ de bataille : j’eus grand’peur et je jetai les 
hauts cris à mon tour. Il parait que j’avais fini par 
comprendre ce que c’est que la mort , car je m’é- 
criais en sanglotant : On tue mon prince Fanfarinel! 
Il sut ma douleur et m’en aima davantage. A quel- 
ques jours de là , il monta dans notre appariement 
vers minuit et approcha de mon berceau. Mon père 
et ma mère étaient avec lui. Ils revenaient d’une 
partie de chasse et rapportaient un petit faon de 
biche, que Murat plaça lui-même à côté de moi. Je 
m’éveillai à demi et vis cette jolie petite tête de faon 
qui se penchait languissamment contre mon visage. 
Je jetai mes bras autour de son cou et me rendor- 
mis sans pouvoir remercier le prince. Mais le len- 


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142 


HISTOIRE DE MA VIE. 


demain matin, en m’éveillant, je vis encore Murat 
auprès de mon lit. Mon père lui avait dit le spec- 
tacle qu’offraient l’enfant et la petite bête endormis 
ensemble, et il avait voulu le voir. En effet, ce 
pauvre petit animal , qui n’avait peut-être que quel- 
ques jours d’existence et que les chiens avaient 
poursuivi la veille, était tellement vaincu par la fa- 
tigue, qu’il s’était arrangé dans mon lit pour dor- 
mir comme eût pu le faire un petit ehieu. Il était 
couché en rond contre ma poitrine , il avait la tête 
sur l’oreiller, ses petites jambes étaient repliées 
comme s’il eût craint de me blesser, et mes deux 
bras étaient restés enlacés à son cou comme je les y 
avait mis en me rendormant. Ma mère m’a dit que 
Murat regrettait en cet instant de ne pouvoir mon- 
trer un groupe si naïf à un artiste. Sa voix m’é- 
veilla, mais on n’est pas courtisan à quatre ans, et 
mes premières caresses furent pour le faon , qui 
semblait vouloir me les rendre , tant la chaleur de 
mon petit lit l’avait rassuré et apprivoisé. 

Je le gardai quelques jours et je l’aimais passion- 
nément. Mais je crois bien que la privation de sa 
mère le fit mourir, car un matin je ne le revis plus, 
et on me dit qu’il s’était sauvé. On me consola en 
m’assurant qu’il retrouverait sa mère et qu’il serait 
heureux dans les bois. 

Notre séjour à Madrid dura tout au plus deux 
mois, et pourtant il me parut extrêmement long. 


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CHAPITRE TREIZIÈME 


143 


Je n’avais aucun enfant de mon âge pour me dis- 
traire et j’étais souvent seule durant une grande 
partie de la journée. Ma mère était forcée de sortir 
avec mon père et de me confier à une servante ma- 
drilène qu’on lui avait recommandée comme très- 
sure, et qui pourtant prenait la clef des champs 
aussitôt que mes parents étaient dehors. Mon père 
avait un domestique nommé Weber, qui était bien 
le meilleur homme du monde, et qui venait souvent 
me garder à la place de Térésa ; mais ce brave Al- 
lemand , qui ne savait presque pas de mots français, 
me parlait un langage inintelligible , et il sentait si 
mauvais, que, sans me rendre compte de la cause 
de mon malaise, je tombais en défaillance quand il 
me portait dans ses bras. II n’osait pas trahir le peu 
de soin que ma bonne prenait de moi , et quant à 
moi , je ne songeais nullement à m’en plaindre. Je 
croyais Weber chargé de veiller sur moi , et je n’a- 
vais qu’un désir, c’est qu’il restât dans l’antichambre 
et me laissât seule dans l’appartement. Aussi ma 
première parole était de lui dire : Weber, je t'aime 
bien, va-t’en. Et Weber, docile comme un Allemand, 
s’en allait en effet. Quand il vit que je me tenais fort 
tranquille dans ma solitude, il lui arriva souvent 
de m’y enfermer et d’aller voir ses chevaux , qui 
probablement le recevaient mieux que moi. Je con- 
nus donc pour la première fois le plaisir, étrange 
pour un enfant , mais vivement senti par moi , de 


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1 il 


HISTOIRE DE MA VIE. 


me trouver seule, et, loin d’en être contrariée ou 
effrayée, j’avais comme du regret en voyant reve- 
nir la voiture de ma mère. 11 faut que j’aie été bien 
impressionnée par mes propres contemplations, car 
je me les rappelle avec une grande netteté, tandis 
que j’ai oublié mille circonstances extérieures pro- 
bablement beaucoup plus intéressantes. Dans celles 
que j’ai rapportées , les souvenirs de ma mère ont 
entretenu ma mémoire ; mais , dans ce que je vais 
dire , je ne puis être aidée de personne. 

Aussitôt que je me voyais seule dans ce grand 
appartement que je pouvais parcourir librement, je 
me mettais devant la psyché, et j’y essayais des 
poses de théâtre. Puis je prenais mon lapin blanc , 
et je voulais le contraindre à en faire autant : ou 
bien je faisais le simulacre de l’offrir en sacrifice 
aux dieux, sur un tabouret qui me servait d’autel. 
Je ne sais pas où j’avais vu, soit sur la scène, soit 
dans une gravure, quelque chose de semblable. Je 
me drapais dans ma mantille pour faire la prêtresse, 
et je suivais tous mes mouvement. On pense bien 
que je n’avais pas le moindre sentiment de coquet- 
terie ; mon plaisir venait de ce que, voyant ma per- 
sonne et celle du lapin dans la glace, j’arrivais, avec 
l’émotion du jeu , à me persuader que je jouais une 
scène à quatre, soit deux petites filles et deux lapins. 
Alors le lapin et moi nous adressions en pantomime 
des saints, des menaces, des prières aux personna- 


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CHAPITRE TREIZIÈME. 1 45 

ges de la psyché. Nous dansious le boléro avec eux, 
car, après les danses du théâtre, les danses espa- 
gnoles m’avaient charmée, et j’en singeais les poses 
et les grâces avec la facilité qu’ont les enfants à 
imiter ce qu’ils voient faire. Alors j’oubliais com- 
plètement que cette figure dansant dans la glace fût 
la mienne, et j’étais étonnée qu’elle s’arrêtât quand 
je m’arrêtais. 

Quand j’avais assez dansé et mimé ces ballets de 
ma composition, j’allais rêver sur la terrasse. Cette 
terrasse, qui s’étendait sur toute la façade du palais, 
était fort large et fort belle. La balustrade était en 
marbre blanc, si je ne me trompe pas, et devenait 
si chaude au soleil que je ue pouvais y toucher. 
J’étais trop petite pour voir par-dessus, mais dans 
l’intervalle des balustres je pouvais distinguer tout 
ce qui se passait sur la place. Dans mes souvenirs 
cette place est magnifique. Il y avait d’autres palais 
ou de grandes belles maisons tout autour, mais je 
n’y vis jamais la population, et je ne crois pas l’avoir 
aperçue durant tout le temps que je passai à Madrid. 
Il est probable qu’après l’insurrection du 2 mai on 
ne laissa plus circuler les habitants autour du palais 
du général en chef. Je n’y vis donc jamais que des 
uniformes français et quelque chose de plus beau 
encore pour mon imagination, les mameluks de la 
garde, dont un poste occupait l’édifice situé en face 
de nous. Ces hommes cuivrés, avec leurs turbans et 

TOME IV. 9 


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m HISTOIRE DE MA V®. 

leur rtehe costume oriental , formaient des groupes 
^oe je ne pouvais tne lasser de regatfder. Ils ame- 
naient boire leurs chevaux h un grand bassin situé 
an milieu -de la place, et c’était un ‘coup d'oeil dont, 
sans m’en rendre compte, Je sentais vivement ta 
poésie. 

A nia droite, tout tm côté de ta place était Occupe 
par une église d’une architecture massive, du moins 
elle se Cetrace ainsi à ma mémoire, et Surmontée 
'd’ûne croix plantée dans un globe doré. Cette croix 
et ce globe étincelant nu coucher 'du soleil , se dé- 
tachant sur tm Ciel pins bleu que je ne l'avais jamais 
VUi, sont un spectacle qUè je n’oublierai jamais, et 
que je Contemplais jnscfù’à ce que j’eusse dans les 
yeux Ces boules rouges et bleues que par un excel- 
lent mot, dérivé du laftin, nous appelons, dans notre 
langage du Berry, les orblulcs t . Ce mot devrait 
passer dans la langue moderne. Tl doit avoir été 
français , 'quoique je ne l’aie trouvé dans aucun au- 
teur. Tl n’a poiift d’équivalent , et il exprime parfai- 
tement un phénomène que tout le monde connaît et 
qui ne s’exprime que parties périphrases inexactes. 

Ces orblutes 'm'amusaient beaucoup, et je ne pou- 
vais pas 'm’en expliqtter la canse tdute naturelle. Je 
prenais plaisir à voir flotter devant 'mes yeux ces 
brfilantescouiéurs qui ■s’bttaehaicnt à totts lés objets, 

1 Pour que le mot fût bon , il faudrait changer une lettre 
iét 'dire orblMes. 


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CHAPITRE TREIZIÈME. 147 

etqtti persistaient lorsque je fermais les yeux. <juand 
1 ’ «rblvte est bien complète , cite vous représente 
exactement la forme de f -objet qui t’a causée; c’est 
une sorte de mirage. Je voyais donc le globe et la 
croix de feu se dessiner partout où se portaient mes 
regards., et je m’étonne d’avoir tant répété impu- 
nément ce jeu assez dangereux pour les yeux d’un 
enfant. Mais je découvris bientôt sur la terrasse un 
autre phénomène , dont jusque-là je n’avais eu au- 
cune idée. La place était souvent ■déserte, et, même 
•en plein jour, un morne silence régnait dans le pa- 
lais et aux environs. Un jour, ce silence m’effraya, 
et j’appelai Weber que je vis passer sur la place. 
Weber me m’entendit pas, mais une voix toute sem- 
blable à la mienne répéta le nom de Weber à l’ex- 
trémité du balcon. 

Cette voix me rassura, je n’étais plus seule ; mais, 
ourieuse de savoir qui s’amusait à me contrefaire , 
je rentrai dans l'appartement, croyant y trouver 
quelqu'un, l’y étais absolument seule comme à 
l’ordmaire. Je revins sur la terrasse, et j’appelai ma 
mère ; la voix répéta le mot dune voix tFès-douce, 
mais très-nette, et cela me donna beaucoup à penser. 
Je grossis ma voix, j’appelai mon propre nom, qui 
me : fut rendu aussitôt, mois plus confusément. Je 
le répétai sur un ton plus faible, et la voix revint 
faible , mais bien plus distincte, et comme si l’on 
me partait àToreille. Je n'y comprenais rien, j’étais 


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148 


HISTOIRE DE MA VIE. 


persuadée que quelqu’un était avec moi sur la ter- 
rasse; mais ne voyant personne, et regardant vai- 
nement à toutes les fenêtres qui étaient fermées, 
j’étudiai ce prodige avec un plaisir extrême. L’im- 
pression la plus étrange pour moi était d’entendre 
mon propre nom répété avec ma propre voix. Alors 
il me viut à l’esprit une explication bizarre. C’est 
que j’étais double, et qu’il y avait autour de moi 
un autre moi que je ne pouvais pas voir, mais qui 
me voyait toujours, puisqu’il me répondait toujours. 
Cela s’arrangea aussitôt dans ma cervelle comme 
une chose qui devait être, qui avait toujours été, et 
dont je ne m’étais pas encore aperçue ; je comparai 
ce phénomène à celui de mes orblutes, qui m’avait 
d’abord étonnée tout autant, et auquel je m’étais 
habituée sans le comprendre. J’en conclus que toutes 
choses et toutes gens avaient leur reflet, leur dou- 
ble, leur autre moi, et je souhaitai vivement de voir 
le mien. Je l’appelai cent fois, je lui disais toujours 
de venir auprès de moi. Il répondait : Viens là, 
viens donc , et il me semblait s’éloigner ou se rap- 
procher quand je changeais de place. Je le cherchai 
et l’appelai dans l’appartement, il ne me répondit 
plus; j’allai à l’autre bout de la terrasse, il fut 
muet ; je revins vers le milieu, et, depuis ce milieu 
jusqu’à l’extrémité du côté de l’église, il me parla 
et répondit à mon Viens donc par uu Viens donc 
tendre et inquiet. Mon autre moi se tenait donc 


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CHAPITRE TREIZIÈME. 140 

dans un certain endroit de l’air ou de la muraille , 
mais comment l’atteindre et comment le voir? Je 
devenais folle sans m’en douter. 

Je fus interrompue par l’arrivée de ma mère , et 
je ne saurais dire pourquoi, loin de la questionner, 
je lui cachai ce qui m’agitait si fort. Il faut croire 
que les enfants aiment le mystère de leurs rêveries, 
et il est certain que je n’avais jamais voulu demander 
l’explication de mes orblutes. Je voulais découvrir 
le problème toute seule , ou peut-être bien avais-je 
été déçue de quelque autre illusion par des explica- 
tions qui m’eu avaient ôté le charme secret. Je 
gardai le silence sur ce nouveau prodige, et pen- 
dant plusieurs jours, oubliant les ballets, je laissai 
mon pauvre lapin dormir tranquille , et la psyché 
répéter l’image immobile des grands personnages 
représentés dans les tableaux. J’avais la patience 
d’attendre que je fusse seule pour recommencer mon 
expérience ; mais enfin ma mère étant rentrée sans 
que j’y fisse attention , et m’entendant m’égosiller, 
vint surprendre le secret de mon amour pour le 
grand soleil de la terrasse. Il n’y avait plus à recu- 
ler ; je lui demandai où était le quelqu’un qui répé- 
tait toutes mes paroles, et elle me dit : C’est l’écho. 

Bien heureusement pour moi, elle ne m’expliqua 
pas ce que c’était que l’écho. Elle n’avait peut-être 
jamais songé à s’en rendre compte ; elle me dit que 
c’était une voix qui était dans l’air, et l’inconnu 


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450 


HISTOIRE DE MA VIE. 


garda pour moi sa poésie. Pendant pfesienrs autres 
jours, je pus continuer à jeter mes paroles au vent. 
Cette voix de l’air ne m’étonnait plus, ma» me 
charmait encore; j’étais satisfaite de pouvoir lui 
donner un nom, et de lui crier : Écho, es -tu là? 
M’entends^tu? Bonjour, écho 1 

Tandis que la vie de l’imagination est si déve- 
loppée chez les enfants, la vie du sentiment est-elle 
plus tardive? Je ne me souviens pas d’avoir songé à 
ma sœur, à ma bonne tante, à Pierre! ou à ma 
chère Clotiide durant mon séjour à Madrid. J’étais 
pourtant déjà capable d’aimer, puisque j’avais déjà 
une si vive tendresse pour certaines poupées et pour 
certains animaux. Je crois que l’indifférence avec 
laquelle les enfants quittent les personnes qui leur 
sont chères tient à l’impossibilité où ils sont d'ap- 
précier la durée du temps. Quand on leur parle d’un 
an d’absence, ils ne savent pas si un an est beau- 
coup plus long qu’un jour, et on leur établirait inu- 
tilement la différence par des chiffres. Je crois que 
les chiffres ne disent rien du tout à leur esprit. 
Lorsque ma mère me parlait de ma sœur, il me 
semblait que je l’avais quittée la veille, et pourtant 
le temps me semblnit long. Il y a dans le défaut 
d’équilibre des facultés de l’enfant mille contradic- 
tions qu’il nous est difficile d’expliquer après que 
l’équilibre est établi. 

Je crois que la vie du sentiment ne se révéla en 


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CHAPITRE TREIZIÈME. 451 

moi qu’au moment où ma mère accoucha à Madrid. 
On m'avait bien annoncé l’arrivée prochaine d’un 
petit frère ou d’une petite sœur, et depuis plusieurs 
jours je voyais ma mère étendue sur une chaise 
longue. Un jour on m’envoya jouer sur la terrasse, 
et on ferma les portes vitrées de l’appartement ; je 
n’entendis pas la moindre plainte; ma mère suppor- 
tait très-courageusement le mal physique et mettait 
ses eufauts au monde très- promptement; pourtant 
cette fois elle souffrit plusieurs heures, mais on ne 
m’éloigna d’elle que peu d’instants, après lesquels 
mon père m’appela et me montra un petit enfant. 
J’y fis à peine attention. Ma mère était étendue sur 
un canapé, elle avait la figure si pâle et les traits 
tellement contractés, que j’hésitai à la reconnaître. 
Puis, je fus prise d’un grand effroi et je courus 
l’embrasser en pleurant. Je voulais qu’elle me parlât, 
qu’elle répondit à mes caresses, et comme on m’éloi- 
gnait encore pour lui laisser du repos, je me désolai 
longtemps, croyant qu’elle allait mourir et qu’on 
voulait me le cacher. Je retournai pleurer sur la 
terrasse, et on ne put m’intéresser au nouveau-né. 
Ce pauvre petit garçon avait des yeux d’un bleu 
clair fort singulier. Au bout de quelques jours, ma 
mère se tourmenta de la pâleur de ses prunelles, et 
j’entendis souvent mon père et d’autres personnes 
prononcer avec anxiété ie mot cristallin . Enfin au 
bout d’une quinzaine, il n’y avait plus à en douter, 


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HISTOIRE DE MA VIE. 


ir,2 

l’enfant était aveugle. On ne voulut pas le dire h 
ma mère positivement On la laissa dans une sorte 
de doute. On émettait timidement devant elle l'espé- 
rance que ce cristallin se reformerait dans l’oeil de 
l’enfant. Elle se laissa consoler, et le pauvre infirme 
fut aimé et choyé avec autant de joie que si son 
existence, n’eût pas été un malheur pour lui et pour 
les siens. Ma mère le nourrissait, et il n’avait guère 
que deux semaines lorsqu’il fallut se remettre en 
route pour la France à travers l’Espagne en feu. 


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CHAPITRE QUATORZIÈME 


Dernière lettre de mon père. — Souvenirs d’un bombarde- 
ment et d’un champ de bataille — Misère et maladie. — 
La soupe à la chandelle. — Embarquement et naufiage. — 
Leopardo. — Arrivée à Noliant. — Ma grand’mère. — 
Hippolyle. — Deschartres. — Mort de mon frère. — Le 
vieux poirier. — Mort de mon père. — Le revenant. — 
Ursule. — Une affaire d’honneur. — Première notion de 
la richesse et de la pauvreté. — Portrait de ma mère. 


LETTRE 

DE MON PÈRE A SA MÈRE. 

Madrid, 12 juin 1808. 

Après de longues souffrances, Sophie est accou- 
chés ce matin d’un gros garçon qui siffle comme un 
perroquet. La mère et l’enfant se portent à mer- 
veille. Avant la fin du mois le prince part pour la 
France, le médecin de l’empereur, qui a soigné 
Sophie, dit qu’elle sera en état de voyager dans 
douze jours avec son enfant. Aurore se porte très- 
bien. J’emballerai le tout dans une calèche que je 

9. 


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154 HISTOIRE DE MA VIE. 

viens d’acquérir à cet effet , et nous prendrons la 
route de Nohant, où je compte bien arriver vers le 
20 juillet, par la fraîcheur , et rester le plus long- 
tem ps possible. Cette idée, ma bonne mère, me comble 
de joie. Je me nourris de l’espoir assuré de notre 
réunion , du charme de notre intérieur, sans affaires, 
sans inquiétudes, sans distractions pénibles! Il y a 
si longtemps que je désire ce bonheur complet! 

Le prince m’a dit hier qu’il allait passer quelque 
temps à Baréges avant que d'aller A 6a destination. 
De mon côté j’allongerai ma courroie jusque vers les 
eaux de Nohant, auxquelles nous ferons subir préa- 
lablement le miracle des noces de Cana. Je crois 
que Deschartres se chargera volontiers du prodige. 

Je réserve le baptême de mon nouveau-né pour 
les fêtes de Nohant. Belle occasion pour sonner les 
cloches et faire danser le village ! Le maire inscrira 
mon fils au nombre des Français, car je ne veux 
point qu’il ait jamais rien à démêler avec les no- 
taires et les prêtres castillans. 

Je ne conçois pas que mes deux dernières lettres 
aient été interceptées. Elles étaient d’une bêtise à 
leur faire trouver grâce devant la police la plus 
rigide. Je te faisais la description d’un sabre africain 
dont j’ai fait l’acquisition. Il y avait deux pages 
d’explications et de citations. Tu verras cette mer- 
veille, ainsi que l’indomptable Leopardo d'Anda- 
lousie, que je prierai Deschartres d’équiter un peu , 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 155 

après avoir toutefois frappé d’avance une réquisition 
sur tous les matelas de sa commune pour garnir le 
manège qu’il- aura choisi. Adieu, ma bonne mère, 
je te manderai le jour de mon départ et celui de 
mon arrivée. J espère que ce sera plus tôt encore 
que je ne te le dis. Sophie partage vivement mon 
impatience de t’embrasser. Aurore veut partir à 
l’instant même, et s’il était possible nous serions 
déjà en route. 


Cette lettre si gaie, si pleine de coutentement et 
d'espérance, est la dernière que ma grand’mère ait 
reçue de son fils. On verra bientôt à quelle épou- 
vantable catastrophe allaient aboutir tous ees projets 
de bonheur, et combien peu de jours étaient comptés 
à mon pauvre père pour savourer cette réunion tant 
rêvée et si chèrement achetée des objets de son af- 
fection. On comprendra, par la nature de cette ca- 
tastrophe, ce qu’il y a de fatal et d’effrayant dans 
les plaisanteries de cette lettre à propos de T indomp- 
table Leopardo d’ Andalousie. 

C’était Ferdinand VII, le prince des Asturies, 
alors plein de prévenances pour Murat et ses officiers, 
qui avait fait don de ce terrible cheval à mon père , 
à la suite d'une mission que celui ci avait remplie, 
je crois, près de lui à Aranjuez. Ce fut un présent 
funeste et dont ma mère, par une sorte de fata- 


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156 HISTOIRE DE MA VIE. 

lisme ou de pressentiment, se méfiait et s’effrayait 
sans pouvoir décider mon père à s’en défaire au 
plus vite, bien qu’il avouât que c’était le seul che- 
val qu’il ne pût monter sans une sorte d’émotion. 
C’était pour lui une raison de plus pour vouloir s’en 
rendre maître, et il trouvait du plaisir à le vaincre, 
Pourtant il lui arriva un jour de dire : « Je ne le 
crains pas, mais je le monte mal , parce que je m’en 
méfie, et il le sent. » 

Ma mère prétendait que Ferdinand le lui avait 
donné avec l’espérance qu’il le tuerait. Elle préten- 
dait aussi que, par haine contre les Français, le chi- 
rurgien de Madrid qui l’avait accouchée avait crevé 
les yeux de son enfant. Elle s’imaginait avoir vu, 
dans l’accablement qui suivit le paroxysme de sa 
souffrance, ce chirurgien appuyer ses deux pouces sur 
les deux yeux du nouveau-né , et qu’il avait dit entre 
ses dents : Celui-là ne verra pas le soleil de l’Espagne. 

II est possible que ce fût une hallucination de ma 
pauvre mère, et pourtant, au point ou en étaient 
les choses à cette époque, il est également possible 
que le fait se soit accompli, comme elle avait cru 
le voir, dans un moment rapide où le chirurgien se 
serait trouvé seul dans l’appartement avec elle, et 
comptant sans doute qu’elle était hors d’état de le 
voir et de l’entendre; mais on pense bien que je ne 
prends pas sur moi la responsabilité de cette terrible 
accusation. 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 157 

On a vu dans la lettre de mon père qu’il ne s’aper- 
çut pas d’abord de la cécité de cet enfant, et j’ai 
souvenance d’avoir entendu Deschartres la consta- 
ter à Nohant hors de sa présence et de celle de ma 
mère. On redoutait encore alors de leur enlever un 
faible et dernier espoir de guérison. 

Ce fut dans la première quinzaine de juillet que 
nous partîmes. Murat allait prendre possession du 
trône de Naples. Mon père avait un congé. J’ignore 
s’il accompagna Murat jusqu’à la frontière et si 
nous voyageâmes avec lui. Je me souviens que nous 
étions en calèche et je crois que nous suivions les 
équipages de Murat, mais je n’ai aucun souvenir de 
mon père jusqu’à Bayonne. 

Ce que je me rappelle le mieux, c’est l’état de 
souffrance, de soif, de dévorante chaleur et de fièvre 
où je fus tout le temps de ce voyage. Nous avan- 
cions très-lentement à travers les colonnes de l’ar- 
mée. Il me revient maintenant que mon père devait 
être avec nous, parce que, comme nous suivions un 
chemin assez étroit dans des montagnes, nous vîmes 
un énorme serpent qui la traversait presque en entier 
d’une ligne noire. Mon père fit arrêter, courut en 
avaut et le coupa en deux avec son sabre. Ma mère 
avait voulu en vain le retenir, elle avait peur, selon 
son habitude. 

Pourtant une autre circonstance me fait penser 
qu’il n’était avec nous que par intervalles, et qu’il 


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158 


HISTOIRE DE MA VIE. 


rejoignait Murat de temps en temps. Cette circons- 
tance est assez frappante pour s’être gravée dans ma 
mémoire; mais comme la fièvre me tenait dans un 
assoupissement presque continuel, ce souvenir est 
isolé de tout ce qui pourrait me faire préciser l’évé^- 
nement dont je fus témoin. Étant un soir à une fe- 
nêtre avec ma mère, nops vîmes le ciel, encore éclairé 
par le soleil couchant, traversé de feux croisés, et 
ma mère me dit : « Tieus, regarde, c’est une ba- 
taille, et ton père y est peut-être. » 

Je ne me faisais point d’idée de ce que c’était 
qu’une bataille véritable. Ce que je voyais me repré- 
sentait un immense feu d’artifice, quelque chose de 
riant et de triomphal , une fête ou un taurnoj. Le 
bruit du canon et ces grandes eourbes de feu me 
réjouissaient. J’assistais à cela comme à un spectacle, 
en mangeant une pomme verte. Je ne sais à qui ma 
mère dit alors : « Que les enfants sont heureux de ne 
rien comprendre ! » Comme je ne sais pas quelle 
route les opérations de la guerre nous forcèrent de 
suivre, je ne saurais dire si cette bataille fut celle de 
Médina del Rio-Seco, ou un épisode moins impor- 
tant de la. belle campagne de Bessières. Mon père, 
attaché à la personne de lluFat, n’avpit point affaire 
sur ce champ de bataille, et il n’est pas probable 
qu’il y fut. Mais ma mère s’imaginait sans doute 
qu’il pouvait avoir été envoyé en mission. 

Que ce fût l’affaire de Rio-Seco, ou la prise de 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 189 

Torquemada, il est certain que notre voiture avait 
été mise en réquisition pour porter des blessés ou des 
personnes plus précieuses que nous, et que nous 
fîmes un bout de chemin en charrette avec des ba- 
gages, des vivandières et des soldats malades. Il est 
certain aussi que nous longeâmes le champ de ba- 
taille le lendemain ou le surlendemain , et que je vis 
une vaste plaine couverte de débris informes assez 
semblables, en grand , au carnage de poupées, de 
chevaux et de chariots que j’exécutais avec Clotilde 
à Chaillot et dans la maison de la rue Grange-Ba- 
telière. Ma mère se cachait le visage et l’air était 
infecté. Nous ne passions pas assez près de ces objets 
sinistres pour que je pusse me rendre compte de ce 
que c’était, et je demandais pourquoi on avait semé 
là tant de chiffons. Enfin la roue heurta quelque 
chose qui se brisa avec un craquement étrange. Ma 
mère me retint au fond de la charette pour m’empé- 
cher de regarder, c’était un cadavre. J'en vis ensuite 
plusieurs autres épars sur le chemin , mais j’étais si 
malade, que je ne me souviens pas d’avoir été vive- 
ment impressionnée par ces horribles spectacles. 

Avec la fièvre, j’éprouvai bientôt une autre souf- 
france qui ne se concilie pas souveut avec le désor- 
dre de la vie, et dont pourtant tous les soldats ma- 
lades avec lesquels nous voyagions éprouvaient aussi 
les angoisses : e’était la faim, une faim excessive,, 
maladive, presque animale. Ces pauvres gens, pleins 


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160 HISTOIRE DE MA VIE. 

de soins et de sollicitude pour nous , m’avaient com- 
muniqué un mal qui explique ce phénomène, et 
qu’une petite-maîtresse n’avouerait pas avoir subi 
même dans son enfance. Mais la vie a ses vicissitu- 
des, et quand ma mère se désolait de voir mon pe- 
tit frère et moi dans cet état, les soldats et les can- 
tinières lui disaient en riant : a Bah ! ma petite dame, 
ce n’est rien , c’est un brevet de santé pour toute la 
vie de vos enfants ; c’est le véritable baptême des 
enfants de la giberne. » 

La gale, puisqu’il faut l’appeler par son nom, 
avait commencé par moi , elle se communiqua à mon 
frère, puis à ma mère plus tard, et à d’autres per- 
sonnes auxquelles nous apportâmes ce triste fruit 
de la guerre et de la misère , heureusement affaibli 
en nous par des soins extrêmes et un sang pur. 

En quelques jours , notre sort avait bien changé. 
Ce n’était plus le palais de Madrid , les lits dorés , 
les tapis d’Orient et les courtines de soie ; c’étaient 
des charrettes immondes , des villages incendiés , des 
villes bombardées, des routes couvertes de morts, 
des fossés où nous cherchions une goutte d’eau pour 
étancher une soif brûlante, et où l’on voyait tout à 
coup surnager des caillots de sang. C’était surtout 
l’horrible faim et une disette de plus en plus mena- 
çante. Ma mère supportait tout cela avec un grand 
courage, mais elle ne pouvait vaincre le dégoût que 
lui inspiraient les oignons crus , les citrons verts et 


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CHAPITRE QUATORZIEME. ICI 

la graine de tournesol , dont je me contentais sans 
répugnance : quelle nourriture d’ailleurs pour une 
femme qui allaitait son nouveau-né 1 

Nous traversâmes un camp français, je ne sais 
où, et, à l’entrée d’une tente, nous vîmes un groupe 
de soldats qui mangeaient la soupe avec un grand 
appétit ; ma mère me poussa au milieu d’eux en 
les priant de me laisser manger à leur gamelle. Ces 
braves gens me mirent aussitôt à même et me iirent 
manger à discrétion en souriant d’un air attendri. 
Cette soupe me parut excellente, et quand elle fut 
à moitié dégustée, un soldat dit à ma mère avec 
quelque hésitation : a Nous vous engagerions bien 
à en manger aussi , mais vous ne pourriez peut-être 
pas, parce que le goût est un peu fort. » Ma mère 
approcha et regarda la gamelle. Il y avait du pain 
et du bouillon très -gras, mais certaines mèches 
noircies surnageaient , c’était une soupe faite avec 
des bouts de chandelle. 

Je me souviens de Burgos et d’une ville (celle-là 
ou une autre) où les aventures du Cid était peintes 
à fresque sur les murailles. Je me souviens aussi 
d’une superbe cathédrale où les hommes du peuple 
avaient un genou en terre pour prier, le chapeau sur 
l’autre genou, et un petit paillasson rond sous celui 
qui touchait le sol. Enfin je me souviens de Victoria 
et d’une servante dont les longs cheveux noirs inon- 
dés de vermine flottaient sur son dos. J’eus un ou 


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♦G» WSÏOIRE DE MA V». 

deux jours de bien-être à la f routière d’ Espagne, le 
temps était rafraîchi , la fièvre et la misère avaient 
cessé. Mou père était décidément ayee nous. Nous 
avions repris possession de notre eulèefre pour faire 
le reste du voyage, les auberges, étaient propres, il 
y avait des lits et toutes sortes d'aliments dont nous 
avions apparemment été privés assez longtemps, car 
ils me parurent tout nouveaux , entre autres des gâ- 
teaux et des fromages. Ma mère me fit une toilette 
à Fontarabie, et j’éprouvai un soulagement extrême 
à prendre un bain. Elle me soignait à sa manière, 
et, au sortir du bain, elle m'enduisait de soufre de 
la tête aux pieds, puis elle me faisait avaler des 
boulettes de soufre pulvérisé dans du beurre et du 
suere. Ce goût et cette odeur dont je fus imprégnée 
pendant deux mois m’ont laissé une grande répu- 
gnance pour tout ce qui me les rappelle. 

Nous trouvâmes apparemment des personne» de 
connaissance à la frontière , car je me rappelle un 
grand diner et des politesses qui m’ennuyèrent beau- 
coup ; j’avais retrouvé mes facultés et mon appré- 
ciation des objets extérieurs. Je ne sais quelle idée 
eut ma mère de vouloir retourner par mer à Bar-s 
deaux. Bout- être était-el|e brisée par la fatigue des 
voitures, peut-être s’imaginait -elle, dans son in- 
stinct médical, qu’elle suivait toujours, que l’air de 
la mer délivrerait ses enfants et elle-même du poison 
de la pauvre Espagne. Apparemment le temps était 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. m 

beau et l’Océan tranquille, car c’était une nouvelle 
imprudence que de se risquer en chaloupe sur tes 
côte» de Gascogne , dans ce golfe de Biscaye tou- 
jours si agité. Quel que fût le motif, une chaloupe 
pontée fut louée, la calèche y fut descendue, et nous 
partîmes comme pour une partie de plaisir, de ne 
sais où nous nous embarquâmes ni quelles gens non» 
accompagnèrent jusqu’au rivage en nous prodiguant 
de grands soins. On m’y donna un gros bouquet de 
roses, que je gardai tout le temps de la traversée 
pour me préserver de l’odeur du soufre. 

Je ne sais combien de temps nous côtoyâmes le 
rivage ; je retombai dans mon sommeil léthargique, 
et cette traversée ne m’a laissé d'autres souvenirs 
que ceux du départ et de l'arrivée. Au moment où 
nous approchions de notre but, un eoup de vent 
nous éloigna du rivage, et je vis le pilote et ses 
deux aides livrés à une grande anxiété. Ma mère 
recommença à avoir peur, mon père se mit à la 
manœuvre : mais, comme nous étions enfla entrés 
dans la Gironde, nous heurtâmes je ne sais quel 
récif, et l’eau commença à eutrer dans la eale. On 
se dirigea précipitamment vers la rive, mais la eale 
se remplissait toujours et la chaloupe sombrait vi« 
siblement. Ma mère, prenant ses enfants avec elle, 
était entrée dans la calèche ; mon père la rassurait 
en lui disant que nous avions le temps d'aborder 
avant d’être engloutis. Pourtant le pont eommen- 


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If. 4 HISTOIRE HE MA VIE. 

cuit à se mouiller, et il ôta son habit et prépara un 
châle pour attacher ses deux enfants sur son dos : 
« Sois tranquille, disait-il à ma mère, je te pren- 
drai sous mou bras, je nagerai de l’autre, et je vous 
sauverai tous trois, sois-en sûre. » 

Nous touchâmes enfin la terre, ou plutôt un grand 
mur en pierres sèches surmonté d’un hangar. Il y 
avait derrière ce hangar quelques habitations , et à 
l’instant même plusieurs hommes vinrent à notre, 
secours. Il était temps, la calèche sombrait aussi 
avec la chaloupe, et une échelle nous fut jetée fort 
à propos. Je ne sais ce qu’on fit pour sauver l’em- 
barcation , mais il est certain qu’on en vint à bout. 
Cela dura plusieurs heures, pendant lesquelles ma 
mère ne voulut pas quitter le rivage ; car mon père, 
après nous avoir mises en sûreté , était redescendu 
sur la chaloupe pour sauver nos effets d’abord, et 
puis la voiture, et enfin la chaloupe. Je fus frappée 
alors de son courage , de sa promptitude et de sa 
force. Quelque expérimentés que fussent les mate- 
lots et les gens de l’endroit, ils admiraient l’adresse 
et la résolution de ce jeune officier qui, après avoir 
sauvé sa famille, ne voulait pas abandonner son 
patron avant d’avoir sauvé sa barque , et qui diri- 
geait tout ce petit sauvetage avec plus d’à-propos 
qu’eux-mêmes. Il est vrai qu’il avait fait son ap- 
prentissage au camp de Boulogne; mais en toutes 
choses il agissait de sang-froid et avec une rare pré- 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 165 

senee d’esprit. Il se servait de son sabre comme 
d’une hache ou d’un rasoir pour couper et tailler , 
et il avait pour ce sabre (probablement c’était le 
sabre africain dont il parle dans sa dernière lettre) 
un amour extraordinaire; car, dans le premier mo- 
ment d’incertitude où nous nous étions trouvés , en 
abordant, pour savoir si la chaloupe et la calèche 
sombreraient immédiatement ou si nous aurions le 
temps de sauver quelque chose, ma mère avait 
voulu l’empêcher d’y redescendre en lui disant : 
« Eh ! laisse aller tout ce que nous avons au fond 
de l’eau , plutôt que de risquer de te noyer ; » et il lui 
avait répondu : « J’aimerais mieux risquer cela que 
d’abandonner mon sabre. » C’était en effet le pre- 
mier objet qu’il eût retiré. Ma mère se tenait pour 
satisfaite d’avoir sa fille à ses côtés et son fils dans 
ses bras. Pour moi, j’avais sauvé mon bouquet de 
roses flétries avec le même amour que mon père 
avait mis à nous sauver tous. J’avais fait grande 
attention à ne pas le lâcher en sortant de la calèche 
à demi submergée, et en grimpant à l’échelle de 
sauvetage ; c’était mon idée comme celle de mon 
père était pour son sabre. 

Je ne me souviens pas d’avoir éprouvé la moindre 
frayeur dans toutes ces rencontres. La peur est de 
deux sortes. Il y en a une qui tient au tempérament , 
une autre à l’imagination. Je ne connus jamais la 
première, mon organisation m’ayant douée d’un 


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flfSÏO’RF. PE MA VIE. 


V06 

sang-froid tout semblable A cehli tle mot» père. Ce 
mot de sang froid exprime positivement la tranquil- 
lité que nous tenons d’une disposition physique et 
dont par conséquent nous n’avons pas à tirer vanité. 
Quant à ia frayeur qui résulte d’ime excitation ma- 
ladive de ISmagination, et -qui n’a pour aliments que 
•des fantômes , j’en fus obsédée pendant toute mon 
enfance. Mais quand l’âge et la raison -eurent dissipé 
ces chimères , je retrouvai l’équilibre de mes facultés 
et ne connus jamais aucun genre de peur. 

Nous arrivâmes à Nohant dans les derniers jours 
d’août. J’étais retombée dans ma fièvre, je n’avais 
plus faim, ta gale faisait des progrès, une petite 
bonne espagnole que nous avions prise en route, et 
qui s'appelait Cécilia, commençait aussi à ressentir 
les effets de la contagion, et ne me touchait qu’avec 
répugnance. Ma mère était à peu près guérie déjà , 
mais mon pauvre petit frère , dont les boutons ne 
paraissaient plus, était encore plus malade et plus 
accablé que moi. Nous étions deux masses inertes, 
brûlantes, et je n’avais pas plus conscience que lui 
de ce qui ‘c'était passé autour de moi depuis le nau- 
frage dans la Gironde. 

Je repris mes sens 'en entrant dans la cour de 
Ndbant. Ce n 'était pas aussi beau , à coup sûr, que 
le palais de Madrid , mais cela me fît le même effet , 
tant une grande maison est imposante pour les en- 
fants élevés dans de petites chambres. 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. HüT 

Ce n'était pas la première fois qtre Je voyais rfia 
grand’mère , maïs je ne mè souviens pas d’elle avant 
ce Jour-là. Elle me parut très -grande, quoiqu’elle 
n’eâft qtre cinq pieds, et sa figure blanche et rosée , 
Son air imposant, son invariable Costume composé 
d’une robe de soie brune à taille longue et A man- 
ches plates, qu’elle n’àvaft pas voulu modifier selon 
les ‘exigences de la mode de l’empire, sa perruque 
blonde et Crêpée en touffe sur le front, son petit 
bonnet rond avec Une cocarde de dentelle au mi- 
lieu, firent d’elle pour moi nn être à part et qui ne 
ressemblait en rien à ce que j’avais vu. 

C’était la première fois que nous étions reçues à 
IVohant, ma mère et moi. Après que ma grand’mère 
'eut embrassé mon père , elle voulut embrasser ma 
mère aussi'; mais èèlle-ci l’en empêcha en lui disant : 
or À'h! ma chère maman, ne touchez ni à moi ni à 
ces pan v res enfants. Vous ne savez pas qucfies mi- 
sères nous avons subies , nous sommes tous ma- 
lades. » 

Mon père , qui était toujours optimiste, se mit à 
■rire , et me mettant dans les bras de ma grand’- 
mère : « Figure-toi , lui dît-il , que ces enfants ont 
une petite éruption de ‘boutons, et que Sophie, qui 
a l’imagination très-frappée , s’imagine qu’ils ont 
la gale. 

-“-‘Gale ou non, dft ma grand’mëre 'eh me ser- 
rant Contre son cœur, je me charge de celui-là. 7c 


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168 HISTOIRE DE MA VIE. 

vois bien que ces enfants sont malades, ils ont la 
fièvre très fort tous les deux. Ma fille, allez vite 
vous reposer avec votre fils, car vous avez fait là 
une campagne au-dessus des forces humaines ; moi, 
je soignerai la petite. C’est trop de deux enfants sur 
les bras dans l’état où yous êtes. » 

Elle m’emporta dans sa chambre , et sans aucun 
dégoût de l’état horrible où j’étais , cette excellente 
femme, si délicate et si recherchée pourtant, me 
déposa sur son lit. Ce lit et cette chambre , encore 
frais à cette époque, me firent l’effet d’un paradis. 
Les murs étaient tendus de toile de Perse à grands 
ramages ; tous les meubles étaient du temps de 
Louis XV. Le lit, en forme de corbillard avec de 
grands panaches aux quatre coins , avait de doubles 
rideaux et une quantité de lambrequins découpés , 
d’oreillers et de garnitures dont le luxe et la finesse 
m’étonnèrent. Je n’osais m’installer dans un si bel 
endroit , car je me rendais compte du dégoût que je 
devais inspirer , et j’en avais déjà ressenti l’humi- 
liation. Mais on me la fit vite oublier par les soins 
et les caresses dont je fus l'objet. La première figure 
que je vis après celle de ma grand’mère, fut un 
gros garçon de neuf ans qui entra avec un énorme 
bouquet de fleurs, et qui vint me le jeter à la figure 
d’un air amical et enjoué. Ma grand’mère me dit : 
« C'est Hippolyle , embrassez-vous, mes enfants. » 
Nous nous embrassâmes sans en demander davan- 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 160 

tagc, et je passai bien des années avec lui sans 
savoir qu’il était mon frère ; c’était l’enfant de la 
petite maison. 

Mon père le prit par le bras et le conduisit à ma 
mère, qui l’embrassa, le trouva superbe, et lui dit: 

« Eh bien , il est à moi aussi , comme Caroline est 
à toi. » Et nous fûmes élevés ensemble, tantôt sous 
ses yeux , tantôt sous ceux de ma grand’mère. 

Deschartres m’apparut aussi ce jour-là pour la 
première fois. Il avait des culottes courtes, des bas 
blancs, des guêtres de nankin, un habit noisette 
très-long et très-carré et une casquette à soufflet. Il 
vint gravement m'examiner, et comme il était très- 
bon médecin, il fallut bien le croire quand il déclara 
que j’avais la gale. Mais la maladie avait perdu son 
intensité , et ma fièvre ne venait que d’un excès de 
fatigue. Il recommanda à mes parents de nier cette 
gale que nous apportions , afin de ne pas jeter l’ef- 
froi et la consternation dans la maison. Il déclara 
devant les domestiques que c’était une petite érup- 
tion fort innocente , et elle ne se communiqua qu’à 
deux autres enfants, qui, surveillés et soignés à 
temps, furent promptement guéris, sans savoir de 
quel mal. 

Pour moi , au bout de deux heures de repos dans 
le lit de ma grand’mère, dans cette chambre fraîche 
et aérée où je n’entendais plus l’agaçant bourdon- 
nement des moustiques de l’Espagne , je me sentis 

TOME iv. * 10 


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17© 


HÎSTO1ÜE DE MA VIE. 


si bien que j’allai courir dans le jardin avec Hippo- 
lyte. Je me souviens qu'il me tenait par la main 
avec une sollicitude extrême, croyant qu’à chaque 
pas j’aUais tomber; j’étais un peu humiliée qu’il me 
crût si petite fille, et je lui montrai bientôt que j’é- 
tais un garçon très -résolu. Cela le «lit à l’aise, et il 
m’initia à plusieurs jeux fort agréables , entre autres 
à celui de faire ce qu’il appelait des pâtés à la crotte. 
Nous prenions du sable fin ou du terreau, que nous 
trempions dans l’*au et que nous dressions, après 
l’avoir bien pétri sur de grandes ardoises en lui 
donnant la forme de gâteaux. Ensuite il portait 
tout cela furtivement dans le four, et comme il était 
fort taquin déjà , il se réjouissait de la colère des 
servantes qui , en «venant retirer le pain et les ga- 
lettes , juraient iet jetaient dehors nos étranges ra- 
goûts cuits à point. 

Je «lavais jamais été malicieuse , car, de ma 'na- 
ture, je me suis point fine. Fantasque et impérieuse, 
parce que j’étais fort gâtée par mon père, je n’avais 
de préméditation et de dissimulation en rien, fiip- 
polyte vit bientôt mon faible, et pour me punir de 
nies caprices et de meseolères, il se mit à me 'taqui- 
ner cruellement. Il me dérobait mes poupées étalés 
enterrait dans -le jardin, puis il y mettait une petite 
croix et me les faisait déterrer. Il les pendait aux 
branches la tète en bas , et leur faisait. endurer mille 
supplices que j’avais la simplicité de prendre au sé- 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 171 

sérieux et qui me faisaient répandre de véritables 
larmes. Aussi j’avoue que je le détestais fort sou- 
vent; mais je n’ai jamais été capable de rancune, et 
quand il venait me chercher pour jouer, je ne savais 
pas lui résister. 

Ce grand jardin et ce bon air de Nohant m’eurent 
bientôt rends la santé. Ma mère me bourrait tou- 
jours de soufre, et je me soumettais à ce traitement 
parce qu’elle avait sur moi un ascendant de persua- 
sion complet. Pourtant ce soufre m’était odieux , et 
je lui disais de me fermer les yeux et de me piucer 
le nez pour me le faire avaler. Pour me débarrasser 
ensuite de ce goût, je cherchais les aliments les plus 
acides, et ma mère, qui avait toute une médecine 
d’instinet ou de préjugé dans ia tête, croyait que 
les enfants ont la divination de ce qui leur convient. 
Voyant que je rongeais toujours des fruits verls, 
elle mit des citrons à ma disposition , et j’en étais si 
avide que je les mangeais avec la peau et les pépins , 
comme on mange des fraises. Ma grande faim était 
passée, et, pendant cinq ou six jours, je me nourris 
exclusivement de citrons. Ma grand’mère s’effrayait 
de cet étrange régime, mais cette fois Deschartres, 
m’observant avec attention et voyant que j’allais de 
mieux en mieux , pensa que la nature m’avait fait 
deviner effectivement ce qui devait me sauver. 

Il est certain que je fus promptement guérie et 
que je n’ai jamais fait d’autre maladie. Je ne sais si 


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•172 


HISTOIRE DE MA VIE. 


la gale est en effet, comme le. disaient nos soldats, 
un brevet de santé, mais il est certain que toute ma 
vie j’ai pu soigner des maladies réputées contagieu- 
ses, et de pauvres galeux dont personne n’osait ap- 
procher, sans que j’aie attrappé un bouton. Il me 
semble que je soignerais impunément des pestiférés, 
et je pense qu’à quelque chose malheur est bon , 
moralement du moins, car je n’ai jamais vu de mi- 
sères physiques dont je n’aie pu vaincre en moi le 
dégoût. Ce dégoût est violent cependant, et j’ai été 
bien souvent près de m’évanouir en voyant des 
plaies et des opérations repoussantes, mais j’ai tou- 
jours pensé alors à ma gale et au premier baiser de 
ma grand’mère, et il est certain que la velouté et la 
foi peuvent dominer les sens, quelque affectés qu’ils 
soient. 

Mais tandis que je reprenais à vue d’œil , mon 
pauvre petit frère Louis dépérissait rapidement. La 
gale avait disparu , mais la fièvre le rongeait. Il 
était livide, et ses pauvres yeux éteiuts avaient une 
expression de tristesse indicible. Je commençai à 
l’aimer en le voyant souffrir. Jusque-là je n’avais 
pas fait grande attention à lui, mais quand il était 
étendu sur les genoux de ma mère, si languissant 
et si faible qu’elle osait à peine le toucher, je deve- 
nais triste avec elle et je comprenais vaguement 
l’inquiétude, la chose que les enfants sont le moins 
portés à ressentir. 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 173 

Ma mère s’attribuait le dépérissement de son en- 
fant. Elle craignait que son lait ne lui fût un poi- 
son, et eile s’efforcait de reprendre de la santé pour 
lui en donner. Elle passait toutes ses journées au 
grand air, avec l’enfant couché à l’ombre auprès 
d’elle dans des coussins et des châles bien arrangés. 
Deschartres lui conseilla de faire beaucoup d’exer- 
cice , afin d’avoir de l’appétit , et de réparer la qua- 
lité de son lait par de bons aliments. Elle commença 
aussitôt un petit jardin dans un angle du grand jar- 
din de Nohant, au pied d’un gros poirier qui existe 
encore. Cet arbre a toute une histoire si bizarre 
qu’elle ressemble à un roman , et que je n’ai sue 
que longtemps après. 

Le 8 septembre, un vendredi, le pauvre peti 
aveugle, après avoir gémi longtemps sur les genoux 
de ma mère, devint froid , rien ne put le réchauffer. 
Il ne remuait plus. Deschartres vint, l’ôta des bras 
de ma mère , il était mort. Triste et courte exis- 
tence, dont, grâce à Dieu, il ne s’est pas rendu 
compte. 

Le lendemain on l’enterra, ma mère me cacha 
ses larmes. Hippolyte fut chargé de m’emmener au 
jardin toute la journée. Je sus à peine et ne compris 
que faiblement et dubitativement ce qui se passait 
dans la maison. Il paraît que mon père fut vive- 
ment affecté, et que cet enfant, malgré son infir- 
mité, lui était tout aussi cher que les autres. Le 

10 . 


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m 


HlSÎOÎftE DE MA VIE. 


soir, après minuit, ma mère et mon père, retirés 
dans leur Chambre, pleuraient ensemble, et il se 
passa alors entre eux une scène étrange que ma 
mère m’a racontée avec détails une vingtaine d’an- 
nées plus tard. J’y avais assisté en dormaut. 

Dans sa douleur et l’esprit frappé des réflexions 
de ma grand’mère, mon père dit à ma mère : a Ce 
voyage d’Espagne nous aura été bien funeste, ma 
pauvre Sophie. Lorsque tu m’écrivais que tu voulais 
venir m’y rejoindre, et que je te suppliais de n’en 
rien faire , tu croyais voir là une preuve d’infidélité 
ou de refroidissement de ma part; et moi, j’avais 
le pressentiment de quelque malheur. Qu’y avait-il 
de plus téméraire et de plus insensé que de courir 
ainsi , grosse à pleine Ceinture , à travers tant de 
dangers, de privations, de souffrances et de terreurs 
de tous les instants? C’est un miracle que tu y aies 
résisté; c'est un miracle qu’Aurore soit vivante. 
Notre pauvre garçon n’eût peut-être pas été aveugle 
s'il était né à Paris. L’accoucheur de Madrid m’a 
expliqué que, par la position de l’enfant dans le 
sein de la mère, les deux poings fermés et appuyés 
contre les yeux , la longue pression qu’il a dû éprou- 
ver par ta propre position dans la voiture, avec ta 
fille souvent assise sur tes genoux , a nécessairement 
empêché les organes de la vue de se développer. 

— Tu me fais des reproches maintenant, dit 
ma mère; il n’est plus temps. Je suis au désespoir. 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 05 

Quant au chirurgien , c’est un menteur et un scélé- 
rat. Je suis persuadée que je n’ai pas rêvé quand je 
lui ai vu écraser les yeux de mon enfant, o 

Ils parlèrent longtemps de leur malheur, et peu 
à peu ma mère s'exalta beaucoup dans l’insomnie 
et dans les larmes. Elle ne voulait pas croire que 
son fils fût mort de dépérissement et de fatigue; 
elle prétendait que la veille encore il était en pleine 
voie de guérison , et qu’il avait été surpris par une 
convulsion nerveuse. a Et maintenant, dit-elle en 
sanglotant, il est dans la terre, ce pauvre eufantl 
Quelle terrible chose que d’ensevelir ainsi ce qu’on 
aime, et de se séparer pour toujours du corps d’un 
enfant qu’un instant auparavant on soignait et on 
caressait avec tant d’amour 1 on vous l’ôte, on le 
cloue dans une bière , on le jette dans un trou , on 
le couvre de terre, comme si l’on craignait qu’il 
n’en sortit! Ah! c’est horrible, et je n’aurais pas 
dû me laisser arracher ainsi mou enfant; j’aurais 
dû le garder, le faire embaumer I 

— Et quand on songe, dit mon père, que l’on 
enterre souvent des gens qui ne sont pas morts! 
Ah! il est bien vrai que cette manière chrétienne 
d’ensevelir les cadavres est ce qu’il y a de plus sau- 
vage au monde. 

— Les sauvages, dit ma mère, ils le sont moins 
que nous. Ne m’as-tu pas raconté qu’ils étendent 
leurs morts sur des claies et qu’ils les suspendent 


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176 HISTOIRE DE MA VIE. 

desséchés sur des branches d’arbre? J’aimerais 
mieux voir le berceau de mon petit enfant mort 
accroché à un des arbres du jardin que de penser 
qu’il va pourrir dans la terre! Et puis, ajouta*t-el!e 
frappée de la réflexion qui était venue à mon père , 
s’il n’était pas mort, en effet? Si on avait pris une 
convulsion pour l’agonie, si M. Deschartres s’était 
trompé I car enfin, il me l’a ôté, il m’a empêchée 
de le frotter encore et de le réchauffer, disant que 
je hâtais sa mort. Il est si rude, ton Deschartres! 
il me fait peur, et je n’ose lui résister ! Mais c’est 
peut-être un ignorant qui n’a pas su distinguer une 
léthargie de la mort. Tiens, je suis si tourmentée 
que j’en deviens folle, et que je donnerais tout au 
monde pour ravoir mon enfant mort ou vivant. » 
Mon père combattit d’abord cette pensée, mais 
peu à peu elle le gagna aussi , et regardant à sa 
montre : « Il n’y a pas de temps à perdre, dit- il; 
il faut que j’aille chercher cet enfant; ne fais pas 
de bruit, ne réveillons personne, je te réponds que 
dans une heure tu l’auras. » 

Il se lève, s’habille, ouvre doucement les portes, 
va prendre une bêche et court au cimetière, qui 
touche à notre maison et qu’un mur sépare du jar- 
din; il approche de la terre fraîchement remuée et 
commence à creuser. 11 faisait sombre, et mon père 
n’avait pas pris de lanterne. Il ne put voir assez 
clair pour distinguer la bière qu’il découvrait, et ce 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 177 

ne fut que quand il l’eut débarrassée en entier, étonné 
de la longueur de son travail , qu’il la reconnu trop 
grande pour être celle de l’enfant. C’était celle d’un 
homme de notre village qui était mort peu de jours 
auparavant. Il fallut creuser à côté, et là, en effet, 
il retrouva le petit cercueil. Mais, en travaillant à le 
retirer, il appuya fortement le pied sur la bière du 
pauvre paysan, et cette bière, entraînée par le vide 
plus profond qu’il avait fait à côté , se dressa devant 
lui, le frappa à l’épaule et le fit tomber dans la 
fosse. Il a dit ensuite à ma mère qu’il avait éprouvé 
un instant de terreur et d’angoisse inexprimable en 
se trouvant poussé par ce mort, et renversé dans 
la terre sur la dépouille de son fils. Il était brave, 
on le sait de reste, et il n’avait aucun genre de su- 
perstition. Pourtant il eut un mouvement de ter- 
reur, et une sueur froide lui vint au front. Huit 
jours après , il devait prendre place à côté du paysan, 
dans cette même terre qu’il avait soulevée pour en 
arracher le corps de son fils. 

Il recouvra vite son sang-froid, et répara si bien 
le désordre que personne ne s’en aperçut jamais. Il 
rapporta le petit cercueil à ma mère et l’ouvrit avec 
empressement. Le pauvre enfant était bien mort, 
mais ma mère se plut à lui faire elle-même une der- 
nière toilette. On avait profité de son premier abat- 
tement pour l’en empêcher. Maintenant , exaltée et 
comme ranimée par ses larmes, elle frotta de par- 


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178 HISTOIRE DE MA VIE. 

fnms ce petit cadavre, elle l'enveloppa de son pins 
beau linge et le replaça dans son berceau pour se 
donner la douloureuse illusion de le regarder dor- 
mir encore. 

Elle le garda ainsi caché et enfermé dan» sa cham- 
bre toute la journée du lendemain, mais ia nuit 
suivante, toute vaine espérance étant dissipée, mon 
père écrivit avec soin le nom de l’enfant et ta date 
de sa naissanee et de sa mort sur un papier qu’il 
plaça entre deux vitres et qu’il ferma avec de ia cire 
à cacheter tout autour. 

Étranges précautions qui furent prises avec une 
apparence de sang-froid, sous l’empire d’une douleur 
exaltée. L'inscription ainsi placé dans le cercueil, 
ma mère couvrit l’enfant de feuilles de roses, et le 
cercueil fut recloué et porté dans le jardin, à l’en- 
droit que ma mère cultivait cl le -même, et enseveli 
au pied du vieux poirier. 

Dès le lendemain ma mère se remit avec ardeur 
au jardinage, et mon père l’y aida. On s’étonna de 
leur voir prendre eet amusement puéril, en dépit 
de leur tristesse. Eux seuls savaient le secret de leur 
amour pour ce coin de terre. Je me souviens de 
l’avoir vu cultivé par eux pendant le peu de jours 
qui séparèrent cet étrange incident de la mort de 
mon père. Ils y avaient planté de superbes reines 
marguerites qui y ont fleuri pendant plus d’un 
mois. Au pied du poirier iis avaient élevé une butte 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 179 

de gazon avec «n petit sentier en colimaçon , pour 
que j’y pusse monter et m’y asseoir. Combien de 
fois j’y suis montée en effet, combien j’y ai joué 
et travaillé sans me douter que c’était un tombeau ! 
II y avait autour de jolies allées sinueuses, bor- 
dées de gazon , de {dates -bandes de fleurs et des 
bancs; c’était un jardin d’enfant, mais complet, et 
qui s’était créé là comme par magie , mon père, ma 
mère, Mippolyte et moi y travaillant sans relâche 
pendant einq ou six journées , les dernières de la 
vie de mon père, les plus paisibles peut-être qu’il 
ait goûtées, et les plus tendres dans leur mélancolie. 
Je me souviens qu’il apportait sans cesse de la terre 
-et du gazon dans des brouettes, et qu’en allant cher- 
cher ces fardeaux , il nous mettait , Hippolyte et moi, 
dans la brouette, prenant plaisir à nous regarder, et 
faisant semblant de nous verser, pour nous voir 
crier ou rire, selon notre humeur du moment. 

Quinze ans plus tard mon mari fît changer la dis- 
position générale de notre jardin. Déjà le petit jardin 
de ma mère avait disparu depuis longtemps. 'Il avait 
été abandonné pendant mon séjour au couvent , et 
planté de figuiers. Le poirier avait grossi , et il fut 
question de l’ôter parce qu’il se trouvait rentrer un 
peu dans une allée dont on ne pouvait changer l’ali- 
gnement. J’obtins grâce pour lui. On creusa l’allée, 
et une plate-bande de fleurs se trouva placée sur la 
sépulture de l’enfant. Quand l’allée fut finie, assez 


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180 HISTOIRE DE MA VIE. 

longtemps après même, le jardinier dit un jour, 
d’un air mystérieux, à mon mari et à moi, que 
nous avions bien fait de respecter cet arbre. Il 
avait envie de parler et ne se fit pas beaucoup prier 
pour nous dire le secret qu’il avait découvert. Quel- 
ques années auparavant, en plantant ses figuiers, sa 
bêche avait heurté contre un petit cercueil. Il l’avait 
dégagé de la terre, examiné et ouvert. Il y avait 
trouvé les ossements d’un petit enfant. Il avait cru 
d’abord que quelque infanticide avait été caché en 
ce lieu, mais il avait trouvé le carton écrit intact 
entre les deux vitres, et il y avait lu les noms du 
pauvre petit Louis et les dates si rapprochées de sa 
naissance et de sa mort. Il n’avait guère compris , 
lui dévot et superstitieux, par quelle fantaisie on 
avait ôté de la terre consacrée ce corps qu’il avait 
vu porter au cimetière, mais enfin il en avait res- 
pecté le secret ; il s’était borné à le dire à ma grand’- 
mère, et il nous le disait maintenant pour que nous 
avisassions à ce qu’il y avait à faire. Nous jugeâmes 
qu’il n’y avait rien à faire du tout. Faire reporter 
ces ossements dans le cimetière, c’eût été ébruiter 
un fait que tout le monde n’eût pas compris, et 
qui, sous la restauration, eût pu être exploité con- 
tre ma famille par les prêtres. Ma mère vivait, et 
son secret devait être gardé et respecté. Ma mère 
m’a raconté le fait ensuite, et a été satisfaite que 
les ossements n’eussent pas été dérangés. 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 181 

L’enfant resta donc sous le poirier, et le poirier 
existe encore. Il est même fort beau , et au printemps 
il étend un parasol de fleurs rosées sur cette sépulture 
ignorée. Je ne vois pas le moindre inconvénient à en 
parler aujourd’hui. Ces fleurs printanières lui font - 
un ombrage moins sinistre que le cyprès des tom- 
beaux . L’herbe et les fleurs sont le véritable mausolée 
des enfants, et, quant à moi, je déteste les monu- 
ments et les inscriptions : je tiens cela de ma grand’ - 
mère, qui n’en voulut jamais pour son fils chéri, 
disant avec raison que les grandes douleurs n’ont 
point d’expression , et que les arbres et les fleurs sont 
les seuls ornements qui n’irritent point la pensée. 

Il me reste à raconter des choses bien tristes , et 
quoiqu’elles ne m’aient point affectée au-delà des 
facultés très -limitées qu’un enfant peut avoir pour 
la douleur, je les ai toujours vues si présentes aux 
souvenirs et aux pensées de ma famille, que j’en ai 
ressenti le contre-coup toute ma vie. 

Quand le petit jardin mortuaire fut à peu près 
établi , l’avant- veille de sa mort , mon père engagea 
ma grand’mère à faire abattre les murs qui entou- 
raient le grand jardin , et dès qu’elle y eut consenti, 
il se mit à l’ouvrage à la tête des ouvriers. Je le 
vois encore au milieu de la poussière , un pic de fer 
à la main, faisant crouler ces vieux murs qui tom- 
baient presque d’eux-mémes avec un bruit dont 
j’étais effrayée. 

tome iv. il 


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482 


HISTOIRE DE MA VIE. 


Mais les ouvriers finirent l’ouvrage sans lui. Le 
vendredi 17 septembre, il monta son terrible che- 
val pour aller faire visite à nos amis de la Châtre. 
Il y dîna et y passa la soirée. On remarqua qu’il se 
forçait un peu pour être enjoué comme à l’ordi- 
naire , et que , par moments , il était sombre et préoc- 
cupé. La mort récente de son enfant lui revenait 
dans l’âme, et il faisait généreusement son possible 
pour ne pas communiquer sa tristesse à ses amis. 
C’étaient ceux-là même avec lesquels il avait joué 
sous le directoire Robert chef de brigands. Il dînait 
avec M. et madame Duvernet. 

Ma mère était toujours jalouse, et surtout, comme 
il arrive dans cette maladie, des personnes qu’elle 
ne connaissait pas. Elle eut du dépit de voir qu’il 
ne rentrait pas de bonne heure, ainsi qu’il le lui 
avait promis, et elle montra naïvement son chagrin 
à ma grand’mère. Déjà elle lui avait confessé cette 
faiblesse, et déjà ma grand'mère l’avait raisonnée. 
Ma grand’mère n’avait pas connu les passions, et 
les soupçons de ma mère lui paraissaient fort dérai- 
sonnables. Elle eût dû y compatir un peu pourtant, 
elle qui avait porté la jalousie dans l’amour mater- 
nel; mais elle parlait à son impétueuse belle-fille 
un langage si grave, que celle-ci en était souvent 
ffrayée. Elle la grondait même, toujours dans une 
forme douce et mesurée, mais avec une certaine 
froideur qui l’humiliait et la réduisait sans la guérir. 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 183 

Ce soir-là elle réussit à la mater complètement 
en lui disant que si elle tourmentait ainsi Maurice, 
Maurice se dégoûterait d’elle, et chercherait peut- 
être alors hors de son intérieur le bonheur qu’elle 
en aurait chassé. Ma mère pleura, et, après quel- 
ques révoltes, se soumit pourtant, et promit de se 
coucher tranquillement , de ne pas aller attendre 
son mari sur la route, enfin de ne pas se rendre 
malade, elle qui avait été récemment éprouvée par 
tant de fatigue et de chagrin. Elle avait encore beau- 
coup de lait, elle pouvait, au milieu de ses agita- 
tions morales, faire une maladie, éprouver des ac- 
cidents qui lui ôteraient tout d’un coup la beauté et 
les apparences de la jeunesse. Cette dernière consi- 
dération la frappa plus que toute la philosophie de 
ma grand’mère. Elle céda à cet argument. Elle vou- 
lait être belle pour plaire à son mari. Elle se coucha 
et s’endormit comme une personne raisonnable. 
Pauvre femme, quel réveil l’attendait 1 

Vers minuit, ma grand’mère commençait pour- 
tant à s’inquiéter sans en rien dire à Deschartres, 
avec qui elle prolongeait sa partie de piquet, vou- 
lant embrasser son fils avant de s’endormir. Enfin 
minuit sonna, et elle était retirée dans sa chambre, 
lorsqu’il lui sembla entendre dans la maison un 
mouvement inusité. On agissait avec précaution 
pourtant, et Deschartres, appelé par Saint- Jean, 
était sorti avec le moins de bruit possible; mais 


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184 HISTOIRE DE MA VIE. 

quelques portes ouvertes, un certain embarras de 
la femme de chambre, qui avait vu appeler Des- 
chartres sans savoir de quoi il s’agissait, mais qui, 
à la physionomie de Saint -Jean, avait pressenti 
quelque chose de grave, et, plus que tout cela, l’in- 
quiétude déjà éprouvée, précipitèrent l’épouvante 
de ma grand’mère. La nuit était sombre et plu- 
vieuse , et j’ai déjà dit que ma grand’mère, quoique 
d’une belle et forte organisation, soit par faiblesse 
naturelle des jambes , soit par mollesse excessive 
dans sa première éducation , n’avait jamais pu mar- 
cher. Quand elle avait fait lentement le tour de son 
jardin , elle était accablée pour tout le jour. Elle 
n’avait marché qu’une fois en sa vie, pour aller 
surprendre son fils à Passy en sortant de prison. 
Elle marcha pour la seconde fois le 17 septembre 
1808. Ce fut pour aller relever son cadavre à une 
lieue de la maison, à l’entrée de la Châtre. Elle 
partit seule, en petits souliers de prunelle, sans 
châle, comme elle se trouvait en ce momont-là. 
Comme il s’était passé un peu de temps avant qu’elle 
surprit dans la maison l’agitation qui l’avait aver- 
tie, Deschartres était arrivé avant elle. Il était déjà 
auprès de mon pauvre père, il avait déjà constaté 
la mort. 

Voici comment ce funeste accident était arrivé : 

Au sortir de la ville, cent pas après le pont qui 
en marque l’entrée , la route fait un angle. En cet 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 185 

endroit, au pied du treizième peuplier, on avait 
laissé ce jour- là un monceau de pierres et de gra- 
vats. Mon père avait pris le galop en quittant le 
pont. Il montait le fatal Leopardo. Weber, à cheval 
aussi, le suivait à dix pas en arrière. Au détour de 
la route, le cheval de mon père heurta le tas de 
pierres dans l’obscurité. Il ne s’abattit pas, mais 
effrayé et stimulé sans doute par l’éperon, il se re- 
leva par un mouvement d’une telle violence, que 
le cavalier fut enlevé et alla tomber à dix pieds en 
arrière. Weber n’entendit que ces mots : « A moi , 

Weber! je suis mort! » Il trouva son maître 

étendu sur le dos. Il n’avait aucune blessure appa- 
rente; mais il s’était rompu les vertèbres du cou, il 
n’existait plus. Je crois qu’on le porta dans l’au- 
berge voisine et que des secours lui vinrent promp- 
tement de la ville pendant que Weber, en proie à 
une inexprimable terreur, était vênu au galop cher- 
cher Deschartres. Il n’était plus temps, mon père 
n’avait pas eu le temps de souffrir. Il n’avait eu 
que celui de se rendre compte de la mort subite et 
implacable qui venait le saisir au moment où sa 
carrière militaire s’ouvrait enfin devant lui brillante 
et sans obstacle; où , après une lutte de huit années, 
sa mère , sa femme et ses enfants enfin acceptés les 
uns par les autres et réunis sous le même toit , le 
combat terrible et douloureux de ses affections al- 
lait cesser et lui permettre d’étre heureux. 


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186 HISTOIRE DE MA VIE. 

Au lieu fatal , terme de sa course désespérée , ma 
pauvre grand’mère tomba comme suffoquée sur le 
corps de sou fils. Saint-Jean s’était hâté de mettre 
les chevaux à la berline, et il arriva pour y placer 
Deschartres, le cadavre et ma grand’mère, qui ne 
voulut pas s’en séparer. C’est Deschartres qui m’a 
raconté dans la suite cette nuit de désespoir, dont 
ma grand’ mère n’a jamais pu parler. Il m’a dit que 
tout ce que l’âme humaine peut souffrir sans se 
briser, il l’avait souffert durant ce trajet où la 
pauvre mère, pâmée sur le corps de son fils, ne 
faisait entendre qu’un râle semblable à celui de 
l’agonie. 

Je ne sais point ce qui se passa jusqu’au moment 
où ma mère apprit cette effroyable nouvelle. Il était 
six heures du matin et j’étais déjà levée; ma mère 
s’habillait, elle avait une jupe et une camisole blan- 
che, et elle se peignait. Je la vois encore, au mo- 
ment où Deschartres entra chez elle sans frapper, la 
figure si pâle et si bouleversée que ma mère comprit 
tout de suite. « Maurice! s’écria-t-elle, où est Mau- 
rice? » Deschartres ne pleurait pas. Il avait les dents 
serrées , il ne pouvait prononcer que des paroles en- 
trecoupées : « 11 est tombé Non, n’y allez pas, 

restez ici, pensez à votre fille Oui, c’est grave, 

très-grave » Et enfin , faisant un effort qui pou- 

vait ressembler à une cruauté brutale, mais qui était 
tout à fait indépendant de la réflexion, il lui dit avec 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. -187 

un accent que je n’oublierai de ma vie : « Il est 
mort! » puis il eut comme une espèce de rire con- 
vulsif, s’assit , et fondit en larmes. 

Je vois encore dans quel endroit de la chambre 
nous étions. C’est celle que j’habite encore et dans 
laquelle j’écris le récit de cette lamentable histoire. 
Ma mère tomba sur une chaise derrière le lit. Je 
vois sa figure livide, ses grands cheveux noirs épars 
sur sa poitrine, ses bras nus que je couvrais de bai- 
sers; j’entends ses cris déchirants. Elle était sourde 
aux miens et ne sentait pas mes caresses. Deschar- 
tres lui dit : « Voyez donc cette enfant et vivez pour 
elle, o 

Je ne sais plus ce qui se passa. Sans doute les cris 
et les larmes m’eurent bientôt brisée. L’enfance n’a 
pas la force de souffrir. L’excès de la douleur et de 
l’épouvante m’anéantit et m’ôta le sentiment de ce 
qui se passait autour de moi. Je ne retrouve le sou- 
venir qu’à dater de plusieurs jours après, lorsqu’on 
me mit des habits de deuil. Ce noir me fit une im- 
pression très-vive. Je pleurai pour m’y soumettre, 
j’avais porté cependant la robe et le voile noirs des 
Espagnoles. Mais sans doute je n’avais jamais eu de 
bas noirs, car ces bas me causèrent une grande ter- 
reur. Je prétendis qu’on me mettait des jambes de 
mort , et il fallut que ma mère me montrât qu’elle en 
avait aussi. Je vis le même jour ma grand’mère, 
Deschartres, Hippolyte et toute la maison en deuil. 


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188 HISTOIRE DE MA VIE. 

II fallut qu’on m’expliquât que c’était à cause de la 
mort de mon père, et je dis alors à ma mère une 
parole qui lui fit beaucoup de mal. « Mon papa, 
lui dis-je, est donc encore mort aujourd’hui? » 

J’avais pourtant compris la mort, mais apparem- 
ment je ne la croyais pas éternelle. Je ne pouvais 
me faire l’idée d’une séparation absolue, et je re- 
prenais peu à peu mes jeux et ma gaieté avec l’in- 
souciance de mon âge. De temps en temps, voyant 
ma mère pleurer à la dérobée, je m’interrompais 
pour lui dire de ces naïvetés qui la brisaient : « Mais 
quand mon papa aura fini d’étre mort, il reviendra 
bien te voir? » La pauvre femme ne voulait pas me 
détromper complètement. Elle me disait seulement 
que nous resterions bien longtemps comme cela à 
l’attendre , et elle défendait aux domestiques de me 
rien expliquer. Elle avait au plus haut point le res- 
pect de l’enfance , que l’on met trop de côté dans 
des éducations plus complètes et plus savantes. 

Cependant la maison était plongée dans une 
morne tristesse et le village aussi, car personne 
n’avait connu mon père sans l’aimer. Sa mort ré- 
pandit une véritable consternation dans le pays , et 
les gens mêmes qui ne le connaissaient que de vue 
furent vivement affectés de cette catastrophe. 

Hippolyte fut très-ébranlé par un spectacle qu’on 
ne lui avait pas dérobé avec autant de soin qu’on 
l’avait fait pour moi. Il avait déjà neuf ans, et il ne 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 189 

savait pas encore que mon père était le sien. Il eut 
beaucoup de chagrin, mais à son chagrin l’image 
de la mort mêla une sorte de terreur, et il ne faisait 
que pleurer et crier la nuit. Les domestiques, con- 
fondant leurs superstitions et leurs regrets, préten- 
daient avoir vu mon père se promener dans la mai- 
son après sa mort. La vieille femme de Saint-Jean 
affirmait avec serment l’avoir vu à minuit traverser 
le corridor et descendre l’escalier. Il avait son grand 
uniforme, disait-elle, et il marchait lentement sans 
paraître voir personne. Il avait passé auprès d’elle 
sans la regarder et sans lui parler. Une autre l’a- 
vait vu dans l’antichambre de l’appartement de ma 
mère. C’était alors une grande salle nue, destinée à 
un billard , et où il n’y avait qu’une table et quel- 
ques chaises. En traversant cette pièce le soir, une 
servante l’avait vu assis, les coudes appuyés sur la 
table et la tête dans ses mains. Il est certain que 
quelque voleur domestique profita ou essaya de pro- 
fiter des terreurs de nos gens, car un fantôme blanc 
erra dans la cour pendant plusieurs nuits. Hippolyte 
le vit et en fut malade de peur. Deschartres le vit 
aussi , et le menaça d’un coup de fusil : il ne revint 
plus. 

Heureusement pour moi, je fus assez bien sur- 
veillée pour ne pas entendre ces sottises, et la mort 
ne se présenta pas encore à moi sous l’aspect hideux 
que les imaginations superstitieuses lui ont donné. 

11 . 


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190 


HISTOIRE DE MA VIE. 


Ma grand’mère me sépara pendant quelques jours 
d’Hippoly te , qui perdait la tête et qui d’ailleurs était 
pour moi un camarade un peu trop impétueux. Mais 
elle s’inquiéta bientôt de me voir trop seule et de 
l’espèce de satisfaction passive avec laquelle je me 
tenais tranquille sous ses yeux et plongée dans des 
rêveries qui étaient pourtant une nécessité de mon 
organisation , et qu’elle ne s’expliquait pas. Il paraît 
que je restais des heures entières assise sur un ta- 
bouret aux pieds de ma mère ou aux siens , ne disant 
mot, les bras pendants, les yeux fixes, la bouche 
entr’ouverte , et que je paraissais idiote par mo- 
ments. a Je l’ai toujours vue ainsi, » disait ma 
mère, c’est sa nature; ce n’est pas bêtise. Soyez 
sûre qu’elle rumine toujours quelque chose. Autre- 
fois elle parlait tout haut en rêvassant, à présent 
elle ne dit plus rien, mais, comme disait son pau- 
vre père , elle n’eu pense pas moins. — C’est pro- 
bable, répondait ma grand’mère, mais il n’est pas 
bon pour les enfants de tant rêver. J’ai vu aussi 
son père enfant tomber dans des espèces d’extases, 
et après cela il a eu une maladie de langueur. Il faut 
que cette petite soit distraite et secouée malgré elle. 
JNos chagrins la feront mourir, si on n’y prend garde; 
elle les ressent, bien qu’elle ne les comprenne pas. 
Ma fille, il faut vous distraire aussi , ne fût -ce que 
physiquement. Vous êtes naturellement robuste, 
l’exercice vous est nécessaire. Il faut reprendre votre 


— - — i- — i ^ ■ • 

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CHAPITRE QUATORZIÈME. 191 

travail de jardinage, l’enfant y reprendra goût avec 
vous. » 

Ma mère obéit, mais sans doute elle ne put pas 
d’abord y mettre beaucoup de suite. À force de 
pleurer, elle avait dès lors contracté d’effroyables 
douleurs de tète, qu’elle a conservées pendant plus 
de vingt ans, et qui , presque toutes les semaines, la 
forçaient à se coucher pendant vingt-quatre heures. 

Il faut que je dise ici , pour ne pas l’oublier, une 
chose qui me revient et que je tiens à dire , parce 
qu’on en a fait contre ma mère un sujet d’accusa- 
tion qui est resté jusqu’à ce jour dans l’esprit de 
plusieurs personnes. Il parait que le jour de la mort 
de mon père , ma mère s’est écriée : « Et moi qui 
étuis jalouse! à présent, je ne le serai donc plus. » 
Cette parole était profonde dans sa douleur; elle 
exprimait un regret amer du temps où elle se livrait 
à des peines chimériques , et une comparaison avec 
le malheur réel qui lui apportait une si horrible 
guérison. Soit Deschartres, qui jamais ne put se ré- 
concilier franchement avec elle, soit quelque domes- 
tique mal intentionné, cette parole fut répétée et 
dénaturée. Ma mère aurait dit avec un accent de 
satisfaction monstrueuse : a Enfin! je ne serai donc 
plus jalouse! t> Cela est si absurde, pris dans une 
pareille acception, et dans un jour de désespoir si 
violent, que je ne comprends pas que des gens 
d’esprit aient pu s’y tromper. Il n’y a pourtant pas 


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-192 HISTOIRE DE MA VIE. 

longtemps 1 que M. de Vitrolles, ancien ami de 
mon père, et l’homme le plus homme de l’ancien 
parti légitimiste, le racontait dans ce sens à un de 
mes amis. J’en demande pardon à M. de Vitrolles, 
mais on l’a indignement trompé, et la conscience 
humaine se révolte contre de pareilles interpréta- 
tions. J’ai vu le désespoir de ma mère, et ces scènes- 
là ne s’oublient point. 

Je reviens à moi après cette digression. Ma grand’- 
mère, s’inquiétant toujours de mon isolement, me 
chercha une compagne de mon âge. Mademoiselle 
Julie, sa femme de chambre, lui proposa d’amener 
sa nièce, qui n’avait que six mois de plus que moi, 
et bientôt la petite Ursule fut habillée de deuil et 
amenée à Nohant. Elle y a passé plusieurs années 
avec moi, ensuite elle a été mise en apprentissage. 
Elle est venue pendant quelque temps tenir ma 
maison après mon mariage, et puis elle s’est mariée 
elle-même, et a toujours habité la Châtre. Nous ne 
nous sommes donc jamais perdues de vue, et notre 
amitié, toujours plus éprouvée par l’âge, a mainte- 
nant quarante ans de date : c’est quelque chose. 

J’aurai à parler souvent de cette bonne Ursule, 
et je commence par dire qu’elle fut pour moi d’un 
grand secours dans la disposition morale et physi- 
que où je me trouvais par suite de notre malheur 

' 1848. 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 493 

domestique. Le bon Dieu voulut bien me faire cette 
grâce que l’enfant pauvre qu’on associait à mes jeux 
ne fût point une âme servile. L’enfant du riche (et 
relativement à Ursule j’étais une petite princesse) 
abuse instinctivement des avantages de sa position , 
et quand son pauvre compagnon se laisse faire, le 
petit despote lui ferait volontiers donner le fouet à 
sa place, ainsi que cela s’est vu entre seigneurs et 
vilains. J’étais fort gâtée. Ma sœur, plus âgée que 
moi de cinq ans , m’avait toujours cédé avec cette 
complaisance que la raison inspire aux petites filles 
pour leurs cadettes. Clotilde seule m’avait tenu tète ; 
mais depuis quelques mois je n’avais plus l'occasion 
de devenir sociable avec mes pareilles. J’étais seule 
avec ma mère, qui pourtant ne me gâtait pas, car 
elle avait la parole vive et la main leste, et mettait 
en pratique cette maxime que qui aime bien châtie 
bien. Mais, dans ces jours de deuil , soutenir contre 
les caprices d’un enfant une lutte de toutes les heures 
était nécessairement au-dessus de ses forces. Ma 
grand’mère et elle avaient besoin de m’aimer et de 
me gâter pour se consoler de leurs peines; j’en abu- 
sais naturellement. Et puis le voyage d’Espagne, la 
maladie et les douleurs auxquelles j’avnis assisté 
m’avaient laissé une excitation nerveuse qui dura 
assez longtemps. J’étais donc irritable au dernier 
point et hors de mon état normal. J’éprouvais mille 
fantaisies, et je ne sortais de mes contemplations 


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<94 HISTOIRE DE MA VIE. 

mystérieuses que pour vouloir l’impossible. Je vou- 
lais qu’on me donnât les oiseaux qui volaient dans 
le jardin, et de rage, je me roulais par terre quand 
on se moquait de moi; je voulais que Weber me 
mit sur son cheval; ce n’était plus Leopardo, ou 
l’avait vendu bien vite, mais on pense bien qu’on 
ne voulait me laisser approcher d’aucun cheval. 
Enfin mes désirs contrariés faisaient mon supplice. 
Ma grand’mère disait que cette intensité de fantai- 
sies était une preuve d’imagination , et elle voulait 
distraire cette imagination malade; mais cela fut 
long et difficile. 

Lorsque Ursule arriva, après la première joie, 
car elle me plut tout de suite et je sentis, sans m’en 
rendre compte, que c’était un enfant très-intelligent 
et très-courageux, l’esprit de domination revint, et 
je voulus l’astreindre à toutes mes volontés. Tout 
au beau milieu de nos jeux , il fallait changer celui 
qui lui plaisait pour celui qui me plaisait davantage , 
et tout aussitôt je m’en dégoûtais quand elle com- 
mençait à le préférer. Ou bien il fallait rester tran- 
quille et ne rien dire, méditer avec moi ; et si j’avais 
pu faire qu’elle eût mai à la tête , ce qui m’arrivait 
souvent, j’aurais exigé qu’elle me tint compagnie 
sous ce rapport. Enfin j’étais l’enfant le plus maus- 
sade, le plus chagrin et le plus irascible qu’il soit 
possible d'imaginer. 

Grâce à Dieu , Ursule ne se laissa point asservir. 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 495 

Elle était d’humeur enjouée, active, et si babillarde 
qu’on lui avait donné le surnom de Caquet bon bec 
qu’elle a gardé longtemps. Elle a toujours eu de 
l’esprit, et ses longs discours faisaient souvent rire 
ma grand’mère à travers ses larmes. On craignit 
d’abord qu’elle ne se laissât tyranniser ; mais elle 
était trop têtue naturellement pour avoir besoin 
qu’on lui fit la leçon. Elle me résista on ne peut 
mieux, et quand je voulus jouer des mains et des 
griffes, elle répondait des pieds et des dents. Elle a 
gardé souvenir d’une formidable bataille à laquelle 
nous nous défiâmes un jour. Il parait que nous 
avions une querelle sérieuse à vider, et comme nous 
ne voulions céder ni l’une ni l’autre, nous con- 
vînmes de nous battre du mieux qu’il nous serait 
possible. L’affaire fut assez chaude et il y eut des 
marques de part et d’autre ; je ne sais qui fut la 
plus forte, mais le diuer étant servi sur ces entre- 
faites, il nous fallait comparaître et nous craignions 
également d’être grondées. Nous étions seules dans 
la chambre de ma mère ; nous nous hâtâmes de 
nous laver la figure pour effacer quelques petites 
gouttes de sang ; nous nous arrangeâmes les che- 
veux l’une à l’autre, et nous eûmes même de l’obli- 
geance mutuelle dans ce commun danger. Enfin, 
nous descendîmes l’escalier en nous demandant 
l’une à l’autre s’il n’y paraissait plus. La rancune 
s’était effacée, et Ursule me proposa de nous récon- 


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496 


HISTOIRE DE MA VIE. 


cilier et de nous embrasser, ce que nous fîmes de 
bon cœur, comme deux vieux soldats après une af- 
faire d’honneur. Je ne sais pas si ce fut la dernière 
entre nous, mais il est certain que, soit dans la 
paix , soit dans la guerre , nous vécûmes dès lors sur 
le pied de l’égalité, et que nous nous aimions tant 
que nous ne pouvions vivre un instant séparées. 
Ursule mangeait à notre table, comme elle y a tou- 
jours mangé depuis. Elle couchait dans notre cham- 
bre et souvent avec moi dans le grand lit. Ma mère 
l’aimait beaucoup, et, quand elle avait la migraine, 
elle était soulagée par les petites mains fraîches 
qu’Ursule passait sur son front bien longtemps et 
bien doucement. J’étais un peu jalouse de ces soins 
qu'elle lui rendait, mais soit animation au jeu, soit 
un reste de disposition fébrile, j’avais toujours les 
mains brûlantes et j’empirais la migraine. 

Nous restâmes deux ou trois ans à Nohant sans 
que ma grand’mère songeât à retourner à Paris , et 
sans que ma mère pût se décider à ce qu’on désirait 
d’elle. Ma grand’mère voulait que mon éducation 
lui fût entièrement confiée et que je ne la quittasse 
plus. Ma mère ne pouvait abandonner Caroline, 
qui était en pension, à la vérité, mais qui bientôt 
devait avoir besoin qu’elle s’en occupât d’une ma- 
nière suivie , et elle ne pouvait se résoudre à se sé- 
parer définitivement de l’une ou de l’autre de ses 
filles. Mon oncle de Beaumont vint passer un été à 


’ ’ L rnmJSm 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 197 

Nohant pour aider ma mère à prendre cette réso- 
lution qu’il jugeait nécessaire au bonheur de ma 
grand’ mère et au mien ; car, tous comptes faits, et 
même ma grand’mère augmentant le plus possible 
l’existence à laquelle ma mère pouvait prétendre, 
il ne restait à celle-ci que deux mille cinq cents 
livres de rente, et ce n’était pas de quoi donner une 
brillante éducation à ses deux enfants. Ma grand’- 
mère s’attachait à moi chaque jour davantage, non 
pas sans doute à cause de mon petit caractère , qui 
était encore passablement quinteux à cette époque , • 
mais à cause de ma ressemblance frappante avec 
mon père. Ma voix, mes traits, mes manières, mes 
goûts, tout en moi lui rappelait son fils enfant, à 
tel point qu’elle se faisait quelquefois, en me regar- 
dant jouer, une sorte d'illusion, et que souvent elle 
m’appelait Maurice et disait mon fils en parlant 
de moi. 

Elle tenait beaucoup à développer mon intelli- 
gence , dont elle se faisait une haute idée. Je ne sais 
pourquoi je comprenais tout ce qu’elle me disait et 
m’enseignait, mais elle le disait si clairement et si 
bien , que ce n’était pas merveille. J’annonçais aussi 
des dispositions musicales qui n’ont jamais été suf- 
fisamment développées , mais qui la charmaient 
parce qu’elles lui rappelaient l’enfance de mon père, 
et elle recommençait la jeunesse de sa maternité en 
me donnant des leçons. 


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498 HISTOIRE DE MA VIE. 

J’ai souvent entendu ma mère soulever devant 
moi ce problème : « Mon enfant sera-t-elle plus 
heureuse ici qu’avec moi ? Je ne sais rien, c’est 
vrai , et je n’aurai pas le moyen de lui en faire ap- 
prendre bien long. L’héritage de son père peut être 
amoindri si sa grand’mère se désaffectionne en ne 
la voyant pas sans cesse , mais l’argent et les talents 
font-ils le Bonheur ? » 

Je comprenais déjà ce raisonnement, et quand 
elle parlait de mon avenir avec mon oncle de Beau- 
• mont, qui la pressait vivement de céder, j’écoutais 
de toutes mes oreilles sans en avoir l’air. Il en ré- 
sulta pour moi un grand mépris pour l’argent, avant 
que je susse ce que ce pouvait être, et une sorte de 
terreur vague de la richesse dont j’étais menacée. 

Cette richesse n’était pas grand’ chose; car, tout 
au net, ce devait être un jour environ douze mille 
francs de rente. Mais relativement, c’était beaucoup, 
et cela me faisait grand’peur étant lié à l’idée de me 
séparer de ma mère. Aussi, dès que jetais seule 
avec elle, je la couvrais de caresses en la suppliant 
de ne pas me donner pour de l’argent à ma grand’- 
mère ; j’aimais pourtant cette bonne maman si 
douce, qui ne me parlait que pour me dire des 
choses tendres ; mais cela ne pouvait se comparer à 
l’amour passionné que je commençais à ressentir 
pour ma mère , et qui a dominé ma vie jusqu’à une 
époque où des circonstances plus fortes que moi 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 199 

m’ont fait hésiter entre ces deux mères, jalouses 
l’une de l’autre à propos de moi , comme elles l’a- 
vaient été à propos de mon père. 

Oui , je dois l’avouer , un temps est venu où , 
placée dans une situation anomale entre ces deux 
affections qui, de leur nature, ne se combattent 
point, j’ai été tour à tour victime de la sensibilité 
de ces deux femmes et de la mienne propre, trop 
peu ménagée par elles. Je raconterai ces choses 
comme elles se sont accomplies, mais dans leur 
ordre, et je veux tâcher de commencer par le com- 
mencement Jusqu’à l’âge de quatre ans, c’est-à- 
dire jusqu’au voyage en Espagne, j’avais chéri ma 
mère instinctivement et sans le savoir. Ainsi que je 
l’ai dit , je ne m’étais rendu compte d’aucune affec- 
tion, et j’avais vécu comme vivent les petits en- 
fants, et comme vivent les peuples primitifs, par 
l’imagination. La vie du sentiment s’était éveillée 
en moi à la naissance de mon petit frère aveugle, 
en voyant souffrir ma mère. Son désespoir à la mort 
de mon père m’avait développée davantage dans ce 
sens, et je commençai à me sentir subjuguée par 
cette affection quand l’idée d’une séparation vint 
me surprendre au milieu de mon âge d’or. 

Je dis mon âge d’or, parce que c’était à cette 
époque-là le mot favori d’Ursulette. Je ne sais où 
elle l’avait entendu dire, mais elle me le répétait 
quand elle raisonnait avec moi, car elle prenait 


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200 HISTOIRE DE MA VIE. 

déjà part à mes peines; et, par son caractère plus 
encore que par les cinq ou six mois qu’elle avait de 
plus que moi, elle comprenait mieux le monde réel. 
En me voyant pleurer à l’idée de rester sans ma 
mère avec ma bonne maman , elle me disait : « C’est 
pourtant gentil d’avoir une grande maison et un 
grand jardin comme ça pour se promener, et des 
voitures , et des robes , et des bonnes choses à 
manger tous les jours. Qu’est-ce qui donne tout ça? 
C’est le richement. Il ne faut donc pas que tu pleures, 
car tu auras, avec ta bonne maman, toujours de 
Y âge d'or et toujours du richement. Et quand je vas 
voir maman à la Châtre, elle dit que je suis devenue 
difficile à Nohant et que je fais la dame. Et moi, je 
lui dis, je suis dans mon âge d'or et je prends du 
richement pendant que j’en ai. » 

Les raisonnements d’Ursule ne me consolaient pas. 
Un jour sa tante, mademoiselle Julie, la femme de 
chambre de ma grand’mère, qui me voulait du bien 
et qui raisonnait à son point de vue, me dit : « Vous 
voulez donc retourner dans votre petit grenier man- 
ger des haricots? » Cette parole me révolta, et les 
haricots et le petit grenier me parurent l’idéal du 
bonheur et de la dignité. Mais j’anticipe un peu ; 
j’avais peut-être déjà sept ou huit ans quand cette 
question de la richesse me fut ainsi posée. Avant de 
dire le résultat du combat que ma mère soutenait et 
se livrait à elle -même à propos de moi, je dois cs- 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 201 

quisser les deux ou trois années que nous passâmes 
à Nohant après la mort de mon père. Je ne pourrai 
pas le faire avec ordre, ce sera un tableau général 
et un peu confus, comme mes souvenirs. 

D’abord je dois dire comment vivaient ensemble 
ma mère et ma grand’mère , ces deux femmes aussi 
différentes par leur organisation qu’elles l’étaient par 
leur éducation et leurs habitudes. C’étaient vraiment 
les deux types extrêmes de notre sexe : l’une blanche, 
blonde, grave, calme et digne dans ses manières, 
une véritable Saxonne de noble race, aux grands 
airs pleins d’aisance et de bonté protectrice; l’autre 
brune, pâle, ardente, gauche et timide devant les 
gens du beau monde, mais toujours prête à éclater 
quand l’orage grondait trop fort au dedans, une 
nature d’Espagnole, jalouse, passionnée, colère et 
faible, méchante et bonne en même temps. Ce n’était 
pas sans une mortelle répugnance que ces deux êtres 
si opposés par nature et par situation s’étaient ac- 
ceptés l’un et l’autre , et pendant la vie de mon père, 
elles s’étaient trop disputé son cœur pour ne pas se 
haïr un peu. Après sa mort, la douleur les rappro- 
cha, et l’effort qu’elles avaient fait pour s’aimer 
porta ses fruits. Ma grand’mère ne pouvait com- 
prendre les vives passions et les violents instincts, 
mais elle était sensible à la grâce , â l’intelligence et 
aux élans sincères du cœur. Ma mère avait tout cela, 
et ma grand’mère l’observait souvent avec une sorte 


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202 HISTOIKE DE MA VIE. 

de curiosité, se demandant pourquoi mon père l’a- 
vait tant aimée. Elle découvrit bientôt à Nohant ce 
qu’il y avait de puissance et d’attrait dans cette 
nature inculte. Ma mère était une grande artiste 
manquée faute de développement. Je ne sais à quoi 
elle eût été propre spécialement, mais elle avait 
pour tous les arts et pour tous les métiers une apti- 
tude merveilleuse. Elle n’avait rien appris, elle ne 
savait rien ; ma grand’mère lui reprocha son ortho- 
graphe barbare et lui dit qu’il ne tiendrait qu’à elle 
de la corriger. Elle se mit, non à apprendre la 
grammaire, il n’était plus temps, mais à lire avec 
attention, et peu après elle écrivait presque correc- 
tement et dans un style si naïf et si joli, que ma 
grand’mère, qui s’y connaissait, admirait ses lettres. 
Elle ne connaissait seulement pas les notes, mais elle 
avait une voix ravissante, d’une légèreté et d’une 
fraîcheur incomparables, et ma grand’mère se plai- 
sait à l’entendre chanter, toute grande musicienne 
qu’elle était; Elle remarquait le goût et la méthode 
naturelle de son chant. Puis, à Nohant, ne sachant 
comment remplir ses longues journées, ma mère se 
mit à dessiner, elle qui n’avait jamais touché un 
crayon. Elle le fit d’instinct, comme tout ce qu’elle 
faisait, et après avoir copié très-adroitement plu- 
sieurs gravures, elle se mit à faire des portraits à la 
plume et à la gouache, qui étaient ressemblants et 
dont la naïveté avait toujours du charme et de la 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 203 

grâce. Elle brodait un peu gros , mais avec une ra- 
pidité si incroyable qu’elle fit à ma grand’mère, en 
peu de jours , une robe de percale brodée tout en- 
tière du haut en bas, comme on en portait alors. 
Elle faisait toutes nos robes et tous nos chapeaux , 
ce qui n’était pas merveille, puisqu’elle avait été 
longtemps modiste; mais c’était inventé et exécuté 
avec une promptitude, un goût et une fraîcheur 
incomparables. Ce qu’elle avait entrepris le matin, 
il fallait que ce fût prêt pour le lendemain , eût-elle 
dû y passer la nuit, et elle portait dans les moindres 
choses une ardeur et une puissance d’attention qui 
paraissaient merveilleuses à ma grand’mère, un peu 
nonchalante d’esprit et maladroite de ses mains, 
comme l’étaient alors les grandes dames. Ma mère 
savonnait, elle repassait, elle raccommodait toutes 
nos nippes elle-même avec plus de prestesse et d’ha- 
bileté que la meilleure ouvrière de profession. Jamais 
je ne lui ai vu faire d’ouvrages inutiles et dispen- 
dieux comme ceux que font les dames riches. Elle 
ne faisait ni petites bourses, ni petits écrans, ni 
aucun de ces brimborions qui coûtent plus cher 
quand on les fait soi-même, qu’on ne les payerait 
tout faits chez un marchand ; mais pour une maison 
qui avait besoin d’économie, elle valait dix ouvrières 
à elle seule. Et puis elle était toujours prête à en- 
treprendre toutes choses. Ma grand'mère avait-elle 
cassé sa boîte à ouvrage, ma mère s’enfermait une 


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204 HISTOIRE DE MA VIE. 

journée dans sa chambre, et à dîner elle lui appor- 
tait une boite en cartonnage, coupée, collée, dou- 
blée et confectionnée par elle de tous points. Et il 
se trouvait que c’était un petit chef-d’œuvre de goût. 
Il en était de tout ainsi. Si le clavecin était dérangé, 
sans connaître ni le mécanisme, ni la tablature, 
elle remettait des cordes, elle recollait des touches, 
elle rétablissait l’accord. Elle osait tout et réussissait 
à tout. Elle eût fait des souliers, des meubles, des 
serrures, s’il l’avait fallu. Ma grand’mère disait que 
c’était une fée , et il y avait quelque chose de cela. 
Aucun travail, aucune entreprise ne lui semblait 
ni trop poétique, ni trop vulgaire, ni trop pénible, 
ni trop fastidieuse ; seulement elle avait horreur des 
choses qui ne servent à rien et disait tout bas que 
c’étaient des amusements de vieille comtesse. 

C’était donc une organisation magnifique. Elle 
avait tant d'esprit naturel que, quand elle n’était pas 
paralysée par sa timidité, qui était extrême avec cer- 
taines gens, elle en était étincelante. Jamais je n’ai 
entendu railler et critiquer comme elle savait le faire, 
et il ne faisait pas bon de lui avoir déplu. Quand 
elle était bien à son aise, c’était le langage incisif, 
comique et pittoresque de l 'enfant de Paris, auquel 
rien ne peut être comparé chez aucun peuple du 
monde, et au milieu de tout cela, il y avait des 
éclairs de poésie, des choses senties et dites comme 
on ne les dit plus quand on s’en rend compte et 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 205 

qu’on sait les dire. Elle n’avait aucune vanité de 
son intelligence et ne s’en doutait même pas. Elle 
était sûre de sa beauté sans en être fière, et disait 
naïvement qu’elle n’avait jamais été jalouse de celle 
des autres, se trouvant assez bien partagée sous ce 
rapport-là. Mais ce qui la tourmentait, par rapport 
à mou père, c’était la supériorité d’intelligence et 
d’éducation qu’elle supposait aux femmes du monde. 
Cela prouve combien elle était modeste naturelle- 
ment; car les dix-neuf vingtièmes des femmes que 
j’ai connues dans toutes les positions sociales étaient 
de véritables idiotes auprès d’elle. J’en ai vu qui la 
regardaient par-dessus l’épaule et qui , en la voyant 
réservée et craintive, s’imaginaient qu’elle avait 
honte de sa sottise et de sa nullité ; mais qu’elles 
eussent essayé de piquer l’épiderme, le volcan eût 
fait irruption et les eût lancées un peu loin. 

Avec tout cela, il faut bien le dire, c’était la per- 
sonne la plus difficile à manier qu’il y eût au monde. 
J’en étais venue à bout dans ses dernières années, 
mais ce n’était pas sans peine et sans souffrance. 
Elle était irrascible au dernier point, et pour la 
calmer il fallait feindre d’être irritée. La douceur et 
la patience l’exaspéraient, le silence la rendait folle, 
et c’est pour l’avoir trop respectée que je l’ai trouvée 
longtemps injuste avec moi. Il ne me fut jamais 
possible de m’emporter avec elle, ses colères m’af- 
fligeaient sans trop m’offenser ; je vovais en elle un 
tome rv. M 


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206 HISTOIRE DE MA VIE. 

enfant terrible qui se dévorait lui-même, et je souf- 
frais trop du mal qu’elle se faisait, pour m’occuper de 
celui qu’elle croyait me faire. Mais je pris sur moi 
de lui parler avec une certaine sévérité, et son âme, 
qui avait été si tendre pour moi dans mon enfance, 
sc laissa enfin vaincre et persuader. J’ai bien souf- 
fert pour en arriver là ; mais ce n’est pas encore ici 
le moment de le dire. 

Il faut pourtant la peindre tout entière, cette 
femme qui n’a pas été connue, et l’on ne compren- 
drait pas le mélange de sympathie et de répulsion, 
de confiance et d’effroi qu’elle inspira toujours à 
ma grand-mère ( et à moi longtemps), si je ne disais 
toutes les forces et toutes les faiblesses de son âme. 
Elle était pleine de contrastes, c’est pour cela qu’elle 
a été beaucoup aimée et beaucoup haïe ; c’est pour 
cela qu’elle a beaucoup aimé et beaucoup haï elle- 
même. A certains égards, j’ai beaucoup d’elle, mais 
en moins bon et en moins rude : je suis une em- 
preinte très-affaible par la nature, ou très-modifiée 
par l’éducation. Je ne suis capable ni de ses ran- 
cunes ni de ses éclats; mais quand du mauvais mou- 
vement je reviens au bon , je n’ai pas le même mé- 
rite, parce que mon dépit n’a jamais été de la fureur 
et mon éloignement jamais de la haine. Pour pas- 
ser ainsi d’une passion extrême à une autre, pour 
adorer ce qu’on vient de maudire et caresser ce 
qu’on a brisé, il faut une rare puissance. J’ai vu cent 


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CHAPITRE QUATORZIÈME. 207 

fois ma mère outrager jusqu’au sang, et puis tout 
à coup reconnaître qu’elle allait trop loin, fondre 
en larmes et relever jusqu’à l’adoration ce qu’elle 
avait injustement foulé aux pieds. 

Avare pour elle-même, elle était prodigue pour les 
autres. Elle lésinait sur des riens, et puis, tout à 
coup, elle craignait d’avoir ma! agi et donnait trop. 
Elle avait d’admirables naïvetés. Lorsqu’elle était 
en train de médire de ses ennemis, si Pierret, pour 
user vite son dépit, ou tout bonnement parce qu’il 
voyait par ses yeux , enchérissait sur ses malédic- 
tions, elle changeait tout à coup. « Pas du tout, 
Pierret, disait-elle, vous déraisonnez. Vous ne vous 
apercevez pas que je suis en colère , que je dis des 
choses qui ne sont pas justes et que dans un instant 
je serai désolée d’avoir dites. » 

Cela est arrivé bien souvent à propos de moi ; si 
elle croyait avoir à s’en plaindre , elle éclatait en 
reproches terribles, et, j’ose le dire fort peu mérités. 
Pierret ou quelque autre voulait-il qu’elle eût raison : 
a Vous en avez menti, s’écriait -elle, ma fille est 
excellente, je ne connais rien de meilleur qu’elle, 
et vous aurez beau faire, je l’aimerai plus que 
vous. » 

Elle était rusée comme un renard et tout à coup 
naïve comme un enfant. Elle mentait sans le savoir 
de la meilleure foi du monde. Son imagination et 
l’ardeur de son sang l’emportant toujours, elle vous 


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208 HISTOIRE DE MA VIE. 

accusait des plus incroyables méfaits, et puis tout 
à coup s’arrêtait et disait : a Mais ce n’est pas vrai, 
ce que je dis là ; non , il n’y a pas un mot de vrai, 
je l’ai rêvé ! » 


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CHAPITRE QUINZIÈME 


Ma mère. — Une rivière dans une chambre. — Ma grand’- 
mère. — Deschartres. — La médecine de Descliartres. — 
Écriture hiéroglyphique. — Premières lectures. — Contes 
de fées, mythologie. — La nymphe et la bacchante. — 
Mon grand-oncle. — Le chanoine de Consuelo. — Diffé- 
rence de la vérité et de la réalité dans les arts — La fête 
de ma grand’mère. — Premières études et impressions 
musicales. 


J’ai tracé avec vérité, je crois, le caractère de ma 
mère, je ne puis passer outre, dans le récit de ma 
vie, sans me rendre compte, autant qu’il est en 
moi, de l’importance que ce caractère exerça sur 
le mien. 

On pense bien qu’il m’a fallu du temps pour 
apprécier une nature si singulière et si remplie de 
contradictions, d’autant plus qu’au sortir de mon 
enfance nous avons peu vécu ensemble. Dans la 
première période de ma vie, je ne connus d’elle que 
son amour pour moi, amour immense, et que plus 
tard elle avoua avoir combattu en elle pour se rési- 
gner à notre séparation ; mais cet amour n’était pas 
de la même nature que le mien. Il était plus tendre 

M. 


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210 HISTOIRE DE MA VIE. 

chez moi, plus passionné chez elle, et déjà elle me 
corrigeait vertement pour de petits méfaits que sa 
préoccupation avait laissés longtemps passer impu- 
nément, et dont par conséquent je ne me sentais 
pas coupable. J’ai toujours été d’une déférence ex- 
trême avec elle, et elle disait toujours qu’il n’y 
avait pas au monde une personne plus douce et plus 
aimable que moi ; cela n’était vrai que pour elle. Je 
ne suis point meilleure qu’une autre, mais j’étais 
véritablement bonne avec elle, et je lui obéissais 
sans pourtant la craindre, quelque rude qu’elle fût. 
Enfant insupportable avec les autres, j’étais sou- 
mise avec elle parce que j’avais du plaisir à l’être. 
Elle était alors pour moi un oracle, c’était elle qui 
m’avait donné les premières notions de la vie, et 
elle me les avait données conformes jiux besoins in- 
tellectuels que m’avait créés la nature. Mais, par 
distraction et par oubli, les enfants font souvent ce 
qu’on leur a défendu et ce qu’ils n’ont point résolu 
de faire. Elle me grondait et me frappait alors 
comme si ma désobéissance eût été volontaire, et 
je l’aimais tant que j’étais véritablement au déses- 
poir de lui avoir déplu. Il ne me vint jamais à l’es- 
prit, dans ce temps-là, qu’elle pût être injuste. 
Jamais je n’eus ni rancune ni aigreur contre elle. 
Quand elle s’apercevait qu’elle avait été trop loin , 
elle me prenait dans ses bras, elle pleurait, elle 
m’accablait de caresses. Elle me disait même qu’elle 


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CHAPITRE QUINZIÈME. Si 4 

avait eu tort, elle craignait de m'avoir fait du mal, 
et moi , j’étais si heureuse de retouwr sa tendresse, 
que je iui demandais pardon des coups qu’elle m’a- 
vait administrés. 

Comment sommes-nous faits? Si ma grand’mère 
eût déployé avec moi la centième partie de cette ru- 
desse irréfléchie, je serais entrée en pleine révolte. 
Je la craignais pourtant beaucoup plus, et un mot 
d’elle me faisait pâlir; mais je ne lui eusse pas par- 
donné la moindre injustice, et toutes celles de ma 
mère passaient inaperçues et augmentaient mon 
amour. 

Un jour entre autres, je jouais dans sa chambre 
avec Ursule et Hippolyte, tandis qu’elle dessinait. 
Elle était tellement absorbée par son travail , qu’elle 
ne nous entendait pas faire notre vacarme accou- 
tumé. Nous avions trouvé un jeu qui passionnait 
nos imaginations. II s’agissait de passer la rivière. 
La rivière était dessinée sur le carreau avec de la 
craie et faisait mille détours dans cette grande cham- 
bre. En de certains endroits elle était fort profonde , 
il fallait trouver l’endroit guéableet ne pas se trom- 
per. Hippolyte s’était déjà noyé plusieurs fois, nous 
l’aidions à se retirer des grands trous où il tombait 
toujours, car il faisait le rôle du maladroit ou de 
l’homme ivre, et il nageait à sec sur le carreau en 
se débattant et en se lamentant. Pour les enfants 
ces jeux-là sont tout un drame, toute une Action 


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m HISTOIRE DE MA VIE. 

scénique, parfois tout un roman, tout un poeme, 
tout un voyage, qu’ils miment et révent duraut des 
heures entières, et dont l’illusion les gagne et les 
saisit véritablement. Pour mon compte, il ne me 
fallait pas cinq minutes pour m’y plonger de si 
bonne foi, que je perdais la notion de la réalité, et 
je croyais voir les arbres, les eaux, les rochers, 
une vaste campagne , et le ciel tautôt clair, tantôt 
chargé de nuages qui allaient crever et augmenter 
le danger de passer la rivière. Dans quel vaste es- 
pace les eufants croient agir, quand ils vont ainsi 
de la table au lit et de la cheminée à la porte ! 

Nous arrivâmes, Ursule et moi, au bord de notre 
rivière, dans un endroit où l’herbe était fine et le 
sable doux. Elle le tâta d’abord, et puis elle m’ap- 
pela en me disant : « Vous pouvez vous y risquer, 
vous n’en aurez guère plus haut que les genoux. » 
Les enfants s’appellent vous dans ces sortes de mi- 
modrames. Ils ne croiraient pas jouer une scène s’ils 
se tutoyaient comme à l’ordinaire. Us représentent 
toujours certains personnages qui expriment des 
caractères, et ils suivent très-bien la première don- 
née. Us ont même des dialogues très-vrais et que 
des acteurs de profession seraient bien embarrassés 
d’improviser sur la scène avec tant d’à-propos et 
de fécondité. 

Sur l’invitation d’Ursule, je lui observai que, 
puisque l’eau était basse , nous pouvions bien passer 


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CHAPITRE QUINZIÈME. 213 

saus nous mouiller ; il ne s’agissait que de relever 
un peu nos jupes et d’ôter nos chaussures. « Mais , 
dit-elle, si nous rencontrons des écrevisses, elles 
nous mangeront les pieds. — C’est égal, lui dis-je; 
il ne faut pas mouiller nos souliers, nous devons 
les ménager, car nous avons encore bien du chemin 
à faire. » 

A peine fus-je déchaussée, que le froid du carreau 
me fit l’effet de l’eau véritable, et nous voilà, Ursule 
et moi, pataugeant dans le ruisseau. Pour ajouter 
à l’illusion générale, Hippolyte imagina de prendre 
le pot à l’eau et de le verser par terre, imitant ainsi 
un torrent et une cascade. Cela nous sembla déli- 
rant d’invention. Nos rires et nos cris attirèrent 
enfin l’attention de ma mère. Elle nous regarda, et 
nous vit tous les trois, pieds et jambes nus, bar- 
botant dans un cloaque, car le carreau avait dé- 
teint, et notre fleuve était fort peu limpide. Alors 
elle se fâcha tout de bon , surtout contre moi , qui 
étais déjà enrhumée ; elle me prit par le bras, m’ap- 
pliqua une correction manuelle assez accentuée, et 
m’ayant rechaussée elle -même, en me grondant 
beaucoup, elle chassa Hippolyte dans sa chambre, 
et nous mit en pénitence, Ursule et moi, chacune 
dans un coin. Tel fut le dénoûment imprévu et dra- 
matique de notre représentation, et la toile tomba 
sur des larmes et des cris véritables. 

Eh bien, je me rappellerai toujours ce dénoûment 


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HISTOIRE DE MA VIE. 


2U 

comme une des plus pénibles commotions que j’aie 
ressenties. Ma mère me surprenait au plus fort de 
mon hallucination, et ces sortes de réveils me cau- 
saient toujours un ébranlement moral très-doulou- 
reux. Les coups ne me faisaient pourtant pas grande 
impression ; j’en recevais souvent , et je savais par- 
faitement que ma mère, en me frappant, me faisait 
fort peu de mal. De quelque façon qu’elle me se- 
couât et fît de moi un petit paquet qu’on pousse et 
qu’on jette sur un lit ou sur un fauteuil , ses mains 
adroites et souples ne me meurtrissaient pas, et 
j’avais cette confiance malicieuse qu’ont tous les en- 
fants, que la colère de leurs parents est prudente, 
et qu’on a plus peur de les blesser qu’ils n’ont peur 
de l’être. Cette fois, comme les autres, ma mère me 
voyant désespérée de son courroux, me fit mille 
caresses pour me consoler. Elle aurait eu tort peut- 
être avec certains enfants orgueilleux et vindica- 
tifs ; mais elle avait raison avec moi , qui n’ai jamais 
connu la rancune, et qui trouve encore qu’on se pu- 
nit soi-même en ne pardonnant pas à ceux qu’on 
aime. 

Pour en revenir aux rapports qui s’établirent 
entre ma mère et ma grand’ mère après la mort de 
mon père, je dois dire que l’espèce d’antipathie na- 
turelle qu’elles éprouvaient l’une pour l’autre ne fut 
jamais qu’à demi vaincue, ou plutôt elle fut vaincue 
entièrement par intervalles , suivis de réactions assez 


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CHAPITRE QUINZIÈME. . 215 

vives. De loin , elles se haïssaient toujours et ne pou- 
vaient s’empêcher de dire du mal l’une de l’autre. 
De près, elles ne pouvaient s’empêcher de se plaire 
ensemble, car chacune avait en elle un charme puis- 
sant, tout opposé à celui de l’autre. Cela venait du 
fonds de justice et de droiture qu’elles avaient 
toutes deux , et de leur grande intelligence, qui ne 
leur permettait pas de méconnaître ce qu’elles 
avaient d’excellent. Les préjugés de ma grand’mère 
n’étaient pas en elle-même, ils étaient dans son en- 
tourage. Elle avait beaucoup de faiblesse pour cer- 
taines personnes et ménageait en elles des opinions 
qu’au fond de son âme elle ne partageait pas. Ainsi, 
devant ses vieilles amies, elle abandonnait ma mère 
absente à leurs anathèmes et semblait vouloir se 
justifier de l’avoir accueillie dans son intimité et de 
la traiter comme sa fille. Et puis, quand elle se 
retrouvait avec elle, elle oubliait le mal qu’elle ve- 
nait d’en dire, et lui montrait une confiance et une 
sympathie dont j’ai été mille fois témoin, et qui 
n’étaient pas feintes, car ma grand’mère était la 
personne la plus sincère et la plus loyale que j’aie 
jamais connue. Mais toute grave et froide qu’elle 
paraissait, elle était impressionnable ; elle avait be- 
soin d’être aimée , et les moindres attentions la trou- 
vaient sensible et reconnaissante. 

Combien de fois je lui ai entendu dire en parlant 
de ma mère : « Elle a de la grandeur dans le carac- 


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21 G HISTOIRE DE MA VIE. 

tère. Elle est charmante. Elle a un maintien par- 
fait. Elle est généreuse et donnerait sa chemise aux 
pauvres. Elle est libérale comme une grande dame 
et simple comme un enfant. i> Mais dans d’autres 
moments, se rappelant toutes ses jalousies mater- 
nelles, et les sentant survivre à l’objet qui les avait 
causées, elle disait : « C’est un démon, c’est une 
folle. Elle n’a jamais été aimée de mon fils, elle le 
dominait, elle le rendait malheureux. Elle ne le 
regrette pas. » Et mille autres plaintes qui n’étaient 
pas fondées, mais qui la soulageaient d’une secrète 
et incurable amertume. 

Ma mère agissait absolument de même. Quand 
le temps était au beau entre elles , elle disait : a C’est 
une femme supérieure. Elle est encore belle comme 
un ange ; elle sait tout. Elle est si douce et si bien 
élevée qu’il n’y a jamais moyen de se fâcher avec 
elle, et si elle vous dit quelquefois une parole qui 
pique, au moment où la colère vous prend, elle vous 
en dit une autre qui vous donne envie de l’em- 
brasser. Si on pouvait la débarrasser de ses vieilles 
comtesses, elle serait adorable. » 

Mais quand l’orage grondait dans l’âme impé- 
tueuse de ma mère, c’était tout autre chose. La 
vieille belle-mère était une prude et une hypocrite. 
Elle était sèche et sans pitié. Elle était encroûtée 
tans ses idées de l’ancien régime, etc. Et alors 
^jalheur aux vieilles amies qui avaient causé une 


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CHAPITRE QUINZIÈME. 217 

altercation domestique par leurs propos et leurs ré- 
flexions! Les vieilles comtesses c’étaient les bêtes de 
l’Apocalypse pour ma mère , et elle les habillait de 
la tête aux pieds avec une verve et une causticité 
qui faisaient rire ma grand’mère elle-même, malgré 
qu’elle en eût. 

Deschartres, il faut bien le dire, était le principal 
obstacle à leur complet rapprochement. II ne put 
jamais prendre son parti là-dessus , et il ne laissait 
pas tomber la moindre occasion de raviver les an- 
ciennes douleurs. C’était sa destinée. Il a toujours 
été rude et désobligeant pour les êtres qu’il chéris- 
sait , comment ne l’eût-il pas été pour ceux qu’il 
haïssait ? Il ne pardonnait pas à ma mère de l’avoir 
emporté sur lui dans l’influence à laquelle il préten- 
dait sur l’esprit et le cœur de son cher Maurice. Il 
la contredisait et essayait de la molester à tout pro- 
pos ; et puis il s’en repentait et s’efforcait de réparer 
ses grossièretés par des prévenances gauches et ridi- 
cules. 11 semblait parfois qu’il fût amoureux d’elle. 
Et qui sait s’il ne l’était pas ? Le cœur humain est 
si bizarre et les hommes austères si inflammables ! 
Mais il eût dévoré quiconque le lui eut dit. II avait 
la prétention d’être supérieur à toutes les faiblesses 
humaines. D’ailleurs ma mère recevait si mal ses 
avances et lui faisait expier ses torts par de si cruelles 
railleries, que l’ancienne haine lui revenait toujours, 
augmentée de tout le dépit des nouvelles luttes. 

TOME iv. 1 3 


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i 18 HISTOIRE DE MA VIE. 

Quand on paraissait au mieux ensemble et que 
Deschartres faisait peut-être tous ses efforts pour sc 
rendre moins maussade, il essayait d’être taquin et 
gentil , et Dieu sait comme il s’y entendait , le 
pauvre homme 1 Alors ma mère se moquait de lui 
avec tant de malice et d’esprit qu’il perdait la tête , 
devenait brutal, blessant, et que ma grand’mère 
était obligée de lui donner tort et de le faire taire. 

Ils jouaient aux cartes le soir, tous les trois, et 
Deschartres, qui prétendait exceller dans tous les 
jeux et qui les jouait tous fort mal , perdait toujours. 
Je me souviens qu’un soir, exaspéré d’être gagné 
obstinément par ma mère, qui ne calculait rien, mais 
qui , par instinct et par inspiration , était toujours 
heureuse, il entra dans une fureur épouvantable, 
et lui dit en jetant ses cartes sur la table : a On 
devrait vous les jeter au nez pour vous apprendre 
à gagner en jouant si mal ! » Ma mère se leva tout 
en colère et allait répondre, lorsque ma bonne ma- 
man dit avec son grand air calme et sa voix douce : 
« Deschartres, si vous faisiez une pareille chose, 
je vous assure que je vous donnerais un grand 
soufflet. » 

Cette menace d’un soufflet, faite d’un ton si pai- 
sible, et d’un grand soufflet, venant de cette belle 
main à demi paralysée, si faible qu’elle pouvait à 
peine soutenir ses cartes, était la chose la plus co- 
mique qui se puisse imaginer. Aussi ma mère partit 


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219 


CHAPITRE QUINZIÈME. 

d’un rire inextinguible et se rassit, incapable de 
rien ajouter à la stupéfaction et à la mortification 
du pauvre pédagogue. 

Mais cette anecdote eut lieu bien longtemps après 
la mort de mon père. Il se passa de longues années 
avant qu’on entendit dans cette maison en deuil 
d’autres rires que ceux des enfants. 

Pendant ces années, une vie calme et réglée, un 
bien-être physique que je n’avais jamais connu , un 
air pur que j’avais rarement respiré à pleins pou- 
mons, me firent peu à peu une santé robuste, et 
l’excitation nerveuse cessant, mon humeur devint 
égale et mon caractère enjoué. On s’aperçut que je 
n’étais pas un enfant plus méchant qu’un autre ; et 
la plupart du temps il est certain que les enfants ne 
sont acariâtres et fantasques que parce qu’ils souf- 
frent sans pouvoir ou sans vouloir le dire. 

Pour ma part, j’avais été si dégoûtée par les re- 
mèdes , et , à cette époque , on en faisait un tel abus , 
que j’avais pris l’habitude de ne jamais me plaindre 
de mes petites indispositions, et je me souviens 
d’avoir été souvent près de m’évanouir au milieu 
de mes jeux , et d’avoir lutté avec un stoïcisme que 
je n’aurais peut-être pas aujourd’hui. C’est que 
quand j’étais remise à la science de Deschartres , je 
devenais réellement la victime de son système , qui 
était de donner de l’émétique à tout propos. II était 
habile chirurgien, mais il n’entendait rien à la mé- 


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220 HISTOIRE DE MA VIE. 

deeine, et appliquait ce maudit émétique à tous les 
maux. C’était sa panacée universelle. J’étais et j’ai 
toujours été d’un tempérament très-bilieux , mais si 
j’avais eu toute la bile dont Deschartres prétendait 
me débarrasser, je n’aurais jamais pu vivre. Étais- 
je pâle, avais-je mal à la tête, c’était la bile, et vite 
l’émétique, qui produisait chez moi d’affreuses con- 
vulsions sans vomissements et qui me brisait pour 
plusieurs jours. De son côté , ma mère croyait aux 
vers, c’était encore une préoccupation de la méde- 
cine dans ce temps-là. Tous les enfants avaient des 
vers et on les bourrait de vermifuges , affreuses mé- 
decines noires qui leur causaient des nausées et leur 
ôtaient l’appétit. Alors, pour rendre l’appétit, on 
administrait la rhubarbe. Et puis, avais-je une pi- 
qûre de cousin , ma mère croyait voir reparaître la 
gale, et le soufre était de nouveau mêlé à tous mes 
aliments. Enfin c’était une droguerie perpétuelle, 
et il faut que la génération à laquelle j’appartiens 
ait été bien fortement constituée pour résister à tous 
les soins qu’on a pris pour la conserver. 

C’est vers l’àge de cinq ans que j’appris à écrire. 
Ma mère me faisait faire de grandes pages de hâtons 
et fa jambages. Mais, comme elle écrivait elle-même 
comme un chat, j’aurais barbouillé bien du papier 
avant de savoir signer mon nom , si je n’eusse pris 
le parti de chercher moi-même un moyen d’exprimer 
ma pensée par des signes quelconques. Je me sen- 


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CHAPITRE QUINZIÈME. 221 

tais fort ennuyée de copier tous les jours un alphabet 
et de tracer des pleins et des déliés en caractères 
d’affiche. J’étais impatiente d’écrire des phrases, et., 
dans mes récréations, qui étaient longues comme 
on peut croire, je m’exerçais à écrire des lettres à 
Ursule, à Hippolyte et à ma mère. Mais je ne les 
montrais pas, dans la crainte qu’on ne me défendit 
de me gâter la main à cet exercice. Je vins bientôt 
à bout de me faire une orthographe à mon usage. 
Elle était très-simplifiée et chargée d’hiéroglyphes. 
Ma grand’mère surprit une de ces lettres et la trouva 
très-drôle. Elle prétendit que c’était merveille de 
voir comme j’avais réussi à exprimer mes petites 
idées avec ces moyens barbares, et elle conseilla à 
ma mère de me laisser griffonner seule tant que je 
voudrais. Elle disait avec raison qu’on perd beau- 
coup de temps à vouloir donner une belle écriture 
aux enfants, et que pendant ce temps -là ils ne 
songent point à quoi sert l’écriture. Je fus donc 
livrée à mes propres recherches, et quand les pages 
de devoir étaient finies , je revenais à mon système 
naturel. Longtemps j’écrivis en lettres d’imprimerie, 
comme celles que je voyais dans les livres, et je. ne 
me rappelle pas comment j’arrivai à employer l’é- 
criture de tout le monde , mais ce que je me rap- 
pelle, c’est que je fis comme ma mère, qui appre- 
nait l’orthographe en faisant attention à la manière 
dont les mots imprimés étaient composés. Je comp- 


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222 


HISTOIRE DE MA VIE. 


tais les lettres, et je ne sais par quel instinct j’appris 
de moi-même les règles principales. Lorsque, plus 
tard, Deschartres m’enseigna la grammaire, ce fut 
l’affaire de deux ou trois mois ; car chaque leçon 
n’était que la confirmation de ce que j’avais observé 
et appliqué déjà. 

A sept ou huit ans, je mettais donc l’orthographe, 
non pas très-correctement , cela ne m’est jamais 
arrivé, mais aussi bien que la majorité des Français 
qui l’ont apprise. 

Ce fut en apprenant seule à écrire que je parvins 
à comprendre ce que je lisais. C’est ce travail qui 
me força à m’en rendre compte ; car j’avais su lire 
avant de pouvoir comprendre la plupart des mots 
et de saisir le sens des phrases. Chaque jour cette 
révélation agrandit son petit cadre, et j’en vins à 
pouvoir lire seule un conte de fées. 

Quel plaisir ce fut pour moi qui les avais tant 
aimés et à qui ma pauvre mère n’en faisait plus, 
depuis que le chagrin pesait sur elle ! Je trouvai à 
Nohant les contes de madame d’Aulnoy et de Per- 
rault dans une vieille édition qui a fait mes délices 
pendant cinq ou six années. Ah ! quelles heures 
m’ont fait passer Y Oiseau bleu , le Petit Poucet , 
Peau d’Ane, Belle-Belle ou le Chevalier fortuné. 
Serpentin vert, Babiole, et la Souris bienfaisante! 
Je ne les ai jamais relus depuis, mais je pourrais 
tous les raconter d’un bout à l’autre, et je ne crois 


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CHAPITRE QUINZIÈME. M3 

pas que rien puisse être comparé, dans la suite de 
notre vie intellectuelle, à ces premières jouissances 
de l’imagination. 

Je commençais aussi à lire moi même mon Abrégé 
de Mythologie grecque, et j’y prenais grand plaisir; 
car cela ressemble aux contes de fées par certains 
côtés. Mais il y en avait d'autres qui me plaisaient 
moins; dans tous ces mythes, les symboles sont 
sanglants au milieu de leur poésie, et j’aimais mieux 
les dénoûments heureux de mes contes. Pourtant 
les nymphes, les zéphyrs, l’écho, toutes ces person- 
nifications des riants mystères de la nature tour- 
naient mon cerveau vers la poésie, et je n’étais pas 
encore assez esprit fort pour ne pas espérer parfois 
de surprendre les napées et les dryades dans les bois 
et dans les prairies. 

Il y avait dans notre chambre un papier de ten- 
ture qui m’occupait beaucoup. Le fond était vert 
foncé uni, très-épais, verni, et tendu sur toile. 
Cette manière d’isoler les papiers de la muraille as- 
surait aux souris un libre parcours, et il se passait, 
le soir, derrière ce papier, des scènes de l’autre 
monde, des courses échevelées , des grattements fur- 
tifs et de petits cris fort mystérieux. Mais ce n’était 
pas là ce qui m’occupait le plus. C’était la bordure 
et les ornements qui entouraient les panneaux. Cette 
bordure était large d’un pied et représentait une 
guirlande de feuilles de vigne s’ouvrant par inter- 


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224 HISTOIRE DE MA VIE. 

valles pour encadrer une suite de médaillons où 
l’on voyait rire, boire et danser des Silènes et des 
bacchantes. Au-dessus de chaque porte il y avait 
un médaillon plus grand que les autres, représen- 
tant une figurine, et ces figurines me paraissaient 
incomparables. Elles n’étaient pas pareilles. Celle 
que je voyais le matin en m’éveillant était une 
nymphe ou une Flore dansante. Elle était vêtue de 
bleu pâle, couronnée de roses, et agitait dans ses 
mains une guirlande de fleurs. Celle-là me plaisait 
énormément. Mon premier regard , le matin , était 
pour elle. Elle semblait me rire et m’inviter à me 
lever pour aller courir et folâtrer en sa compagnie. 

Celle qui lui faisait vis-à-vis et que je voyais , le 
jour, de ma table de travail, et le soir, en faisant 
mes prières avant d’aller me coucher, était d’une 
expression toute différente, elle ne riait ni ne dan- 
sait. C’était une bacchante grave. Sa tunique était 
verte, sa couronne était de pampres, et son bras 
étendu s’appuyait sur un thyrse. Ces deux figures 
représentaient peut-être le Printemps et l’Automne. 
Quoi qu’il en soit, ces deux personnages, d’un pied 
de haut environ, me causaient une vive impression. 
Ils étaient peut-être aussi pacifiques et aussi insi- 
gnifiants l’on que l’autre; mais, dans mon cerveau , 
ils offraient le contraste bien tranché de la gaieté et 
de la tristesse , de la bienveillance et de la sévérité. 
Je regardais la bacchante avec étonnement, j’avais 


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CHAPITRE QUINZIEME. 225 

lu l’histoire d’Orphée déchiré par ces cruelles, et le 
soir, quand la lumière vacillante éclairait le bras 
étendu et le thyrse, je croyais voir la tête du divin 
chantre au bout d’un javelot. 

Mon petit lit était adossé à la muraille de manière 
que je ne visse point cette figure qui me tourmen- 
tait. Comme personne ne se doutait pourtant de ma 
prévention contre elle, l’hiver étant venu, ma mère 
changea mon lit de place pour le rapprocher de la 
cheminée , et de là je tournais le dos à ma nymphe 
bien-aimée pour ne voir que la ménade redoutable. 
Je ne me vantai pas de ma faiblesse, je commençais 
à avoir honte de cela ; mais comme il me semblait 
que cette diablesse me regardait obstinément et me 
menaçait de son bras immobile, je mis ma tète sous 
les couvertures pour ne pas la voir en m’endormant. 
Ce fut inutile, au milieu de la nuit elle se détacha 
du médaillon, glissa le long de la porte, devint 
aussi grande qu’une personne naturelle, comme di- 
sent les enfants, et, marchant à la porte d’en face, 
elle essaya d’arracher la jolie nymphe de sou mé- 
daillon. Celle-ci poussait des cris déchirants; mais 
la bacchante ne s’en souciait pas. Elle tourmenta et 
déchira le papier jusqu’à ce que la nymphe s’en dé- 
tacha et s’enfuit au milieu de la chambre. L’autre l’y 
poursuivit, et la pauvre nymphe échevelée s’étant 
précipitée sur mon lit pour se cacher sous mes ri- 
deaux , la bacchante furieuse vint vers moi et nous 

13. 


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226 HISTOIRE DE MA VIE. 

perça toutes deux de son thyrse , qui était devenu 
une lance acérée , et dont chaque coup était pour 
moi une blessure dont je sentais la douleur. 

Je criai, je me débattis, ma mère vint à mon 
secours; mais tandis qu’elle se levait, bien que je 
fusse assez éveillée pour le constater, j’étais encore 
assez endormie pour voir la bacchante. Le réel et le 
chimérique étaient simultanément devai.t mes yeux, 
et je vis distinctement la bacchante s’atténuer, s’é- 
loigner, à mesure que ma mère s’approchait d’elle, 
devenir petite comme elle l’était dans son médaillon, 
grimper le long de la porte comme eût fait une 
souris et se replacer dans son cadre de feuilles de 
vigne, où elle reprit sa pose accoutumée et son air 
grave. 

Je me rendormis, et je vis cette folle qui faisait 
encore des siennes. Elle courait tout le long de la 
bordure , appelant tous les Silènes et toutes les au- 
tres bacchantes qui étaient attablés ou occupés à se 
divertir dans les médaillons, et elle les forçait à 
danser avec elle et à casser tous les meubles de la 
chambre. 

Peu à peu le rêve devint très-confus, et j’y pris 
une sorte de plaisir. Le matin, à mon réveil, je vis 
la bacchante au lieu de la nymphe vis-à-vis de moi, 
et comme je ne me rendais plus compte de la nou- 
velle place que mon lit occupait dans la chambre, 
je crus un instant qu’en retournant à leurs médaii- 


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CHAPITRE QUINZIEME. 227 

Ions les deux petites personnes s’étaient trompées 
et avaient changé de porte; mais cette hallucination 
se dissipa aux premiers rayons du soleil, et je n’y 
pensai plus de la journée. 

Le soir mes préoccupations revinrent, et il en fut 
ainsi pendant fort longtemps. Tant que durait le 
jour il m’était impossible de prendre au sérieux ces 
deux figurines coloriées dans le papier, mais les pre- 
mières ombres de la nuit troublaient mon cerveau , 
et je n’osais plus rester seule dans la chambre. Je 
ne le disais pas, car ma grand’mère raillait la pol- 
tronnerie, et je craignais qu’on ne lui racontât ma 
sottise; mais j’avais presque huit ans que je ne pou- 
vais pas encore regarder tranquillement la bacchante 
avant de m’endormir. On ne s’imagine pas tout ce 
que les enfants portent de bizarreries contenues et 
d'émotions cachées dans leur petite cervelle. 

Le séjour à Nohant de mon grand-oncle l’abbé 
de Beaumont fut pour mes deux mères une grande 
consolation, une sorte de retour à la vie. C’était un 
caractère enjoué, un peu insouciant, comme le sont 
les vieux garçons , un esprit remarquable , plein de 
ressources et de fécondité, un caractère à la fois 
égoïste et généreux ; la nature l’avait fait sensible et 
ardent , le célibat l’avait rendu personnel ; mais sa 
personnalité était si aimable, si gracieuse et si sé- 
duisante , qu’on était forcé de lui savoir gré de ne 
pas partager vos peines au point de n’avoir pas la 


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228 HISTOIRE DE MA VIE. 

* 

force d’essayer de vous en distraire. C’était le plus 
beau vieillard que j’aie vu de ma vie. Il avait la 
peau blanche et fine , l’œil doux et les traits régu- 
liers et nobles de ma grand’mère; mais il avait en- 
core plus de pureté dans les lignes, et sa physionomie 
était plus animée. A cette époque il portait encore 
des ailes de pigeon bien poudrées et la queue à la 
prussienne. Il était toujours en culottes de satin 
noir, en souliers à boucles, et quand il mettait par- 
dessus son habit sa grande douillette de soie violette 
piquée et ouatée, il avait l’air solennel d’un portrait 
de famille. 

Il aimait ses aises, et son intérieur était d’un 
vieux luxe confortable; sa table était raffinée comme 
son appétit. Il était despote et impérieux en paroles; 
doux , libéral et faible par le fait. J’ai souvent pensé 
à lui en esquissant le portrait d’un certain chanoine 
qui a été goûté dans le roman de Consuelo. Comme 
lui , bâtard d’un grand personnage , il était friand , 
impatient, railleur, amoureux des beaux-arts, ma- 
gnifique, candide et malin en même temps, irasci- 
ble et débonnaire. J’ai beaucoup chargé la ressem- 
blance pour les besoins du roman , et c’est ici le cas 
de dire que les portraits tracés de cette sorte ne 
sont plus des portraits ; c’est pourquoi lorsqu’ils pa- 
raissent blessants à ceux qui croient s’y reconnaître, 
c’est une injustice commise envers l’auteur et en- 
vers soi-même. Un portrait de roman, pour valoir 


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CHAPITRE QUINZIÈME. 229 

quelque chose , est toujours une figure de fantaisie. 
L’homme est si peu logique, si rempli de contrastes 
et de disparates dans la réalité que la peinture 
d’un homme réel serait impossible et tout à fait in- 
soutenable dans un ouvrage d’art. Le roman entier 
serait forcé de se plier aux exigences de ce carac- 
tère, et ce ne serait plus un roman. Cela n’aurait 
ni exposition, ni intrigue, ni nœud, ni dénoûment; 
cela irait tout de travers comme la vie et n’intéres- 
serait personne, parce que chacun veut trouver 
dans un roman une sorte d’idéal de la vie. 

C’est donc une bêtise que de croire qu’un auteur 
ait voulu faire aimer ou haïr telle ou telle personne 
en donnant à ses personnages quelques traits saisis 
sur la nature; la moindre différence en fait un être 
de convention, et je soutiens qu’en littérature on ne 
peut faire d’une figure réelle une peinture vraisem- 
blable sans se jeter dans d’énormes différences , et 
sans dépasser extrêmement, en bien ou en mal, les 
défauts et les qualités de l’être humain qui a pu 
servir de premier type à l’imagination. C’est abso- 
lument comme le jeu des acteurs, qui ne parait vrai 
sur la scène qu’à la condition de dépasser ou d’at- 
ténuer beaucoup la réalité. Caricature ou idéalisa- 
tion, ce n’est plus le modèle primitif, et ce modèle 
a peu de jugement s’il croit se reconnaître, s’il prend 
du dépit ou de la vanité en voyant ce que l’art ou 
la fantaisie ont su faire de lui. 


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230 HISTOIRE DE MA VIE. 

Lavater disait (ce ne sont pas ses expressions, 
mais c’est sa pensée) : o On oppose à mon système 
un argument que je nie. On dit qu’un scélérat res- 
semble parfois à un honnête homme, et réciproque- 
ment. Je réponds que si on se trompe à cette res- 
semblance , c’est qu’on ne sait pas observer, c’est 
qu’on ne sait pas voir. Il peut exister certaine- 
ment entre l’honnête homme et le scélérat une 
ressemblance vulgaire, apparente; il n’y a peut- 
être même qu’une petite ligne, un léger, pli, un 
rien, qui constitue la dissemblance. Mais ce rien 
est tout! a 

Ce que Lavater disait à propos des différences 
dans la réalité physique est encore plus vrai quand 
on l’applique à la vérité relative dans les arts. La 
musique n’est pas de l’harmonie imitative, du moins 
l’harmonie imitative n’est pas de la musique. La 
couleur en peinture n’est qu’une interprétation, et 
la reproduction exacte des tons réels n’est pas de la 
couleur. Les personnages de roman ne sont donc 
pas des figures ayant un modèle existant. Il faut 
avoir connu mille personnes pour en peindre une 
seule Si on n’en avait étudié qu’une seule et qu’on 
voulût en faire un type exact, elle ne ressemblerait 
à rien et ne paraîtrait pas possible. 

J’ai fait cette digression pour n’y pas revenir plus 
tard ; elle n’est même pas nécessaire au rapproche- 
ment qu’on pourrait faire entre mon oncle de Beau- 


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CHAPITRE QUINZIÈME. 231 

mont et mon chanoine de Comuelo, car j’ai peint 
un chanoine chaste , et mon grand-oncle se piquait 
de tout le contraire. Il avait eu de très-belles aven- 
tures, et il eût été bien fâché de n’en point avoir. 
Il y avait mille autres différences que je n’ai pas 
besoin d’indiquer, ne fût-ce que celle de la gouver- 
nante de mon roman , qui n’a pas le moindre trait 
de la gouvernante de mon grand-oncle. Celle-ci était 
dévouée, sincère, excellente. Elle lui a fermé les 
yeux, et elle a hérité de lui, ce qui lui était bien 
dû, et pourtant mon oncle lui parlait quelquefois 
comme le chanoine parle à dame Brigitte dans mon 
roman. Il n’y a donc rien de moins réel que ce qui 
parait le plus vrai dans un ouvrage d’art. 

Mon grand-oncle n’avait à l’égard des femmes 
aucune espèce de préjugés. Pourvu qu’elles fussent 
belles et bonnes, il ne leur demandait compte ni de 
leur naissance, ni de leur passé. Aussi avait-il en- 
tièrement accepté ma mère, et il lui témoigna toute 
sa vie une affection paternelle. Il la jugeait bien, et 
la traitait comme un enfant de bon cœur et de mau- 
vaise tête , la grondant , la consolant , la défendant 
avec énergie quand on était injuste envers elle, la 
réprimant avec sévérité quand elle était injuste en- 
vers les autres. Il fut toujours un médiateur équi- 
table, un conciliateur persuasif entre elle et ma 
grand'mère. Il la préservait des boutades de Des- 
chartres en donnant tort ouvertement à celui-ci, 


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23Î HISTOIRE DE MA VIE. 

sans que jamais il pût se fâcher ni se révolter contre 
le protectorat ferme et enjoué du grand-oncle. 

La légèreté de cet aimable vieillard était donc un 
bienfait au milieu de nos amertumes domestiques , 
et j’ai souvent remarqué que tout est bon dans les 
personnes qui sont bonnes , même leurs défauts ap- 
parents. On s’imagine d’avance qu’on en souffrira , 
et puis il arrive peu à peu qu’on en profite , et que 
ce qu’elles ont en plus ou en moins dans un certain 
sens corrige ce que nous avons en moins ou en plus 
dans le sens contraire. Elles rendent l’équilibre à 
notre vie, et nous nous apercevons que les ten- 
dances que nous leur avons reprochées étaient très- 
nécessaires pour combattre l’abus ou l’excès des 
nôtres. 

La sérénité et l’enjouement du grand-oncle paru- 
rent donc un peu choquants dans les premiers jours. 
Il regrettait pourtant très - sincèrement son cher 
Maurice; mais il voulait distraire ces deux femmes 
désolées, et il y parvint. 

Bientôt on ressuscita un peu avec lui. Il avait 
tant d’esprit, tant d’activité dans les idées, tant de 
grâce à raconter, à railler, à amuser les autres en 
s’amusant lui-même , qu’il était impossible d’y ré- 
sister. Il imagina de nous faire jouer la comédie pour 
la fête de ma grand’mère, et cette surprise lui fut 
ménagée de longue main. La grande pièce* qui ser- 
vait d’antichambre à la chambre de ma mère, et 


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CHAPITRE QUINZIÈME. 233 

dans laquelle ma grand’mère , qui ne montait pres- 
que jamais l’escalier, ne risquait guère de surprendre 
nos apprêts, fut convertie en salle de spectacle. On 
dressa des planches sur des tonneaux, les acteurs, 
qui étaient Hippolyte, Ursule et moi, n’ayant pas 
la taille assez élevée pour toucher au plafond malgré 
cet exhaussement du sol. C’était une espèce de. 
théâtre de marionnettes, mais il était charmant. 
Mon grand-oncle découpa, colla et peignit lui-même 
les décors. Il fit la pièce et nous enseigna nos rôles, 
nos couplets et nos gestes. Il se chargea de l’emploi 
de souffleur, Deschartres avec son flageolet fit of- 
fice d’orchestre. On s’assura que je n’avais pas ou-* 
blié le boléro espagnol , quoique depuis près de trois 
ans on ne me l’eût pas fait danser. Je fus donc 
chargée à moi seule de la partie du ballet , et le tout 
réussit à merveille. La pièce n’était ni longue ni 
compliquée. C’était un à-propos des plus naïfs, et 
le dénoûment était la présentation d’un gros bou- 
quet à Marie. Hippolyte, comme le plus âgé et le . 
plus savant , avait les plus longues tirades. Mais 
quand l’auteur vit que la meilleure mémoire de nous 
trois était celle d’Ursule et qu’elle avait un singulier 
plaisir à dégoiser son rôle avec aplomb , il allongea 
ses répliques et montra notre babillarde drôlette sous 
son véritable aspect. C’est ce qu’il y eut de meilleur 
dans la pièce. Elle y conservait son surnom de Ca- 
quet bon bec , et y adressait à la bonne maman un 


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234 HISTOIRE DE MA VIE. 

compliment de longue haleine et des couplets qui 
ne finissaient pas. 

Je ne dansai pas mon boléro avec moins d’assu- 
rance. La timidité et la gaucherie ne m’étaient pas 
encore venues , et je me souviens que Deschartres 
m'impatientant, parce que, soit émotion, soit inca- 
pacité, il ne jouait ni juste ni dans le rhythme, je 
terminai le ballet par une improvisation d’entrechats 
et de pirouettes qui fit rire ma grand’mère aux 
éclats. C’était tout ce que l’on voulait , car il y avait 
environ trois ans que la pauvre femme n’avait souri. 
Mais tout à coup, comme effrayée d’elle-même, elle 
’ fondit en larmes , et l’on se hâta de me prendre par 
les pattes au milieu de mon délire chorégraphique , 
de me faire passer par-dessus la rampe et de m’ap- 
porter sur ses genoux pour y recevoir mille baisers 
arrosés de pleurs. 

Vers la même époque , ma grand’mère commença 
à m’enseigner la musique. Malgré ses doigts à moi- 
tié paralysés et sa voix cassée , elle chantait encore 
admirablement, et les deux ou trois accords qu’elle 
pouvait faire pour s’accompagner étaient d’une har- 
monie si heureuse et si large , que quand elle s’en- 
fermait dans sa chambre pour relire quelque vieux 
opéra à la dérobée , et qu’elle me permettait de res- 
ter’auprès d’elle, j’étais dans une véritable extase. 
Je m’asseyais par terre sous le vieux clavecin , où 
Brillant , son chien favori , me permettait de parta- 


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CHAPITRE QUINZIÈME. 235 

ger un coin de tapis , et j’aurais passé là ma vie en- 
tière, tant cette voix chevrotante et le son criard de 
cette épinette me charmaient. C’est qu’en dépit des 
infirmités de cette voix et de cet instrument , c’était 
de la belle musique admirablement comprise et sen- 
tie. J’ai bien entendu chanter depuis, et avec des 
moyens magnifiques; mais si j’ai entendu quelque 
chose de plus, je puis dire que ce n’a jamais été 
quelque chose de mieux. Elle avait su beaucoup de 
musique des maîtres, et elle avait connu Gluck et 
Piccini , pour lesquels elle était restée impartiale , 
disant que chacun avait son mérite et qu’il ne fallait 
pas comparer, mais apprécier les individualités. Elle 
savait encore par cœur des fragments de Léo, de 
Hasse et de Durante que je n’ai jamais entendu 
chanter qu’à elle , et que je ne saurais même dési- 
gner, mais que je reconnaîtrais si je les entendais 
de nouveau. C’étaient des idées simples et grandes, 
des formes classiques et calmes. Même dans les 
choses qui avaient été le plus de mode dans sa jeu- 
nesse , elle distinguait parfaitement le côté faible et 
n’aimait pas ce que nous appelons aujourd’hui le 
rococo. Son goût était pur, sévère et grave. 

Elle m’enseigna les principes, et si clairement, 
que cela ne me parut pas la mer à boire. Plus tard , 
quand j’eus des maitres, je n’y compris plus rien et 
je me dégoûtai de cette étude, à laquelle je ne me 
crus pas propre. Mais depuis j’ai bien senti que c’é- 


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236 HISTOIRE DE MA VIE. 

tait la faute des maîtres plus que la mienne, et que 
si ma grand’ mère s’en fut toujours mêlée exclusive- 
ment, j’aurais été musicienne, car j’étais bien orga- 
nisée pour l’être , et je comprends le beau , qui , 
dans cet art, m’impressionne et me transporte plus 
que dans tous les autres. 


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CHAPITRE SEIZIÈME 

Madame de Genlis. — Les Battuécas. — Les rois et les reines 
des contes de fées. — L’écran vert. — La grotte et la 
cascade. — Le vieux château. — Première séparation d’avec 
ma mère. — Catherine. — Effroi que me causaient l’âge 
et l’air imposant de ma graud’mère. 


Ma petite cervelle était toujours pleine de poésie, 
et mes lectures me tenaient en haleine sous ce rap- 
port. Berquin, ce vieux ami des enfants qu’on a, 
je crois, trop vanté, ne me passionna jamais. Quel- 
quefois ma mère nous lisait tout haut des fragments 
de roman de madame de Genlis, cette bonne dame 
qu’on a trop oubliée, et qui avait un talent réel. 
Qu’importe aujourd’hui ses préjugés, sa demi-mo- 
rale souvent fausse, et son caractère personnel qui 
ne semble pas avoir eu de parti pris entre l’ancien 
inonde et le nouveau? Relativement au cadre qui 
a pesé sur elle, elle a peint aussi largement que 
possible. Son véritable naturel a dû être excellent, 
et il y a certain roman d’elle qui ouvre vers l’ave- 
nir des perspectives très -larges. Son imagination 
est restée fraîche sous les glaces de l’âge, et dans 
les détails elle est véritablement artiste et poète. 


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HISTOIRE DE MA VIE. 


238 

Il existe d’elle un roman publié sous la restaura- 
tion, un des derniers, je crois, qu’elle ait écrit, et 
dont je n’ai jamais entendu parler depuis cette épo- 
que. J’avais seize ou dix-sept aus quand je le lus, 
et je ne saurais dire s’il eut du succès. Je ne me le 
rappelle pas bien, mais il m’a vivement impression- 
née et il a produit son effet sur toute ma vie. Ce 
roman est intitulé les Datluécas, et il est éminem- 
ment socialiste. Les Battuécas sont une petite tribu 
qui a existé, en réalité ou en imagination , dans une 
vallée espagnole cernée de montagnes inaccessibles. 
A la suite de je ne sais quel événement, cette tribu 
s’est renfermée volontairement en un lieu où la na- 
ture lui offre toutes les ressources imaginables, et 
où, depuis plusieurs siècles, elle se perpétue sans 
avoir aucun contact avec la civilisation extérieure. 
C’est une petite république champêtre, gouvernée 
par des lois d’un idéal naïf. On y est forcément ver- 
tueux. C’est l’âge d’or avec tout son bonheur et 
toute sa poésie. Un jeune homme, dont je ne sais 
plus le nom , et qui vivait là dans toute la candeur 
des mœurs primitives, découvre un jour, par ha- 
sard, le sentier perdu qui meneau moude moderne. 
Il se hasarde, il quitte sa douce retraite, le voilà 
lancé dans notre civilisation , avec la simplicité et la 
droiture de la logique naturelle. Il voit des palais, 
des armées , des théâtres , des œuvres d’art , une 
cour, des femmes du monde, des savants, des 


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CHAPITRE SEIZIÈME. 


23'J 


hommes célèbres; et son étonnement, son admira- 
tion tiennent du délire. Mais il voit aussi des men- 
diants, des orphelins abandonnés, des plaies étalées 
à la porte des églises, des hommes qui meurent de 
faim à la porte des riches. Il s’étonne encore plus. 
Un jour, il prend un pain sur l’étalage d’un bou- 
langer pour le donner à une pauve femme qui pleure 
avec son enfant pâle et mourant dans les bras. On 
le traite de voleur, on le menace; ses amis le gron- 
dent et tâchent de lui expliquer ce que c’est que la 
propriété. Il ne comprend pas. Une belle dame le 
séduit, mais elle a des fleurs artificielles dans les 
cheveux , des fleurs qu’il a crues vraies et qui l’é- 
tonnent parce qu’elles sont sans parfum. Quand on 
lui explique que ce ne sont pas des fleurs, il s’ef- 
fraye, il a peur de cette femme qui lui a semblé si 
belle, il craint qu’elle ne soit artificielle aussi. 

Je ne sais plus combien de déceptions lui vien- 
nent quand il voit le mensonge, le charlatanisme, 
la convention, l’injustice partout. C’est le Candide 
ou le Huron de Voltaire, mais c’est conçu plus naï- 
vement. C’est une œuvre chaste, sincère, sans amer- 
tume, et dont les détails ont une poésie infinie. Je 
crois que le jeune Battuécas retourne à sa vallée et 
recouvre sa vertu sans retrouver son bonheur, car 
il a bu à la coupe empoisonnée du siècle. Je ne 
voudrais pas relire ce livre, je craindrais de ne plus 
le trouver aussi charmant qu’il m’a semblé. 


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240 HISTOIRE DE MA VIE. 

Autant qu’il m’en souvient, la conclusion de ma- 
dame de Genlis n’est pas hardie , elle ne veut pas 
donner tort à la société, et à plusieurs égards elle a 
raison d’accepter l’humanité telle qu’elle est devenue 
par les lois mêmes du progrès. Mais il me semble 
qu’en général les arguments qu’elle place dans la 
bouche de l’espèce de mentor dont elle fait accom- 
pagner son héros à travers l’examen du monde mo- 
derne , sont assez faibles. Je les lisais sans plaisir et 
sans conviction , et l’on pense bien pourtant qu’à 
seize ans , sortant du cloître et encore soumise à la 
loi catholique , je n’avais pas de parti pris contre la 
société officielle. Les naïfs raisonnements du Battué - 
cas me charmaient au contraire, et, chose bizarre, 
c’est peut-être à madame de Genlis, l’institutrice et 
l’amie de Louis-Philippe , que je dois mes premiers 
instincts socialistes et démocratiques. 

Mais je me trompe, je les dois à la singularité de 
ma position , à ma naissance à cheval pour ainsi 
dire sur deux classes, à mon amour pour ma mère, 
contrarié et brisé par des préjugés qui m’ont fait 
souffrir avant que je pusse les comprendre. Je les 
dois aussi à mon éducation , qui fut tour à tour phi- 
losophique et religieuse, et à tous les contrastes que 
ma propre vie m’a présentés dès l’âge le plus tendre. 
J’ai donc été démocrate non-seulement par le sang 
que ma mère a mis dans mes veines , mais par les 
luttes que ce sang du peuple a soulevées dans mon 


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CHAPITRE SEIZIÈME. 241 

cœur et dans mon existence, et si les livres ont fait 
de l’effet sur moi , c’est que leurs tendances ne fai- 
saient que confirmer et consacrer les miennes. 

Pourtant les princesses et les rois des contes de 
fées firent longtemps mes délices. C’est que, dans 
mes rêves d’enfant , ces personnages étaient le type 
de l’aménité, de la bienfaisance et de la beauté. 
J’aimais leur luxe et leurs parures, mais tout cela 
leur venait des fées, et ces rois-là n'ont rien de 
commun avec les rois véritables. Ils sont traités 
d’ailleurs fort cavalièrement par les génies, quand 
ils se conduisent mal , et à cet égard ils sont soumis 
à une justice plus sévère que celle des peuples. 

Les fées et les génies! Où étaient -ils, ces êtres 

qui pouvaient tout, et qui , d’un coup de baguette, 

vous faisaient entrer dans un monde de merveilles? 
« 

Ma mère ne voulut jamais me dire qu’ils n’existaient 
pas, et je lui en sais maintenant un gré infini. Ma 
grand’mère n’y eût pas été par quatre chemins si 
j’avais osé lui faire les mêmes questions. Toute 
pleine de Jean-Jacques et de Voltaire, elle eût dé- 
moli sans remords et sans pitié tout l’édifice en- 
chanté de mon imagination. Ma mère procédait au- 
trement. Elle ne m’affirmait rien , elle ne niait rien 
non plus. La raison venait bien assez vite à son gré, 
et déjà je pensais bien par moi -même que mes chi- 
mères ne se réaliseraient pas; mais si la porte de 
l’espérance n’était plus toute grande ouverte comme 
tome iv. 14 


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%lt HISTOIRE DE MA VIE. 

dans les premiers jours, elle n’était pas encore fer- 
mée à clef, il m’était permis de fureter autour et de 
tâcher d’y trouver une petite fente pour regarder à 
travers. Enfin je pouvais encore rêver tout éveillée, 
et je ne m’en faisais pas faute. 

Je me souviens que, dans les soirs d’hiver, ma 
mère nous lisait tantôt du Berquin , tantôt les Veil- 
lées du château, par madame de Genlis, et tantôt 
d’autres fragments de livres à notre portée, mais 
dont je ne me souviens plus. J’écoutais d’abord at- 
tentivement. J’étais assise aux pieds de ma mère , 
devant le feu , et il y avait entre le feu et moi un 
vieux écran à pieds garni de taffetas vert. Je voyais 
un peu le feu à travers ce taffetas usé, et il y pro- 
duisait de petites étoiles dont j’augmentais le rayon- 
nement en clignant les yeux. Alors peu à p£U je 
perdais le sens des phrases que lisait ma mère ; sa 
voix me jetait dans une sorte d’assoupissement mo- 
ral, où il m’était impossible de suivre une idée. 
Des images se dessinaient devant moi et venaient 
se fixer sur l’écran vert. C’étaient des bois, des 
prairies, des rivières, des villes d’une architecture 
bizarre et gigantesque, comme j’en vois encore sou- 
vent en songe ; des palais enchantés avec des jardins 
comme il n’y en a pas, avec des milliers d’oiseaux 
d’azur, d’or et de pourpre, qui voltigeaient sur les 
fleurs et qui se laissaient prendre comme les roses 
se laissent cueillir. Il y avait des roses vertes, noires, 


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CHAPITRE SEIZIÈME. 243 

violettes, des roses bleues surtout. II parait que la 
rose bleue a été longtemps le rêve de Balzac. Elle 
était aussi le mien dans mon enfance, car les en- 
fants, comme les poètes, sont amoureux de ce qui 
n’existe pas. Je voyais aussi des bosquets illuminés, 
des jets d’eau , des profondeurs mystérieuses , des 
ponts chinois, des arbres couverts de fruits d’or 
et de pierreries. Enfin, tout le monde fantastique 
de mes contes devenait sensible, évident, et je m’y 
perdais avec délices. Je fermais les yeux , et je le 
voyais encore ; mais quand je les rouvrais , ce n’était 
que sur l’écran que je pouvais le retrouver. Je ne 
sais quel travail de mon cerveau avait fixé là cette 
vision plutôt qu’ailleurs ; mais il est certain que j’ai 
contemplé sur cet écran vert des merveilles inouïes. 
Un jour ces apparitions devinrent si complètes, que 
j'en fus comme effrayée et que je demandai à ma 
mère si elle ne les voyait pas. Je prétendais qu’il y 
avait de grandes montagnes bleues sur l’écran , et 
elle me secoua sur ses genoux en chantant pour me 
ramener à moi -même. Je ne sais si ce fut pour 
donner un aliment à mon imagination trop excitée 
qu’elle imagina elle -même une création puérile, 
mais ravissante pour moi , et qui a fait longtemps 
mes délices. Voici ce que c’était. 

Il y a dans notre enclos un petit bois planté de 
charmilles, d’érables, de frênes, de tilleuls et de 
lilas. Ma mère choisit un endroit où une allée tour- 


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2ii HISTOIRE DE MA VIE. 

riante conduit à une sorte d’impasse. Elle pratiqua, 
avec l’aide d’Hippolyte, de ma bonne, d’Ursule et 
de moi, un petit sentier dans le fourré, qui était 
alors fort épais. Ce sentier fut bordé de violettes, de 
primevères et de pervenches qui depuis ce temps-là 
ont tellement prospéré, qu’elles ont envahi presque 
tout le bois. L’impasse devint donc un petit nid où 
un banc fut établi sous les lilas et les aubépines , 
et l’on allait étudier et répéter là ses leçons pendant 
le beau temps. Ma mère y portait son ouvrage, et 
nous y portions nos jeux, surtout nos pierres et nos 
briques pour construire des maisons, et nous don- 
nions à ces édifices, Ursule et moi, des noms pom- 
peux. C’était le château de la fée, c’était le palais 
de la Belle au bois dormant , etc. Voyant que nous 
ne venions pas à bout de réaliser nos rêves dans ces 
constructions grossières, ma mère quitta un jour 
son ouvrage et se mit de la partie, a Otez-moi , nous 
dit-elle, vos vilaines pierres à chaux et vos briques 
cassées. Allez me chercher des pierres bien couvertes 
de mousse, des cailloux roses, verts, des coquil- 
lages, et que tout cela soit joli, ou bien je ne m’en 
mêle pas. t> 

Voilà notre imagination allumée. Il s’agit de ne 
rien rapporter qui ne soit joli, et nous nous mettons 
à la recherche de ces trésors que jusque-là nous 
avions foulés aux pieds sans les connaître. Que de 
discussions avec Ursule pour savoir si cette mousse 


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CHAPITRE SEIZIÈME. 


2 if* 

est assez veloutée, si ces pierres ont une forme heu- 
reuse , si ces cailloux sont assez brillants 1 D’abord 
tout nous avait paru bon , mais bientôt la compa- 
raison s’établit, les différences nous frappèrent , et 
peu à peu rien ne nous paraissait plus digne de notre 
construction nouvelle. Il fallut que la bonne nous 
conduisit à la rivière pour y trouver les beaux cail- 
loux d’émeraude, de lapis et de corail qui brillent 
sous les eaux basses et courantes. Mais, à mesure 
qu’ils sèchent hors de leur lit, ils perdent leurs vives 
couleurs, et c’était une déception nouvelle. Nous 
les replongions cent fois dans l’eau pour en ranimer 
l’éclat. Il y a dans nos terrains des quartz superbes, 
et une quantité d’ammonites et de pétrifications an- 
tédiluviennes d’une grande beauté et d’une grande 
variété. Nous n’avions jamais fait attention à tout 
cela, et le moindre objet nous devenait une sur- 
prise, une découverte et une conquête. 

Il y avait à la maison un âne, le meilleur âne 
que j’aie jamais connu ; je ne sais s’il avait été ma- 
licieux dans sa jeunesse comme tous ses pareils; 
mais il était vieux, très- vieux; il n’avait plus ni 
rancunes ni caprices. Il marchait d’un pas grave et 
mesuré ; respecté pour son grand âge et ses bons 
services, il ne recevait jamais ni corrections ni re- 
proches, et s’il était le plus irréprochable des ânes, 
on peut dire aussi qu’il était le plus heureux et le 
plus estimé. On nous mettait, Ursule et moi, eha- 

14 . 


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246 


HISTOIRE DE MA VIE. 


cune dans une de ses bannes, et nous voyagions 
ainsi sur ses flancs sans qu’il eût jamais la pensée 
de se débarrasser de nous. Au retour de la prome- 
nade, l’âne rentrait dans sa liberté habituelle; car 
il ne connaissait ni corde ni râtelier. Toujours errant 
dans les cours, dans le village ou dans la prairie 
du jardin, il était absolument livré à lui-même, ne 
commettant jamais de méfaits, et usant discrètement 
de toutes choses. Il lui prenait souvent fantaisie d’en- 
trer dans la maison , dans la salie à manger et même 
dans l’appartement de ma grand’mère , qui le trouva 
un jour installé dans son cabinet de toilette, le nez 
sur une boite de poudre d’iris qu’il respirait d’un 
air sérieux et recueilli. Il avait même appris à ouvrir 
les portes qui ne fermaient qu’au loquet, d’après 
l’ancien système du pays, et comme il connaissait 
parfaitement tout le rez-de-chaussée, il cherchait 
toujours ma grand’mère, dont il savait bien qu’il 
recevrait quelque friandise. Il lui était indifférent de 
faire rire; supérieur aux sarcasmes, il avait des airs 
de philosophe qui n’appartenaient qu’à lui. Sa seule 
faiblesse était le désœuvrement et l’ennui de la soli- 
tude qui en est la conséquence. Une nuit, ayant 
trouvé la porte du lavoir ouverte, il monta un esca- 
lier de sept ou huit marches, traversa la cuisine, le 
vestibule, souleva le loquet de deux ou trois pièces 
et arriva à la porte de la chambre à coucher de ma 
grand’mère; mais trouvant là un verrou, il se mit 


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CHAPITRE SEIZIÈME. 247 

à gratter du pied pour avertir de sa présence. Ne 
comprenant rien à ce bruit, et croyant qu’un voleur 
essayait de crocheter sa porte, ma grand’mère sonna 
sa femme de chambre, qui accourut sans lumière, 
vint à la porte , et tomba sur l’àne en jetant les 
hauts cris. 

Mais ceci est une digression , je reviens à nos pro- 
menades. L’àne fut mis par nous en réquisition , et 
il rapportait chaque jour dans ses paniers une provi- 
sion de pierres pour notre édifice. Ma mère choisissait 
les plus belles ou les plus bizarres, et quand les ma- 
tériaux furent rassemblés elle commença à bâtir 
devant nous avec ses petites mains fortes et dili- 
gentes, non pas une maison, non pas un château, 
mais une grotte en rocaille. 

Une grotte ! nous n’avions aucune idée de cela. 
La nôtre n’atteignit guère que quatre ou cinq pieds 
de haut et deux ou trois de profondeur ; mais la di- 
mension n’est rien pour les enfants, ils ont la faculté 
de voir en grand , et comme l’ouvrage dura quelques 
jours , pendant quelques jours nous crûmes que notre 
rocaille allait s’élever jusqu’aux nues. Quand elle 
fut terminée, elle avait acquis dans notre cervelle 
les proportions que nous avions rêvées, et j’ai be- 
soin de me rappeler qu’en montant sur ces pre- 
mières assises, je pouvais en atteindre le sommet, 
j’ai besoin de voir le petit emplacement qu’elle oc- 
cupait, et qui existe encore, pour ne pas me per- 


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248 HISTOIRE DE MA VIE. 

suader encore aujourd’hui que c’était une caverne 
de montagne. 

C’était du moins très-joli, je ne pourrai jamais 
me persuader le contraire. Ce n’étaient que cailloux 
choisis mariant leurs vives couleurs, pierres cou- 
vertes de mousses fines et soyeuses , coquillages su- 
perbes, festons de lierre au-dessus et gazons tout 
autour. Mais cela ne suffisait pas , il y fallait une 
source et une cascade ; car une grotte sans eau vive 
est un corps sans âme. Or il n’y avait pas le moindre 
filet d’eau dans le petit bois. Mais ma mère ne s’ar- 
rêtait pas pour si peu. Une grande terrine à fond 
d’émail vert qui servait aux savonnages fut enterrée 
jusqu’aux bords dans l’intérieur de la grotte, bordée 
de. plantes et de fleurs qui cachaient la poterie, et 
remplie d’une eau limpide que nous avions grand 
soin de renouveler tous les jours. Mais la cascade! 
nous la demandions avec ardeur. « Demain vous 
vous aurez la cascade, dit ma mère, mais vous 
n’irez pas voir la grotte avant que je vous fasse ap- 
peler ; car il faut que la fée s’en mêle, et votre cu- 
riosité pourrait la contrarier. » 

Nous observâmes religieusement cette prescrip- 
tion , et à l’heure dite ma mère vint nous chercher. 
Elle nous amena par le sentier en face de la grotte, 
nous défendit de regarder derrière , et me met- 
tant une petite baguette dans la main , elle frappa 
trois fois dans les siennes, me recommandant de 


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CHAPITRE SEIZIÈME. 


2 49 


frapper en même temps de ma baguette le centre de 
la grotte, qui présentait alors un orifice garni d’un 
tuyau de sureau. Au troisième coup de baguette, 
l’eau se précipitant dans le tuyau fit irruption si 
abondamment que nous fûmes inondées , Ursule et 
moi , à notre grande satisfaction et en poussant des 
cris de joie délirante. Puis la cascade tombant de. 
deux pieds de haut dans le bassin formé par la ter- 
rine offrit une nappe cristalline qui dura deux ou 
trois minutes et s’arrêta.... lorsque toute l’eau du 
vase que ma bonne, cachée derrière la grotte, ver- 
sait dans le tuyau de sureau fut épuisée, et que, 
débordant de la terrine , Y onde pure eut copieuse- 
ment arrosé les fleurs plantées sur ses bords. L’illu- 
sion fut donc de courte durée, mais elle avait été 
complète, délicieuse, et je ne crois pas avoir éprouvé 
plus de surprise et d’admiration quand j’ai vu par 
la suite les grandes cataractes des Alpes et des 
Pyrénées. 

Quand la grotte eut atteint son dernier degré de 
perfection, comme ma grand’mère ne l’avait pas 
encore vue, nous allâmes solennellement la prier 
de nous honorer de sa visite dans le petit bois, et 
nous disposâmes tout pour lui donner la surprise de 
la cascade. Nous nous imaginions qu’elle serait ra- 
vie; mais, soit qu’elle trouvât la chose trop puérile, 
soit qu’elle fût mal disposée pour ma mère ce jour- 
là, au lieu d’admirer notre chef-d’œuvre, elle se 



2o0 HISTOIRE DE MA VIE. 

moqua de nous , et la terrine servant de bassin (nous 
avions pourtant mis des petits poissons dedans pour 
lui faire fête) nous attira plus de railleries que d’élo- 
ges. Pour mon compte , j’en fus consternée ; car 
rien au monde ne me paraissait plus beau que notre 
grotte enchantée, et je souffrais réellement quand 
on s’efforcait de m’ôter une illusion. 

Les promenades à âne nous mettaient toujours en 
grande joie ; nous allions à la messe tous les diman- 
ches sur ce patriarche des roussins, et nous portions 
notre déjeuner, pour le manger après la messe, dans 
le vieux château de Saint -Chartier qui touche à 
l’église. Ce château était gardé par une vieille femme 
qui nous recevait dans les vastes salles abandonnées 
du vieux manoir, et ma mère prenait plaisir à y 
passer une partie de la journée. Ce qui me frappait 
le plus , c’était l’apparence fantastique de la vieille 
femme, qui était pourtant une véritable paysanne, 
mais qui ne tenait aucun compte des dimanches, et 
filait sa quenouille ce jour-là avec autant d’activité 
que dans la semaine, bien que l’observation du 
chômage soit une des plus rigoureuses habitudes du 
paysan de la vallée Noire. Cette vieille avait- elle 
servi quelque seigneur de village voltairien et phi- 
losophe? Je ne sais. 

J’ai oublié son nom , mais non l’aspect imposant 
du château tel qu’il a été encore plusieurs années 
après cette époque. C’était un redoutable manoir, 


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CHAPITRE SEIZIÈME. 


251 


bien entier et très-habitable, quoique dégarni de 
meubles. Il y avait des salles immenses, des chemi- 
nées colossales et des oubliettes que je me rappelle 
parfaitement. Ce château est célèbre dans l’histoire 
du pays. Il était le plus fort de la province, et long- 
temps il servit de résidence aux princes du bas 
Berry. Il a été assiégé par Philippe-Auguste en per- 
sonne, et plus tard il fut encore occupé par les An- 
glais , et repris sur eux à l’époque des guerres de 
Charles VII. C’est un grand carré flanqué de quatre 
tours énormes. Le propriétaire, lassé de l’entretenir, 
voulut l’abattre pour vendre les matériaux. On 
réussit à enlever la charpente et à effondrer toutes 
les cloisons et murailles intérieures. Mais on ne put 
entamer les tours, bâties en ciment romain , et les 
cheminées furent impossibles à déraciner. Elles sont 
encore debout, élevant leurs longs tuyaux à qua- 
rante pieds dans les airs, sans que jamais, depuis 
trente ans, la tempête ou la gelée en ait détaché 
une seule brique. En somme , c’est une ruine ma- 
gnifique et qui bravera le temps et les hommes 
pendant bien des siècles encore. La base est de con- 
struction romaine , le corps de l’édifice est des pre- 
miers temps de la féodalité. 

C’était un voyage alors que d’aller à Saint-Char- 
tier. Les chemins étaient impraticables pendant neuf 
mois de l’année. Il fallait aller par les sentiers des 
prairies, ou se risquer avec le pauvre âne, qui resta 


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HISTOIRE DE MA VIE. 


plus d’une fois planté dans la glaise avec son far- 
deau. Aujourd’hui une route superbe, bordée de 
beaux arbres, nous y mène en un quart d’heure. 
Mais le château me faisait une bien plus vive im- 
pression alors qu’il fallait plus de peine pour y 
arriver. 

Enfin les arrangements de famille furent termi- 
nés , et ma mère signa l’engagement de me laisser à 
ma grand’mère, qui voulait absolument se charger 
de mon éducation. J’avais montré une si vive répu- 
gnance pour cette convention, qu’on ne m’en parla 
plus du moment qu’elle fut adoptée. On s’entendit 
pour me détacher peu à peu de ma mère, sans que 
je pusse m’en apercevoir; et, pour commencer, elle 
partit seule pour Paris, impatiente qu’elle était de 
revoir Caroline. 

Comme je devais aller à Paris quinze jours après 
avec ma grand’mère, et que je voyais même déjà 
préparer la voiture et faire les paquets, je n’eus pas 
trop d’effroi ni de chagrin. On me disait qu’à Paris 
je demeurerais tout près de ma petite maman et que 
je la verrais tous les jours. Pourtant j’éprouvai une 
sorte de terreur quand je me trouvai sans elle dans 
celte maison, qui commença à me paraître grande 
comme dans les premiers jours que. j’y avais passés. 
Il fallut aussi me séparer de ma bonne, que j’aimais 
tendrement et qui allait se marier. C était une 
paysanne que ma mcre avait prise eu remplacement 


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253 


CHAPITRE SEIZIÈME. 

de i’EspagnoIe Cécilia après la mort de mou père. 
Cette excellente femme vit toujours et vient me voir 
souvent pour m’apporter des fruits de son cormier, 
arbre assez rare dans notre pays , et qui y atteint 
pourtant des proportions énormes. Le cormier de 
Catherine fait son orgueil et sa gloire, et elle en 
parle comme ferait le gardien cicerone d’un monu- 
ment splendide. Elle a eu une nombreuse famille et 
des malheurs par conséquent. J’ai eu souvent l’oc- 
casion de lui rendre service. C’est un bonheur que 
de pouvoir assister la vieillesse de l’être qui a soigné 
notre enfance. Il n’y avait rien de plus doux et de 
plus patient au monde que Catherine. Elle tolérait, 
elle admirait même naïvement toutes mes sottises. 
Elle m’a horriblement gâtée , et je ne m’en plains 
pas , car je ne devais pas l’être longtemps par mes 
bonnes, et j’eus bientôt à expier la tolérance et la 
tendresse dont je n’avais pas assez senti le prix. 

Elle me quitta en pleurant, bien que ce fût pour 
un mari excellent, d’une belle figure, d’une grande 
probité, intelligent et riche par-dessus le marché, 
société bien préférable à celle d’un enfant pleureur 
et fantasque ; mais le bon cœur de cette fille ne cal- 
culait pas , et ses larmes me donnèrent la première 
notion de l’absence. « Pourquoi pleures -tu? lui 
disais-je ; nous nous reverrons bien 1 — Oui , me 
disait-elle , mais je m’en vas à une grande demi- 
lieue d’iei, et je ne vous reverrai pas tous les jours. » 
tome iv. . <5 


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HISTOIRE UE MA VIE. 


2oi 

Cela me lit faire des réflexions, et je commençai 
à me tourmenter de l’absence de ma mère. Je ne 
fus pourtant alors que quinze jours séparée d’elle, 
mais ces quinze jours sont plus distincts dans ma 
mémoire que les trois aunées qui venaient de s’é- 
couler, et même peut-être que les trois années qui 
suivirent , et qu’elle passa encore avec moi. Tant il 
est vrai que la douleur seule marque dans l’enfance 
le sentiment de la vie. 

Pourtant il ne se passa rien de remarquable du- 
rant ces quinze jours. Ma grand’mère, s’apercevant 
de ma mélancolie, s’efforcait de me distraire par le 
travail. Elle me donnait mes leçons et se montrait 
beaucoup plus indulgente que ma mère pour mon 
écriture et pour la récitation de mes fables. Plus de 
réprimandes , plus de punitions. Elle en avait tou- 
jours été fort sobre, et, voulant se faire aimer, elle 
me donnait plus d’éloges, d’encouragements et de 
bonbons que de coutume. Tout cela eût dû me sem- 
bler fort doux, car ma mère était rigide et sans mi- 
séricorde pour mes langueurs et mes distractions. 
Eh bien , le cœur de l’enfant est un petit monde 
déjà aussi bizarre et aussi inconséquent que celui de 
l’homme. Je trouvais ma grand’mère plus sévère et 
plus effrayante dans sa douceur que ma mère dans 
ses emportements. Jusque-là, je l’avais aimée et je 
m’étais montrée confiante et caressante avec elle. 
De ce moment, et cela dura bien longtemps après. 


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CHAPITRE SEIZIÈME. 2îiS 

je me sentis froide et réservée en sa présence. Ses 
caresses me gênaient ou me donnaient envie de 
pleurer, parce qu’elles me rappelaient les étreintes 
plus passionnées de ma petite mère. Et puis ce n’é- 
tait pas avec elle une vie de tous les instants , une 
familiarité, une expansion continuelles. Il fallait 
du respect, et cela me semblait glacial. La terreur 
que ma mère me causait parfois n’était qu’un instant 
douloureux h passer. L’instant d’après j’étais sur ses 
genoux , sur son sein , je la tutoyais , tandis qu’avec 
la bonne maman c’étaient des caresses de cérémonie, 
pour ainsi dire. Elle m’embrassait solennellement 
et comme par récompense de ma bonne conduite ; 
elle ne me traitait pas assez comme un enfant, tant, 
elle souhaitait me donner de la tenue et me faire 
perdre l’invincible laisser aller de ma nature, que 
ma mère n’avait jamais réprimé avec persistance. 
Il ne fallait plus se rouler par terre , rire bruyam- 
ment, parler berrichon. Il fallait se tenir droite, 
porter des gants, faire silence ou chuchoter bien 
bas dans un coin avec Ursulette. A chaque élan de 
mon organisation on opposait une petite répression 
bien douce, mais assidue. On ne me grondait pas, 
mais on me disait vous , et c’était tout dire, o Ma 
fille , vous vous tenez comme une bossue ; ma fille , 
vous marchez comme une paysanne ; ma fille , vous 
avez encore perdu vos gants ! ma fille, vous êtes trop 
grande pour faire de pareilles choses. » Trop grande! 


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256 HISTOIRE DE MA VIE. 

J’avais sept ans, et on ne m’avait jamais dit que 
j’étais grande. Cela me faisait une peur affreuse, 
d’être devenue tout à coup si grande depuis le dé- 
part de ma mère. Et puis, il fallait apprendre toutes 
sortes d'usages qui me paraissaient ridicules. Il fal- 
lait faire la révérence aux personnes qui venaient 
en visite. Il ne fallait plus mettre le pied à la cui- 
sine et ne plus tutoyer les domestiques , afin qu’ils 
perdissent l’habitude de me tutoyer. Il ne fallait 
pas non plus tutoyer ma bonne maman. Il ne fallait 
pas même lui dire vous. Il fallait lui parler à la 
troisième personne : « Ma bonne maman veut-elle 
me permettre d’aller au jardin ? o 

Elle avait certainement raison, l’excellente femme, 
de vouloir me frapper d’un grand respect moral 
pour sa personne et pour le code des grandes habi- 
tudes de civilisation qu’elle voulait m’imposer. Elle 
prenait possession de moi ; elle avait affaire à un 
enfant quinteux et difficile à manier. Elle avait vu 
ma mère s’y prendre énergiquement, et elle pensait 
qu’au lieu de calmer ces accès d’irritation maladive, 
ma mère, excitant trop ma sensibilité, me soumet- 
tait sans me corriger. C’est bien probable. L’enfant 
trop secoué dans son système nerveux revient d’au- 
tant plus vite à son débordement d’impétuosité 
qu’on l’a plus ébranlé en le matant tout d’un coup. 
Ma grand’mère savait bien qu’en me subjuguant 
par une continuité d’observations calmes, elle me 


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CHAPITRE SEIZIÈME. 257 

plierait à une obéissance instinctive, sans combats, 
sans larmes et qui m’ôterait jusqu’à l’idée de la ré- 
sistance. Ce fut en effet l’affaire de quelques jours. 
Je n’avais jamais eu la pensée d’entrer en révolte 
contre elle , mais je ne m’étais guère retenue de me 
révolter contre les autres en sa présence. Dès qu’elle 
se fut emparée de moi , je sentis qu’en faisant des 
sottises sous ses yeux j’encourrais son blâme , et ce 
blâme exprimé si poliment, mais si froidement, me 
donnait froid jusque dans la moelle des os. Je faisais 
une telle violence à mes instincts que j’éprouvais 
des frissons convulsifs dont elle s’inquiétait sans les 
comprendre. 

Elle avait atteint son but, qui était, avant tout , 
de me rendre disciplinable, et elle s’étonnait d’y 
être parvenue aussi vite. « Voyez donc, disait-elle, 
comme elle est douce et gentille ! » et elle s’applau- 
dissait d’avoir eu si peu de peine à me transformer 
avec un système tout opposé à celui de ma pauvre 
mère, tour à tour esclave et tyran. 

Mais ma chère bonne maman eut bientôt à s’é- 
tonner davantage. Elle voulait être respectée reli- 
gieusement, et en même temps être aimée avec pas- 
sion. Elle se rappelait l’enfance de son fils et se 
flattait de la recommencer avec moi. Hélas 1 cela 
ne dépendait ni de moi ni d’elle-même. Elle ne tenait 
pas assez de compte du degré de génération qui 
nous séparait et de la distance énorme de nos âges. 

15 . 


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258 


HISTOIRE DE MA VIE. 


La nature ne se trompe pas ; et malgré les bontés 
infinies, les bienfaits sans bornes de ma grand’mère 
dans mon éducation, je n’hésitc pas à le dire, une 
aïeule âgée et infirme ne peut pas être une mère, et 
la gouverne absolue d’un jeune enfant par une 
vieille femme est quelque chose qui contrarie la 
nature à chaque instant. Dieu sait ce qu’il fait en 
arrêtant à un certain âge la puissance de la mater- 
nité. Il faut au petit être qui commence la vie nn 
être jeune et encore dans la plénitude de la vie. La 
solennité des manières de ma grand’mère me con- 
tristait l’âme. Sa chambre sombre et parfumée me 
donnait la migraine et des bâillements spasmodi- 
ques. Elle craignait le chaud, le froid, un vent 
coulis, un rayon de soleil. Il me semblait qu’elle 
m’enfermait avec elle dans une grande boîte quand 
elle me disait : <r Amusez-vous tranquillement. » Elle 
me donnait des gravures à regarder, et je ne les 
voyais pas , j’avais le vertige. Un chien qui aboyait 
au dehors, un oiseau qui chantait dans le jardin , me 
faisaient tressaillir. J’aurais voulu être le chien ou 
l’oiseau. Et quand j’étais au jardin avec elle , bien 
qu’elle n’exerçât sur moi aucune contrainte , j’étais 
enchaînée à ses côtés par le sentiment des égards 
qu’elle avait déjà su m’inspirer. Elle marchait avec 
peine , je me tenais tout près pour lui ramasser sa 
tabatière ou son gant qu’elle laissait souvent tomber 
et qu’elle ne pouvait pas se baisser pour ramasser , 


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CHAPITRE SEIZIÈME. 


259 


car je n’ai jamais vu de corps plus languissant et 
plus débile ; et comme elle était néanmoins grasse, 
fraîche et point malade, cette incapacité de mouve- 
ment m’impatientait intérieurement au dernier point. 
J’avais vu cent fois ma mère brisée par des migraines 
violentes, étendue sur son lit comme une morte, les 
joues pâles et les dents serrées ; cela me mettait au 
désespoir ; mais la nonchalance paralytique de ma 
grand’mère était quelque chose que je ne pouvais 
pas m’expliquer et qui parfois me semblait volon- 
taire. Il y avait bien un peu de cela dans le prin- 
cipe, c’était la faute de sa première éducation. Elle 
avait trop vécu dans une boîte, elle aussi, et son 
sang avait perdu l’énergie nécessaire à la circula- 
tion ; quand on voulait la saigner, on ne pouvait 
pas lui en tirer une goutte, tant il était inerte dans 
ses veines. J’avais une peur effroyable de devenir 
comme elle, et quand elle m’ordonnait de n’ètre à 
ses côtés ni agitée ni bruyante, il me semblait qu’allé 
me commandât d’être morte. 

Enfin tous mes instincts se révoltaient contre 
ectte différence d’organisation, et je n’ai aimé véri- 
tablement ma grand’mère que lorsque j’ai su rai- 
sonner. Jusque-là, je m’en confesse, j’ai eu pour 
elle une sorte de vénération morale jointe à un éloi- 
gnement physique invincible. Elle s’aperçut bien de 
ma froideur, la pauvre femme, et voulut la vaincre 
par des reproches qui ne servirent qu’à l’augmenter, 


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160 


HISTOIRE DE MA VIE. 


en constatant à mes propres yeux un sentiment dont 
je ne me rendais pas compte. Elle a bien souffert et 
moi peut-être encore plus, sans pouvoir m’en dé- 
fendre. Et puis une grande réaction s’est faite en 
moi quand mon esprit s’est développé, et elle a re- 
connu qu’elle s’était trompée en me jugeant ingrate 
et obstinée. 


FIN DU TOME QUATRIÈME 
ET DE LA DEUXIÈME PARTIE. 


% 

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TABLE 

DU TOME QUATRIÈME. 


DEUXIÈME PARTIE. 

(Suite.) 


CHAPITRE NEUVIÈME. 

Lettres de ma grand’mère et d’un officier civil . — L’abbé 
d’Andrezel. — Suite des lettres. — Le marquis de 
S***. — Un passage des Mémoires de Marmontel. 

— Ma première entrevue avec ma grand’mère. — 

Caractère de ma mère. — Son mariage à l’église. — 
Ma tante Lucie et ma cousine Clotilde. — Mon pre- 
mier séjour à Chaillot. 

CHAPITRE DIXIÈME. 

Campagne de 1805. — Lettres de mon père à ma mère. 

— Affaire d’Haslach. — Lettre de Nuremberg. — 
Belles actions de la division Gazan et de la division 
Dupont sur les rives du Danube. — Belle conduite 
de Mortier. — Lettre devienne. — Le général Du- 
pont. — Mon père passe dans la ligne avec le grade 
de capitaine et la croix. — Campagne de 1806 et 1807. 

— Lettres de Varsovie et de Rosemberg. — Suite de 
la campagne de 1807. — Radeau de Tilsitt. — Re- 
tour en France. — Voyage en Italie. — Lettres de 
Venise et de Milan. —Fin de la correspondance avec 
ma mère et commencement de ma propre histoire. . 


33 


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TABLE. 


2f»2 


CHAPITRE ONZIÈME. 

Premiers souvenirs. — Premières prières. — L'œuf 
d’argent des enfants. — Le père Noël. — Le système 
dp .T J. Rousseau. — Le bois de lauriers. — Poli - 
chinelle et le réverbère. — Les romans entre quatre 
chaises. — Jeux, militaires. — Chaillot. — Clotilde. 

— L’empereur. — Les papillons et les fils de la 

Vierge. — Le roi de Rome. — Le flageolet 75 

CHAPITRE DOUZIÈME. 

Intérieur de mes parents, — Mon ami Picrret. — Dé - 
part pour l’Espagne. — Les poupées. — Les Asturies. 

— Les liserons et les ours. — La tache de sang. — 

Les pigeons. — La pie parlante ion 

CHAPITRE TREIZIÈME. 

La reine d’Étrurie. — Madrid. — Le palais de Godov. 

— Le lapin blanc. — Les jouets des infants. — Le 
prince Fanfarinet. — Je passe aide de camp de Murat. 

— Sa maladie. — Le faon de biche. — Weber. — 
Premiferesolitude. — Les mameluks. — Les orblutes. 

— L’ée.lio. — Naissance île mon frère. — On s’aper - 
çoit qu’il est aveugle. — Nous quittons Madrid. . . 132 

CHAPITRE QUATORZIÈME. 

Dernière lettre de mon père. — Souvenirs d’un bom - 
bardement et d’un champ de bataille. — Misère et 
maladie. — La soupe à la chandelle. — Embarque - 
ment et naufrage. — Leopardo. — Arrivée à Noliant. 

— Ma grand’mère. — Hippolyte. — Deschartrcs. — 

Mort de mon frère. — Le vieux poirier. — Mort de 
mon père. — Le revenant. — Ursule. — Une affaire 
«l’honneur. — Première notion de la richesse et de 
la i>anvreté. — Portrait de ma mère 153 


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TABLE. 


CHAPITRE QUINZIÈME. 

Ma mère. — Une rivière dans une chambre. — Ma 
grand’tnère. — Deschartres. — La médec ine de Des- 
chartres. — Écriture hiéroglyphique. — Première!» 
lectures. — Contes de fées, m> Biologie. — La nymphe 
et la bacchante. — Mon grand-oncle. — Le chanoine 
de Consuelo. — Différence de la vérité et de la réa- 
lité dans les arts. — La fête de ma grand’mère. — 
Premières études et impressions musicales. . . . 

CMAPllJ^-SiüZiiMIL 

Madame de Genlis. — Les Battuécas. — Les rois et les 
reines des contes de fées. — L’écran vert. — La 
grotte et la cascade. — Le vieux château. — Pre- 
mière séparation d’avec ma mère. — Catherine. — 
Effroi que me causaient l’âge et Pair imposant de ma 
grand’mère 


FIN DE LA TABLE.